Labyrinthes magiques (2) : El Garrell et ses tours-cabanes à Argelaguer (Catalogne-Garrotxa)

labyrinthe-1

Je ne sais jamais comment appeler « El Garrell ». Josep Pujiula i Vila – formel – « El Tarzan » – l’éternel enfant en lui, « l’homme des cabanes d’Argelaguer » – un brin sauvage aussi. De fait, je n’aurais plus l’occasion de m’adresser à lui – et donc pas de problème pour choisir une façon de l’interpeler – puisque l’homme a quitté ce monde l’année dernière le 02 juin 2016. Encore un rendez-vous manqué…

Très probablement cependant, j’aurais préféré un timide et neutre « Bon dia senyor » à un « Hola Tarzan ! », « Salut Jo ! », « Que hay de nuevo Garrellito ? » ou « Tot bé, home de les cabanyes ? ». Je pense que certains artistes « marginaux » expérimentent comme les voyageurs solitaires en terre étrangère cette même sensation singulière dont parle Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : tandis que pour eux les autres sont de parfaits inconnus, eux ne sont déjà plus des étrangers pour les autres, leur notoriété a couru de bouche à oreille. Si bien que penser que j’hésite entre plusieurs noms ou pseudonymes pour parler de lui (et évidemment non m’adresser à lui) alors que je ne l’ai jamais rencontré ni vu en chair et en os, montre à quel point cet homme était devenu une légende de son vivant même.

Argelaguer-personnageJ’avais entendu parler de lui lorsque je faisais mon périple dans les écoles catalanes pour présenter mon « parcours insolite en France » – où figuraient entre autres le Palais idéal du facteur Cheval, les rochers sculptés de l’abbé Fourré, la maison Picassiette, la grotte-chapelle de Jean-Michel Chesné, la Bohème de Lucien Favreau… À la fin, lorsque je demandais aux étudiants s’ils avaient connaissance de sites de ce genre en Espagne, quelques-uns m’avaient parlé des « labyrinthes et cabanes d’Argelaguer ». Peu y étaient allés – voire aucun – mais il leur semblait que cela correspondait bien aux caractéristiques « brutes » et « singulières » dont je venais de leur parler et qui les laissaient souvent pantois. Mes amis Eli et Sergi m’avaient aussi raconté s’y être arrêtés un soir de retour d’un séjour dans la Garrotxa car les tours et cabanes se voyaient de la route et les avaient impressionnés mais la nuit tombait et ne leur avait pas permis d’explorer en profondeur le site. Ils en avaient été cependant suffisamment marqués.

Puis, fin juin 2014, dès que j’ai su que le festival de cinéma pyrénéen Picurt projetait un documentaire dédié à l’artiste (« Sobre la marxa » de Jordi Morató), je m’y suis précipitée. Le cinéaste, ayant notamment récupéré le précieux matériel d’un jeune garçon de 14 ans qui avait été ami et compagnon de jeux de Garrell durant son époque la plus « Tarzan », s’intéressait beaucoup à la force vitale de cet homme apprivoisant la nature et à son propre génie indomptable. Il insistait aussi sur le cycle éternel de la vie et de la mort à travers l’eau et le feu : ces sources que « l’homme des cabanes » cherchait puis creusait pour en faire des cascades et bassins sauvages et ce feu dévorant ses œuvres lorsque les autorités lui sommaient de les déconstruire à cause du danger qu’elles pouvaient représenter sur la route toute proche. Dans le film, on le voyait affublé d’un pagne Tarzan, pêchant à mains nus, escaladant des parois raides ou sautant dans des trous d’eau en criant, simulant une bagarre dans la boue, des courses-poursuites dans ce bois catalan ressemblant soudain à une jungle tropicale. Et puis on le voyait construire, détruire, reconstruire, redétruire, reconstruire…avec ce besoin viscéral d’être dans le bois de son enfance et de faire ce qu’il faisait, une « œuvre insconsciente », reconnue depuis comme l’une des plus impressionnantes de l’art brut. J’étais restée bouche-bée devant ce personnage hors du commun, inclassable, opiniâtre et génial. Car si j’avais eu vent de ses constructions, je n’avais aucune idée de sa personnalité : elle s’avérait juste époustouflante, déroutante…fascinante.                                    labyrinthe-2

Ce ne fut pourtant que quelques mois après, en février 2015, que je pris enfin la route vers la Garrotxa à la faveur d´’un week-end prolongé pour le carnaval: à ce moment-là, non seulement j’étais encore incapable d’opter pour un nom pour parler d’en Garrell-Tarzan-homme des cabanes-Josep mais je ne parvenais pas non plus à nommer le village de ces cabanes-labyrinthes : Argelaguer. Il m’avait donc été assez compliqué d’exposer mon projet à mon ami Suso qui, quelques jours avant, m’implorait de l’emmener où que ce soit, du moment que l’échappée lui permette d’oublier le week-end à Paris qu’il avait projeté de faire avec son copain pour la Saint-Valentin et auquel il venait de renoncer, tant leur histoire était devenue plus tortueuse qu’un labyrinthe d’en Garrell ; ironie du sort, mon compagnon se trouvait justement à Paris à ce moment-là pour son travail mais ni la ville de l’amour ni la Saint-Valentin ne m’auraient quant à moi détourné de mon projet de voir un nouveau site d’art brut. De fait, nous n’avions jamais accordé aucun crédit aux fêtes commerciales supposées célébrer « l’amour » et nous ne fantasmions pas non plus sur Paris qui représentait avant tout un lieu de travail pour lui et un lieu de passage pour moi lorsque j’allais voir mes parents et frères ; je faisais toujours une halte en coup de vent dans la capitale pour y retrouver quelques amis chers. Un rituel « inconscient » consistait d’ailleurs à nous rejoindre, avec mon ami Jean-Michel, à La Halle Saint-Pierre (sanctuaire des arts singuliers) pour y voir la dernière expo. Le bois d’Argelaguer promettait d’être nettement plus sauvage que notre musée préféré au milieu des marchands de tissus, de fripes et à quelques centaines de mètres du Sacré Coeur.

Et le cœur de Suso, blessé par cette séparation douloureuse, allait se recomposer peu à peu au contact de sa filleule – ma fille – et de cette nature domptée par un génie. Le vendredi soir, nous étions ainsi allées le cueillir à la gare de Ripoll pour finir la route avec lui jusqu’à Argelaguer. Les virages du col de Merolla avaient eu raison de ma fatigue et de mes douleurs lancinantes au cou mais la compagnie de Suso représente toujours un antidote à tous les maux de la terre et la dernière partie du trajet se termina dans les fous rires provoqués par la cocasserie de nos échanges avec nos hôtes qui, au lieu de nous fournir des données « normales » – adresse, orientation – nous envoyaient des codes compliqués de géolocalisation de leur maison. Non sans mal, nous avions quand-même fini par trouver et étions arrivés fourbus mais heureux à bon port.

Avant d’aller dormir, Suso, à qui j’avais confié mes problèmes accrus de douleurs aux cervicales, me proposa un massage sacro-cranéal. Il plaça une main en bas de mon dos – sur le « sacro » – et une autre sur le haut de ma nuque – « craneo » – et resta immobile et silencieux plusieurs minutes. Il « sentait ». Et je sentais qu’il percevait ce qui m’inquiètait et m’échappait depuis quelques mois déjà : que la fatigue tendait et figeait tout mon corps devenu comme un bloc de pierre comprimé autour de la douleur. Ses mains captaient ce que le regard ne pouvait percevoir : contractures, tensions musculaires et ossature fragilisée. Peu de temps avant, tout cela avait été diagnostiqué par radio et TAC et j’avais commencé des séances de physiothérapie prescrite par l’hôpital. Mais j’étais encore loin de la conscience qui me mènerait vers un changement profond afin d’écouter plus attentivement les signaux émis par ces douleurs. Les deux mains de Suso localisaient sensiblement tous ces court-circuits en moi et les soulagaient un peu. En fait, sa présence même, comme toujours, me changeait les idées et m´apaisait. Suso-thérapeute, Suso-ami et confident, Suso-guérisseur…Il fit aussi son drôle de massage immobile à Solenn, dont le corps souple de l’enfance – loin des affres du temps – laisse circuler les fluides sans obstacle. Puis nous tombâmes, les trois, dans un sommeil profond.

Suso-Solenn-ArgelaguerLe lendemain matin, nous nous sommes rendus sur le lieu tant convoité, à quelques kilomètres seulement de notre gîte. Nous n’y avons pas croisé Josep Piujula qui, dit-on, vient parfois dans « son » bois le matin. Il est peut-être trop tard, c´est samedi…Il y a l’ambivalence, lorsque l’on découvre un site pour la première fois, du privilège ou non d’y être introduit par celui qui l’a façonné. Je suis toujours partagée entre l’envie de connaître la personne et le besoin d’apprivoiser le lieu dans une certaine solitude. C’est peut-être aussi parce que je suis plus habituée à voir les sites d’artistes défunts. Là, nous avons tout à loisir d’aller observer tous les recoins, de rester contemplatifs et silencieux plusieurs minutes devant un détail, de laisser vagabonder notre imagination en jouant des perspectives dans l’entrelacs d’acacias et tiges tressées, voire de secouer une structure pour voir si elle est solide. Car c’est la première chose qui nous saute aux yeux: une première « tour » et des « tunnels » de labyrinthes, son empreinte la plus palpable et reconnaissable. Des architectes de partout sont venus observer ces vertigineuses constructions dont la solidité défie les lois de la gravité. Elles s’élancent vers le ciel, fantasques et anarchiques, feintant la fragilité mais ne pliant pas sous le vent. Seul El Garrell décide de leur sort : me reviennent en mémoire les images du film, le montrant en train de tout détruire, de rage une première fois à cause de voyous ayant détérioré certaines constructions mais surtout ayant fait du mal aux animaux que l’artiste avait amenés ici. Il en avait été profondément blessé. Puis une seconde fois, contraint par les autorités, car les cabanes avaient été jugées dangereuses pour la route menant à Olot, construite postérieurement juste à côté du bois. On le voyait arrachant brutalement des pans entiers de ses constructions avec la même fureur que celle qui l’anime lorsqu’il creuse un trou pour faire jaillir une source. Puis il jetait tout au feu, déterminé, simulant une forme d’indifférence face à la disparition complète et funeste d’une œuvre de plusieurs années. Ce qui frappe chez cet homme, c’est une forme de rage, un élan inaltérable, tour à tour bâtisseur puis destructeur. Cela s’accompagnait d’un flot de paroles, à peine articulées, avec un accent marqué de l’Empordà que j’avais du mal à suivre.

Était-il bourru à la première approche ? Je me le demande mais je ne crois pas. Malicieux oui…il disait s’amuser en voyant les visiteurs s’engouffrer entre les branches et ne plus savoir comment ressortir. Il était joueur surtout, et c’est ce que le documentaire montrait ; l’enfant en lui qui continuait à vibrer au contact de ce bois. Comme toujours, je suis éblouie par la persévérance, la constance, l’opiniâtreté de l’artiste dans son œuvre, parfois éphémère, parfois durable. Car lorsque les tours ont été mises à terre, à plusieurs reprises, El Garrell attendait, sans-doute frustré et fâché au départ, boudeur durant un temps…puis il reprenait et c’était le même mouvement impétueux qui le saisissait et les tours reprenaient peu à peu de l’altitude…Mais suite à une des ultimes destructions imposées par les arrêtés municipaux, il s’était mis à creuser la pierre et la verticalité avait fait place à l’horizontalité, ouvrant des saillies dans la roche et dessinant des passages secrets, des cavités occultes menant chaque fois plus loin vers l’obscurité, la matrice. Je me souviens de ma fascination grandissante lorsque, dans le film de Morató, nous suivons le réalisateur, caméra à l´épaule, s’engouffrer dans la roche : jusqu’où El Garrell était-il capable d’aller ? N’ayant plus de droit légal sur les arbres, il apprivoisait la pierre, la faisait sienne, la pénétrait.

Devant cette paroi rocheuse où nous sommes arrivés Suso, Solenn et moi à ce moment-là, plusieurs inscriptions nous arrêtent : « Garrell El Tosut » (Garrell le têtu) gravé ainsi dans la pierre, avec un « s » manquant. Plusieurs erreurs orthographiques se glissent dans les panneaux qui relatent l’histoire avec plein d’humour, rappelant le manège de Petit Pierre : personnes humbles n’ayant jamais été très longtemps à l’école mais assidus apprentis buissonniers. L’obsession des labyrinthes et du bois tressé est présente jusque dans la grotte où des structures similaires à celles de l’extérieur ont été façonnées à l’intérieur de la roche, en y épousant les contours. En sortant, une tête de sanglier empaillé est collé au corps- « malle aux souvenirs ». L´histoire de son village sauvage avec cabanes et animaux, toujours menacé par « l’animal à 2 pattes » qui s’y aventure et le détruit…Une cuve à vin verticalement posée sur laquelle on lit « Ici repose l’artiste ». Sous une autre arche de branches et juste derrière une sorte de petite boîte aux lettres où la fente dessine une croix chrétienne, une autre inscription dit – de façon cette fois peu orthodoxe: « Ici sont enterrées mes fantaisies et mes illusions, mais pas mes couilles, que seule la mort peut enterrer ». Il signe « Musée ou cimetière de l’homme des cabanes » ; puis dessous « Après avoir bien profité de faire des « choses » comme hobby, je me sens rémunéré par le fait que celles-ci aient été diffusées à la télévision et rapportées dans des journaux et revues. (quoique mon histoire, en partie, soit dans ce trou) ». Dans cet antre, l’artiste absent nous parle. La reconnaissance publique lui faisait du bien, le consolait des malotrus qui vandalisaient souvent son site ; la « cabanya d’en Garrell » non loin de là est ainsi surnommée « le musée des photocopies » – Il y accumule articles, photos en couleur, plans de ses constructions. Il y a aussi là où nous sommes, près de « la grotte », un petit livre d’or où les visiteurs peuvent lui laisser un mot. Suso écrit quelque chose et Solenn fait un petit dessin. La petite boîte aux lettres fendue doit être prévue pour les dons.

Font del GarrellNous nous dirigeons ensuite vers un endroit un peu en retrait où l’artiste a creusé des fontaines et petits bassins et aménagé des bords en pierre, et dressé autour des personnages de bric et de broc avec des matériaux de récupération. Ici, mon esprit convoque plusieurs artistes bruts comme l’éclusier Joël Barthes. Nous grimpons les marches sur le sentier de gauche, explorons le haut (celui qui est le plus près de la route, avec des anneaux superposés qui jouent avec la perspective) puis contournons par l’autre côté. Nous nous asseyons un moment pour écouter le bruit de l’eau qui dégringole en cascade suave entre les bassins. Le soleil filtre entre les arbres et fait miroiter la surface de l’eau qui étincelle en reflets brillants morcelés. Suso médite, j’écoute et contemple, Solenn paresse. Une cabane est perchée derrière en équilibre précaire, les sculptures pointent vers le ciel de façon bancale et mystérieuse et pourtant tout est harmonieux. Sensation zen comme dans un jardin japonais, bizarrement provoquée par un joyeux bordel. Plusieurs inscriptions nous rappellent cette fois que le lieu n’est pas protégé, que l’artiste n’est responsable de rien en cas d’accident et que l’accès, de fait, n’est pas autorisé. Chat échaudé…Pujiula se défend de toute accusation potentielle de visiteurs trop téméraires et prenant des risques. Je sais que pour cette partie « La font del Garrell » (=  « La fontaine de Garrell »), l’artiste a été aidé par un jeune du village ayant un léger handicap mental. Le documentaire le mentionnait en faisant emphase de la rareté de ce geste de Garrell qui avait jusqu´à présent toujours agi et construit seul. Mais cet invidu – en marge lui aussi, par cet handicap – avait dû le toucher ; façonner les abords de ces fontaines avec lui était une manière de refaçonner aussi son caractère, d’accepter l’altérité et la différence sur son territoire, de jouer, encore une fois, avec les codes et la normalité. Un retour vers ses folies tarzanniennes avec ce jeune ami de 14 ans de l’époque.

Qui est cet homme, quelle lueur de génie et de folie passe par un esprit taillé dans ce bois-là ? Quel feu anime ces personnes qui, au lieu de se poser devant un téléviseur et de laisser couler les jours sans faire de remous, sont mus par cette force tellurique et créatrice, inclassable et sublime ? Je me souviens que dans le reportage, le réalisateur interrogeait aussi sa femme, une petite bonne femme au tablier bariolé, gentille et tout ce qu’il y a de plus normale, filmée dans un intérieur un peu vieillot et ringard (bibelos, nappes en dentelle, bois sombre laqué et vagues tableaux de scènes paysannes ou florales au mur) qui, loin d’admirer les constructions folles de son mari, s’en plaignait plutôt. « Oh si vous saviez mon bon Monsieur, ça aurait été ben plus simple qu’il travaille comme tout le monde et passe ses dimanches à la maison ou à la pêche, tout le temps fouré dans son bois, quelle obsession ! ». Le décalage était drôlesque. Lui-même était, comme bien des artistes singuliers qui deviennent de fait artistes par le regard des autres mais ne se seraient jamais vraiment posé cette étiquette, un petit bout d’homme trapu, au jean trop large (ou pagne Tarzan moulant!), chemise à carreaux salie par quelques travaux, lunettes carrées et touffe de cheveux blancs mal peignée et passant inaperçu dans n’importe quelle rue de village (enfin, le pagne à part évidemment). Quand la spécialiste américaine d’art brut Jo Farb Hernández l’avait découvert par hasard et proclamé l’endroit comme l’un des 10 sites d’art brut les plus spectaculaires et impressionnants du monde, l’homme s’était montré satisfait – enfin quelqu’un qui reconnaissait la valeur de ses jeux et tressages d’acacia sans lui demander de tout démonter- mais n’avait pas pris pour autant la grosse tête et il avait continué à tresser, tailler, creuser…

Cependant le jour où nous y sommes allés, nous n’avions pas trouvé l’homme à l’oeuvre ; il était peut-être allé manger, tout simplement. Nous n’aurons pas rencontré Tarzan. Et nous n’aurons pas entendu non plus le son de sa voix ni dû tendre l’oreille pour déchiffrer son drôle d’accent ou son débit rapide et peu articulé.

Nulle autre rencontre n’est désormais envisageable. Une Saint-Valentin manquée en quelque sorte, quoique le moment passé dans ce bois nous ait largement comblé. El Garrell s’est éteint, je ne sais pas si son corps repose dans un endroit d’Argelaguer ou si ses cendres ont été parsemées entre ses labyrinthes, fontaines et grottes. Je me demande bien où ses couilles sont enterrées. Mais je me console en me disant qu’il en avait tellement, de couilles, qu’il nous laisse en héritage un lieu hors du commun, baroque, inédit, un temple de singularité et de génie qui époustouflera encore plusieurs égarés du bord des routes. Si on le sauve.

Pour accéder à l’album, cliquez ici ou sur cette dernière image.

labyrinthe

Et la bande annonce du film Sobre la marxa

Publicités
Publié dans Art brut et singulier, Catalogne, Non classé | Tagué , | Laisser un commentaire

Inventaire parental

Cela fait deux ans aujourd’hui que mes parents ont quitté ce monde, de façon brutale, inattendue, incohérente. Violemment, eux qui étaient pacifistes et bienveillants. Ensemble, comme deux héros romantiques.

Je n’ai pas envie, pour ce funeste anniversaire, de donner l’impression de m’apitoyer sur ce sort, ni de donner en pâture des larmes ou de peser dans le souvenir des autres, libres de trouver ce jour superbe. De fait, ce jour était superbe, pour eux aussi, avant que.

Il m’arrive de penser, parfois, que ce territoire mystérieux où ils se trouvent à présent – ou plutôt cet état, celui de la mort – est finalement peut-être le plus doux, le plus confortable, le plus serein de tous. Sans entrave, sans peine, sans peur. Et je ne sais jamais si cette pensée est le signe d’une certaine sagesse ou le symptôme d’une dépression profonde et silencieuse.

En hommage à leur mémoire, j’ai eu envie d’écrire cet inventaire parental, en m’inspirant de celui de Frédéric Beigbeder dans son « Roman français ». Une façon de réfléchir à l’héritage personnel qu’ils m’ont légué, aux jeux de miroirs et à tout ce qui les rend éternellement vivants.

Ce qui me vient de ma mère : 

– Une certaine émotion quand passe une chanson de Mannick.

– Aimer gratter la terre.

– Observer et écouter les oiseaux.

– Le pacifisme.

– Ne jamais se maquiller, ne pas être coquette.

– Les gâteaux faits maison.

– Le côté « dans la lune ».

– La gymnastique et la randonnée.

– Préférer écouter que parler.

– Laisser les autres choisir, s’adapter.

– Aimer se déplacer en vélo.

– La pudeur des sentiments.

– Ne pas stresser, rester calme en toutes circonstances.

– Aimer les fleurs.

– Donner son sang, quitte à s’évanouir.

– L’appel de la forêt.

– Se sentir gênée aux questions trop personnelles ou quand on nous demande de « nous raconter ».

– Dire « un chouïa », « c’est ballot », « Y’a du monde dans Landerneau » et « biquette ».

– Ne pas céder aux caprices.

– Aimer marcher, dans la montagne ou dans les bois en particulier.

– Ne pas juger les autres, la tolérance.

– Les tisanes le soir.

– Les veines apparentes et la circulation sensible.

– Aimer le caractère et la compagnie des hommes, accepter leurs défauts et apprécier leurs qualités.

– Faire passer les autres avant soi-même.

– Faire parfois semblant d’écouter alors qu’on vaque à ses pensées ou rêveries.

– L’indifférence envers les ragots.

– Ne pas vouloir s’imposer et s’écarter de tout conflit.

– Défendre la cause féminine, en douceur.

– Préférer la profondeur et la constance des sentiments plutôt que les élans fusionnels.

– Participer aux activités scolaires de ses enfants.

– La bienveillance ; vouloir le bien des autres et se réjouir de leur bonheur.

– Le goût des lettres manuscrites.

– Confondre certaines couleurs et dire « yeux noisettes pas mûres » au lieu de « marron-vert ».

– Endurer des choses pas toujours simples sans se plaindre, ni montrer qu’on souffre.

– Le scrabble.

– Apprécier la compagnie des enfants mais aimer aussi les voir grandir.

– L’autonomie, ne pas avoir peur de la solitude.

– Aimer les autres tels qu’ils sont.

– Ne pas savoir dire non, avoir peur d’offenser ou froisser l’autre.

– Se demander ce qu’on va faire à manger, la liste des courses.

– La force intérieure.

– Supporter l’absence sans trop de problèmes.

– Trouver important que les enfants aillent dormir tôt, 21h maximum.

– Observer les arbres et les fleurs, remarquer leur floraison.

– L’empathie, être sensible à ce qui arrive aux autres.

– Savoir créer des liens et la fidélité indéfectible à ceux qu’on aime.

– Mettre des légumes à tous les repas, chercher l’équilibre et mener une vie plutôt saine.

– Essayer de dire « Zut ! » ou « flûte ! » avant un gros mot.

– N’aimer ni la foule ni le bruit.

– Préférer une infusion de thym, miel et citron plutôt que n’importe quel médicament.

– Aimer faire des cadeaux, offrir des livres.

– Ne pas être possessive.

– Les activités bénévoles.

– Éviter de jeter l’argent par les fenêtres.

– Être attachée aux membres de sa famille et se souvenir des défunts.

– Valoriser les choses simples que l’on a.

– Les pique-niques dans un pré ou sur le bord de la route, en vacances.

– Une bonne santé et quasiment jamais de visite médicale.

– Faire de la fondue savoyarde à Noël et décorer la maison pour cette fête, mais ne jamais acheter de vrai arbre.

– Offrir les cadeaux à minuit.

– Le besoin et le goût de lire.

Ce qui me vient de mon père :

– Le goût et le besoin de voyager.

– Siffloter.

– L’amour des mots, des proverbes et expressions imagées.

– L’intransigeance.

– Aimer rire et se rappeler des anecdotes cocasses.

– Le sens moral, la loyauté.

– La méfiance envers les médecins et les charlatans.

– L’humour parfois sarcastique.

– Passer du coq à l’âne et perdre le fil quand on raconte quelque chose.

– L’esprit critique et une forme de lucidité, parfois sombre.

– La susceptibilité et la tendance à bouder au lieu de parler.

– La gourmandise pour le chocolat et les fruits secs.

– L’enclin aux grandes amours platoniques.

– L’altruisme, se sentir plus utile aux autres qu’à soi-même.

– La tête encombrée de trop de pensées.

– Le souvenir du passé et le coucher sur le papier.

– Aimer découvrir des cultures étrangères et partir à la rencontre de l’autre.

– Soupirer, quand quelque chose nous irrite ou nous accable.

– le fromage blanc à la crème de marron.

– Le goût de la propreté.

– Préférer se débrouiller par soi-même avant de demander.

– Le menton en galoche.

– Aimer les conversations à l’infini et débattre.

– Rire de ses propres bêtises et se moquer facilement – mais gentiment.

– Quelque chose dans les yeux, ou le regard.

– Ne pas aimer les vantards ou les gens qui se la racontent.

– Les bivouacs et les feux de cheminée.

– Le fado, Césaria Evora et certaines pièces de musique classique. Avoir tendance à toujours écouter les mêmes disques.

– L’anxiété, se faire du souci, en particulier pour les autres.

– La photo, surtout en noir et blanc.

– La bonne humeur, en général, quand ça va bien.

– L’impression de vide et de la vanité de toute chose, quand ça va mal.

– Avoir le mal de mer et pas vraiment le pied marin.

– Dire « ma fillette », « À toute allure » pour « À tout à l’heure », « enfin bref ».

– L’art de faire des galettes bretonnes au sarrasin.

– Apprécier le cidre et le boire dans une bolée ou un verre en terre cuite.

– Avoir peur de sa propre obscurité et de perdre la raison.

– L’animation, les camps et les nuits sous tente ou à la belle étoile.

– Le sens de la répartie.

– Trouver que les gens se leurrent, souvent.

– Aimer taquiner – et être taquiné.

– Les beaux livres.

– Se sentir bien quand on vient en aide à ceux qui en ont besoin.

– Ne pas supporter de voir un talent gâché.

– Le caractère têtu.

– Être quelqu’un sur qui on peut compter, la confiance.

– Trouver les femmes plus intéressantes que les hommes, en général.

– Remplir la maison d’amis, aimer en être entouré et les faire se rencontrer.

– Être indifférent aux commérages mais adorer écouter des récits de vie.

– Vouloir avoir raison.

– La résistance physique et le goût de l’effort.

– Une certaine arrogance quand on est sûr de sa position.

– Avoir peur de se tromper et de prendre une décision erronée.

– Ne pas accorder sa confiance facilement.

– Les insomnies.

– L’intuition.

– Se sentir bien dans la diversité ; ne pas supporter les esprits étriqués et fermés.

– Aimer transmettre, enseigner et animer un groupe.

– La montagne.

– Adorer regarder des diapos.

– Ne pas supporter la paresse.

– La possibilité de sombrer.

– La curiosité de l’autre.

– Avoir tendance à être plus dur envers ses propres enfants que ceux des autres.

– Réfléchir aux questions existentielles et avouer ne pas savoir.

– Osciller entre prudence et imprudence.

– Ne pas se rendre compte que l’on adopte parfois un ton cassant ou qu’on envoie des piques blessantes.

– L’amour de la liberté et de l’indépendance.

– Savoir garder des secrets mais mesurer parfois leur poids.

– Le papier d’arménie.

– Le goût de grimper aux arbres.

– L’amour profond et durable mais la gêne envers les démonstrations affectives trop marquées.

– Le goût et le besoin d’écrire.

 

Publié dans Mots mémoire | 2 commentaires

Haïkus pour le printemps

20170319_173020

Ombre de l’arbre

Sur l’âme qui dérive chaque

Jour de lente pleine lune

20170218_092912

Je ne te dirai pas

Que ton souvenir résonne

en écho, en vain

Le grillon exhale

Des parfums d’été précoce

Dans la nuit opale

20170314_090416

 

 

Telles des poupées russes

Les années nous engloutissent

Vers le minimum

antic-montres-watches

Nous avions si hâte

D’attendre les lendemains

De cette montre brisée

Las, je t’attendais

Sous un joyeux saule-pleureur

Qui fit la grimace

Amandier en fleurs

Amandiers en fleurs

Bruisse l’ombre sous les pas

Trêve de nos coeurs

Quelques autres, des heures

durant glanent dans vos champs

leur pitance amère

La clef est tombée

De leur pays dévasté

Refuges amputés

20170314_090613

Clair-obscur, Vie, Mort,

C’est l’heure des séparations

Malgré les bourgeons

Copia de DSCF0663

 

 

Paroles dans la nuit

meurent peu à peu sans écho

Secrets bien scellés

L’enfant endormi

contre le sein de sa mère

Berceuse éternelle

Sous les paupières closes

Des images telles des miroirs

Cloîtres interdits

Dans le soir tombant

Les feuilles volent au vent

Nos coeurs en tourment

Un instant fugace

J’ai cru que tout s’ouvrirait

Mais ce coup de vent !

oiseau]

Mouvement de branches

L’oiseau que tu aimais tant

Vibrante absence

Entre les roches claires

L’eau ricoche d’allégresse

De voir ton reflet

merle-cerise

Le merle mutin

guette le cerisier de loin

Appâts de festin

Gargouilles en instance

de divorce à l’amiable

confessent être des pitres

Photos Fuji 086

Chasse, ô, souvenirs,

Là où tranche, lasse, la tristesse

Le vent tresse les mois

Brises qui scintillent

dans la candeur de l’aube

Appel des chemins

Que languisse l’attente

De sentir ce lent soupir

Juste après l’étreinte

20170318_150703

S’emmêlent les corps

Comme des racines sous la terre

Invisibles liaisons

20170318_150755

Patiente colombe

Qui ne juge l’ignoble humain

Quand viendra la paix ?

Publié dans Non classé | 1 commentaire

Au fil de l’eau : le peuple de Joël Barthes au bord de l’écluse de l’aiguille (et autres souvenirs)

01J´ai rencontré pour la première fois Joël Barthes en octobre 2011 – je ne me souviens plus exactement comment je l´avais découvert, sans doute à travers un blog répertoriant quelques sites d´ « outsider art » pendant que je traçais mon itinéraire de « France insolite » en vue de présentations aux étudiants catalans. C´était une époque intéressante, mes envies étaient précises et je donnais du sens à mes vagabondages. J’avais été intriguée par le fait qu´il ait investi les bords de l´écluse dont il s’occupait pour y planter son décor imaginaire. Comme les autres, sans rien qui, auparavant, ne le prédestinait à se lancer dans une aventure créative.

Puis j´y suis retournée en avril 2013, de retour d´un séjour dans la Drôme. Sur la route qui filait vers Carcassonne, la radio diffusait un entretien avec le dessinateur de B.D Philippe Druillet. Dès que je passe la frontière, le plaisir d’écouter des gens en train de parler à la radio… Sur certaines chaînes, il y en a toujours qui ont des choses intéressantes à dire. Ou intrigantes. Les paroles remplissent l´habitacle du véhicule filant autour de paysages champêtres ou urbains, leur donnant une couleur, une mémoire… J´ai souvent ajouté des kilomètres à mes trajets afin de finir une émission en cours, dépitée de devoir les interrompre brutalement. L’enfant à l’arrière s’étonnant de ces ultimes tours de « pâté de maison », le GPS répétant machinalement « dès la prochaine intersection, faites demi-tour », avant que je ne le fasse taire.

05 - copia

Ecluse de l’aiguille – « les fiançés » de Joël Barthes

Ce jour-là, je réalisai également, sur cette départementale presque déserte allant vers Puichéric, que ma mémoire retenait avec une exactitude presque déroutante les diverses émissions entendues et le lieu où je me trouvais en les écoutant. Juillet 2010, un bout de route entre Hauterives et Toulouse : un homme témoigne de la mort de son frère dans un accident en Afghanistan. Entre Toulouse et Albi c´est Laure Adler qui prend la parole et offre un témoignage déchirant sur son premier enfant décédé à un an à peine pour des raisons semble-t-il médicales. Après ces paroles dignes de Racine, une expérience de théâtre musical au Burkina Faso. Une autre année, périphérique de Toulouse, un rendez-vous littéraire avec un premier auteur, Alexandre Jenni qui vient de publier L’art français de la guerre. Je revois presque la bretelle que j´empruntais quand il décrivait les rédactions interminables qu´il rendait à son instit enfant ou quand il évoquait le rap qu´il écoutait avec son fils. Je me sentirais même presque complice lorsque, quelques mois plus tard, j’apprendrai que son livre fut couronné par le prix Goncourt. Un autre trajet entre les collines de l´Aveyron, une autre auteure, qui a écrit Eux sur la photo. Castellsarrazin – Montauban, émission sur Darwin. Été 2011, entre la sortie de Toulouse et Angeville, un long entretien avec Sempé. Un tronçon vers Saint-Sever, l´atelier de Juliette. Je pourrai égréner encore longtemps mon énumération de souvenirs de ces voix qui m´ont parlée et accompagnée sur un bout de route sans le savoir. Y ajouter celles entendues, sans mouvement, dans une cuisine…Voix qui me rappellent aussi où j’allais, les amis que je retrouvais, la position du soleil et les ombres projetées par les arbres sur mes trajets. Je m’interroge souvent sur les mystères de la mémoire, ce que l’on retient et ce qu’on oublie, la façon dont ces instants fugaces se sédimentent et s’empilent en strates dans une région méconnue de notre esprit.

06 - copia

écluse de l’aiguille- personnages de Joël Barthes

Longtemps j´ai d’ailleurs cru avoir une mémoire visuelle avant que plusieurs tests révèlent que ma dominante était plutôt auditive. Finalement tous ces exemples d’émissions de radio, comme les conversations que je retiens parfois presque au mot près, semblent donner raison à ce diagnostic. Je ne sais pas très bien pourquoi je mémorise le prénom d’enfants de gens que je connais à peine, des dates de naissance, des choses anodines qu’on m´a dites un jour et qui ne me concernent même pas vraiment. Alors qu’il m’arrive de retrouver par hasard des personnes avec qui j´ai été amie adolescente qui me rappellent une brouille ou une dispute lointaine que j´ai totalement oubliée. Bizarre. Ma mémoire ne filtre finalement peut-être que ces débris sans importance dans la partie supérieure de l´épuisette, en laissant les profondeurs dessous s´obscurcir dans l´infini et le vide. En tout cas, je semble avoir une capacité pour effacer les souvenirs les plus tourmentés. Et peu à peu, la peur que tous les souvenirs y passent…Écrire a toujours été un mouvement de salvation pour que ceux-ci ne plongent pas dans cette pénombre jusqu’à s´y perdre. Car vivre des choses et les oublier au fil du temps – comme si elles n’avaient finalement jamais eu lieu – nous condamne à une sorte d’Alzheimer insoutenable.

Et sur cette route, écoutant Druillet, je réalise alors que dans plusieurs mois, voire

1966_dessin_Druillet-07

Dessin Druillet 1966

plusieurs années, je me souviendrai probablement de cet entretien, de cette voix et de cet homme fantasque et intense, orateur hors pair, à la fois agaçant et captivant, s’excusant de ses propres prétentions. Je me souviens avoir ressenti une envie grandissante en l’écoutant de voir tous ces dessins que le journaliste évoquait et en même temps je ne cessais de me répéter « Mais je les ai vus ces dessins. C´est sûr que je les ai vus ». Il y a longtemps, quand j´étais avec Lude, dessinateur lui aussi – mais sans le retentissement d’un Druillet, il m´avait certainement parlé de cet homme, il devait le lire, observer sa technique, il m´avait sans doute dit ce qu’il pensait de sa façon de dessiner les personnages, les scènes fantastiques. Moi qui ne lit pratiquement jamais de B.D et qui en avait pourtant lu des tonnes pendant tout le temps de notre relation, pour comprendre un peu mieux son monde, je m´étonnais à présent de réaliser que je n´avais retenu que de rares titres ou noms d´auteurs de BD…à part « Thanéros » qui l’obsédait (et qu’il se promettait de finir, ses auteurs ayant tragiquement décédé), tous les « Peter Pan » de Loizel qu´il m´avait offerts ou Bilal…j’ai presque tout oublié. J’étais surtout fascinée par son talent à lui, sa façon de dessiner me parlait de son univers, sombre, mythologique, fantasmagorique, merveilleux…Il avait une maîtrise des perspectives incroyable, inventait des scènes multiples vraiment ingénieuses mais râlait toujours sur la façon de poser la couleur, il

planche-dessin-Gloum-Thanéros-T4

dessin de Gloum – projet-Thanéros-Tome 4

rêvait de travailler avec un coloriste. Rarement, on tentait des bouts de scénario ensemble, je faisais parler des personnages qui revenaient de l’enfer ou étaient condamnés à y aller ou cette fille qui se battait souvent, une héroïne typique de BD à la poitrine exubérante, guerrière et déterminée mais un brin ingénue et farouche la plupart du temps. Lui, nocturne, silencieux, doux mais souvent taciturne, pouvant passer des heures à observer les tétards d’une mare, d’une rare et absolue non-violence, pouvait créer des scènes terrifiantes ou des personnages étranges, à l’image du Gollum qui inspirait son pseudo : Gloum, qui était aussi par ailleurs le nom de son (adorable) chien. Pour moi, c’était une façon de pénétrer dans son monde que de l’écouter parler de ces êtres de papier mus par son imaginaire et qui, de loin ou de près, devaient parfois nous « ressembler », par leur façon de s’extirper d’une réalité qui nous violentait ou que l’on trouvait terne et ennuyeuse ; s’absorber dans un univers de fiction est une façon de vivre une vie parallèle. Mais si je les revoyais maintenant, je ne nous reconnaîtrais probablement pas du tout. Car on perd en route ce que nous avons été, en particulier « qui » nous avons été aux yeux de quelqu’un.

Bref, Druillet. Druillet était là partout dans la voiture ce jour-là, comme s´il était sur le siège à côté, mais plus je l’écoutais et moins je me remémorais ses dessins et pourtant…j’avais très probablement dormi un jour sur une de ses B.D car les B.D étaient partout dans l’espace de Lude, on ne pouvait rien faire, ni manger ni boire ni lire ni faire l’amour sans être sur ou sous ou à côté ou au-dessus ou bien en-dessous ou en travers d’… une B.D. Une vie d´images.

Renart3_coul_pl01_Gloum72

Extrait-Renart-Tome 3-dessin de Gloum – avec Gibbie et Erman

Ces images qui peuplent maintenant ma mémoire en couleurs vives ou sépia, en noir et blanc ou dans des teintes passées, des images écornées parfois par le temps et sur lesquelles on superpose d´autres images…Aux paroles du dessinateur excentrique à succès, se superposaient à présent mes souvenirs de ce garçon que j´avais tellement aimé et de son incapacité à « se vendre » malgré un talent immense. Quel gâchis…Quand Druillet affirmait être un survivant car la plupart de ses amis étaient morts à cause de la drogue ou de l’alcool, mon esprit s’aventurait sur le fait que je n’avais plus de nouvelles de Lude depuis longtemps et que ce silence inhabituel de sa part était d’ailleurs assez inquiétant. Il ne s’était jamais drogué ni ne buvait en excès mais traversait des périodes parfois très sombres et son dernier message n´augurait rien de bon. Muselé par une nouvelle copine jalouse, il disait vouloir couper les ponts avec tous ceux qui avaient peuplé son passé et j’imaginais facilement qu´il (ou plutôt elle) voulait commencer par « celles » qui, comme moi, avaient peuplé son passé amoureux. Ce passé était pourtant maintenant lointain et n’avait rien de dangereux, mais cette fille semblait maladivement possessive (en tout cas à cette époque) et il avouait ne pas avoir la force de lutter. Tant pis…Trois ans d’histoire commune, presque autant pour s’en remettre et alors que nos relations étaient redevenues sereines et limpides depuis presque 7-8 ans et que nous échangions toujours des nouvelles ou nous revoyions les rares fois où c´était possible, il fallait y renoncer et espérer qu´il ne lui soit rien arrivé. Sa dernière copine avant celle-ci, que j’avais rencontrée et avec qui je m’entendais bien, était sans nouvelle non plus et partageait mes inquiétudes. Car son moral semblait vraiment avoir flanché et nous connaissions ses périodes dépressives. C’est troublant de penser que l’on puisse aimer quelqu’un et que celui-ci occupe le centre de notre vie pendant une certaine période puis qu’on ne sache plus rien, absolument plus rien, de lui ensuite. Qu’il ait disparu comme un de ses personnages de BD, aspiré par un tourbillon de néant. Le temps passe, certaines amours aussi, mais – fidèle aux gens et aux liens qui m’ont attachée à eux – je ne me résouds pas à cette dissolution totale d’un être vivant, aimé, dans le vortex de ce temps dévorant tout.

02 - copiaJe suis à ce point de mes pensées quand je bifurque enfin, sous un soleil rasant, sur la toute petite route qui me fera arriver à l´écluse. Druillet s’exalte encore, le journaliste semble fasciné par cette présence imposante. Si je ne « revois » pas ses dessins, c´est bien que ma mémoire n’est effectivement pas si visuelle, me dis-je. Et aujourd´hui je me demande si je verrais de nouvelles créatures dans le peuple de Joël Barthes, près du Canal du Midi. Des personnages sortis de l´imagination d’un homme humble et discret, un homme qui était routier avant de s´installer au bord de l’eau pour ouvrir les vannes aux péniches l´été et à sa créativité le reste du temps.

bord_eau

Tout a commencé par un tronc d´arbre pour lui. L´hiver il n´y a plus de bateaux ni d´eau à mettre à niveau mais les flancs du fleuve à aménager, des arbres à tailler, un espace à entretenir. Joël s´est donc occupé de cela et un soir il devait jeter un tronc d´arbre – m´a t- il raconté la première fois où nous nous sommes rencontrés. Et il s´est senti incapable de le faire. Ce « tronc » l’a interpellé, il a eu envie d’en faire quelque chose. Parmi tous les artistes bruts et singuliers, il y a ce déclic qui, un jour, sans crier gare, survient. Ce déclic est terriblement puissant car c’est ensuite comme une clef qui ouvre la boîte de Pandore, et ces gens que personne ne prédestinait à la création, deviennent des créateurs compulsifs, ne cessant plus, toujours plus ingénieux et grandioses dans ce qu’ils font. Et finalement, je crois que c’est cet élan en eux qui me fascine et que je cherche à sonder à travers tous ces univers insolites. Le « flow » dont parle le psychologue hongrois Mihály Csíkszentmihályi, et qui est cet état mental de concentration extrême, de satisfaction pleine dans l’accomplissement de la tâche et qui permet d’avancer, de « faire ». Je connais ce « flow » aussi quand je suis plongée dans l’écriture mais je m’interroge aussi sur sa permanence, et le besoin qu´ont ceux qui le ressentent de s’en abreuver souvent. Car, même si en réalité je ne suis jamais vraiment bien les périodes où je n’écris pas, je peux aussi vivre sans. Ma capacité à me « distraire » de ma tâche, à faire mille autres choses, est presque aussi grande – sinon plus – que ma capacité de concentration et de motivation lorsque je m’isole enfin pour m´y remettre. Observer le « flow » traverser les autres est donc un objet de fascination, une stimulation pour aller à la rencontre de l’autre et refléchir, encore et toujours, à cet élan de vie.

IMG_0285.JPG

Joël Barthes devant ses personnages – automne 2011

Mais Joël Barthes est un homme réservé, et il faut donc plutôt interroger ses personnages, voir comment « ce peuple du bord de l’eau » a évolué et grandi depuis le premier passage pour prendre la mesure de son « flow ». Le flux créateur au fil de l’eau…Et, en effet, il y a plus d’éléments, davantage d’animaux et de personnages, d’autres inventions dans le petit parc animé qui ne manque pas d´amuser ma fille de 4 ans qui m’accompagne à cette occasion. Mais Joël, lui, semble différent cette fois-ci, comme « blasé » 11par les passages sur son site, moins affable que la première fois. À l’automne 2011, il était timide aussi mais s’était prêté assez volontiers au jeu de « l’interview » avec mon petit dictaphone de fortune et mes quelques questions. Peut-être que c´est cela aussi, je venais avec un objectif assez précis, je lui avais expliqué mon projet et je devais moi-même dépasser ma propre timidité pour l’enregistrer alors que je ne le connaissais pas du tout. Tandis que ce jour-là, je repasse juste pour la curiosité de revoir le lieu et le montrer à mon enfant. Mais c´est peut-être aussi tout simplement un « mauvais jour » pour lui. En tout cas il n’est pas très bavard et semble assez affairé dans un des hangars du lieu, un pinceau à la bouche, ce qui me laisse quand-même songer qu´il est en train de créer. Mais « le flow » ferme ses portes aux regards.Tout au plus me répond-il aimablement lorsque je lui demande ce qui est arrivé au grand bonhomme qui faisait pipi : « ah, celui-ci, il a explosé cet hiver à cause du gel ! ».

IMG_0310

personnages animés

La première fois, je lui avais parlé du manège de Petit Pierre mais il ne le connaissait pas. Il en avait entendu parler bien-sûr mais ne l’avait jamais vu. La sculpture de la femme court vêtue pédalant à perdre haleine nous fait beaucoup rire…Tous les personnages de l’éclusier sont plein d’humour de fait : cochon qui embroche son propriétaire, alligator attendant le plaisancier lorsque les vannes de l’écluse s’ouvrent, coureur exténué….Cela nous console de la grise mine de leur auteur aujourd´hui. L’éfigie de Georges Brassens est toujours là, la petite radio diffusant sa musique placée entre ses entrailles. Plus loin, un couple de rockeurs. Plusieurs bestioles, dont une série de chouettes qui me plait beaucoup. Et cet éléphant qui serait un spécimen autochtone, le « Pachydermus Catharis », éléphant de l’Occitanie taillé dans du cyprès et bien sage dans sa clôture…Joël Barthes avait commencé par le bois – il a « vu » ses personnages dans les racines et les troncs d’arbre – puis il est allé vers le métal, la soudure et la mise en mouvement des personnages. Beaucoup IMG_0272d’humanoïdes fabriqués avec du matériel de récupération et mettant en jeu des détournements d’objets astucieux, quelques légendes jouant sur les mots et les sens… Au départ, l’éclusier créait simplement pour décorer ses berges et amuser les voyageurs mais peu à peu, il s’est pris au jeu et s’est fait remarquer par les connaisseurs. Depuis 1994 il expose dans différents lieux et son œuvre a un certain écho parmi les bloggeurs ou « guetteurs de singuliers ». Danielle Jaqui l’avait repéré et exposé à Aubagne,un incontournable de l’art brut. Sur sa carte de visite il se définit comme « éclusier-sculpteur ». Le « flow » l’a piqué, c´est sûr, et ne l’a plus quitté. Mais il ne me laissera pas l’observer aujourd´hui, il s´est enfermé dans son antre, je le lis entre ses œuvres donc. Je n’ai pas spécialement un bon jour moi non plus – mélange de mélancolie et de fatigue, donc je ne peux pas lui en vouloir. Un autre jour….

13

Le « Georges Brassens » de Joël B.

Mais en repartant – et en enclenchant de nouveau la radio pour remplir l’espace d’autres voix – je me dis que le contraste est frappant quand on s’intéresse à la personnalité de divers artistes : j’ai encore en tête le côté mégalomane et plutôt arrogant de Druillet à la radio – artiste qui «a percé » -, la réserve un brin farouche aujourd´hui de Joël Barthes qui ne souhaitait pas « s´exposer » – ce qui n’enlève en rien sa bonhommie et aimabilité habituelles, le goût solitaire et nocturne de Lude, les fragilités que lui a laissé l’enfance, sa fuite soudaine et sa disparition de tous les blogs ou réseaux sociaux sur lesquels il partageait ses planches de dessins. Je me demande si Druillet est devenu prétentieux avec le succès ou si c’est sa prétention qui l’a aidé à réussir et se faire un nom dans le monde de la BD. Si Lude avait été prétentieux, aurait-il plus facilement percé ? Ou serait-il devenu (deviendrait-il) prétentieux en réussissant ? Et le « flow » , au cœur de cette tourmente de succès, reste t-il intact ?

Pour le moment, je n´en saurai rien…Quoi qu´il en soit, au bord de l´écluse de l’aiguille, le flux semble s’écouler paisiblement et Joël Barthes continue à peupler son univers de personnages étranges et envoûtants pour nous dire que les créateurs « du bord des routes » – et des rives – ont beaucoup à nous livrer, même dans le silence.

IMG_0318

alligator guettant les plaisanciers

 

 

Album et vidéos de l’écluse de l´aiguille : 

*Pour parcourir tout l’album de l´écluse, cliquez ici !

Les Vidéos (mal filmées) :

Publié dans Art brut et singulier, Article, France, Voyage insolite | Tagué , | Laisser un commentaire

Un jour pour l´éternité

  027        022                                                                                             

                                                                    À Rolhel, couple éternel, parents intemporels

 

Un an.

Il est des dates que l´on voudrait arracher au calendrier.

Jours indissolubles à l’oubli,

fissures striant les parois paisibles du temps,

Ce temps qui, pourtant,

poursuit sa marche indifférente

et creuse sur nos visages ses sillons,

cicatrices de chagrin.

 

Un an,

Et l´insistante question

taraudant le silence des nuits,

 

Peut-on disparaître ainsi ?

En quelques secondes,

filer comme les étoiles

vers l´éternité ?

 

Se dérober à ce monde

et laisser le souffle expirer

entre les combes anthracites et aspres

que je maudis depuis…

 

Vous aviez accueilli l´aube,

en ce jour radieux et cruel,

conquis un sommet,

mais le soleil ne s´est plus jamais couché sous vos yeux

et la nuit qui vous a cueillis

était présage d’infini.

 

Êtes-vous âme de la montagne à présent ?

Elle qui s´est nourrie de votre sang,

et se réveille paisible chaque matin,

oublieuse des blessures,

vous a-t-elle gardé en elle,

vous berçant avec les herbes

ployant sous le vent ?

 

Votre sang,

qui coule dans nos veines,

est sang d´encre

mais aussi promesse de lendemains,

d´aubes qui se renouvellent,

de nuits profondes

dont l’obscurité est peut-être lumière

 

Et dans la feuille qui chancelle,

ou l’oiseau qui s´enivre d’horizon,

Je vous sens là,

Intemporelles sentinelles.

 

Contre le trébuchement de la rivière,

à travers les fleurs de votre jardin qui,

chaque saison,

renaissent,

 

Je sais que vous veillez

à vos semis,

aux offrandes de votre vie

 

Car si le cœur a pris la forme

de ces horloges molles de Dali,

ne distinguant plus les mesures

ni des faibles tourments

ni de l’ampleur des événements,

c´est qu´encore les flétrissures

ternissent nos humeurs

et que nos âmes nomades

vous cherchent éperdument

dans cet ailleurs impénétrable,

 

Ce royaume majestueux

de l’entre-deux

 

Où le vide sous vos pieds

était aussi immense

que celui que je cache au creux de moi,

quand de l’inexorable solitude

ne naît aucune consolation

 

L´ombre, vacillante,

de cette clairvoyance

qui hante la pensée

Vous avez tellement été

qu´il nous est encore impensable

que vous ne soyez plus.

 

Poussières au clair de lune,

Le gris chatoyant

de vos cendres

brille à présent dans le cœur de chacun

et nous guide au creux de votre nuit,

et de la nôtre, ici.

 

Ô pap’ mam’,

si vous saviez le vertige

que me donne votre grandeur,

 

et à quel point je me demande,

si nous saurons, un jour,

être à votre hauteur

083

Publié dans Mots mémoire | 2 commentaires

Le seuil. Oscillations entre ombres et lumière.

48-panorama

                                                                                                       À nos parents, Roland et Hélène. 

Il est des excursions que l´on n´a jamais imaginé planifier ni réaliser. Des forces que l’on n´a jamais soupçonnées avoir. Ainsi en est-il de cette randonnée que nous avons faite avec Yul le dimanche 26 juillet 2015 en partant de Chézery-Forens, dans l´Ain. Votre dernière rando.

La première, certainement, que nous faisons ensemble depuis longtemps et qui soit si belle et si tragique à la fois. Car, oui, vous êtes partis dans un décor de nature somptueux, votre dernier regard a embrassé des paysages d’une beauté inouïe. Nous savons qu´une heure avant le drame, vous admiriez la chaîne des Alpes au loin, le Lac Léman d´un côté puis les Roches Franches de l´autre et toute la vallée de la Valserine, ces cruelles Roches Franches avec leurs falaises et leurs combes dans l’une desquelles vous avez chuté. « Cruelles » pour nous depuis ce qui s’y est passé mais doit-on vraiment accuser la montagne ? Nous la personnifions dans cet élan et ce besoin de déverser notre colère contre quelqu’un ou quelque chose mais la montagne est là et y sera éternellement, avec ses dangers et sa grandeur, impassible face aux faux pas de ceux qui décident de s’y aventurer, glissant, tombant ou pris dans des avalanches.

Vous admiriez ces paysages et vous étiez heureux. « Nous étions tellement heureux ! » me dira au téléphone votre amie Rose-Marie avec qui vous faisiez ces 5 jours de randonnée et qui elle, par bonheur, a échappé au pire.

Avant votre terrible chute, j´avais entendu parler d´autres accidents de montagne et ils m´avaient toujours impressionnée. Un ami de notre cousin Sylvain, à La Réunion, lors d´un repérage d´oiseaux.  Une amie de Blandine, en transhumance, seule avec son troupeau et retrouvée en bas d’un pierrier avec son jeune chien, les deux sans vie. Le mari de la fille d’une amie qui m´avait dit ces paroles que je n´ai pas oubliées « Il adorait la montagne et la montagne la lui a pris ! ». Vous aimiez vous aussi depuis toujours la montagne et vous nous aviez appris à l´aimer et à la respecter et jamais je n´aurais imaginé qu´elle vous prendrait à votre tour et nous laisserait, d´un seul coup, orphelins. Si brutalement.

2-debut-ascensionJe me lance dans le projet de raconter cette rando et ce voyage si particulier, en pensant surtout à Yann, notre frère aîné, pour qui il était encore trop tôt d´envisager ce pèlerinage mais qui nous accompagnait ce jour-là par la pensée et qui avait  évidemment envie d´avoir des mots sur toutes les photos qu´on lui avait fait parvenir quelques jours plus tard. Cependant, mon esprit va dériver car il est assailli de souvenirs, de pensées et comme souvent quand je me mets à écrire je vais bifurquer, explorer toutes les zones qui surgissent spontanément car il y a eu tant d´émotions, tant de sentiments depuis votre disparition…et aussi parce que je constate qu´il est vrai qu´une personne en deuil n´est plus capable de suivre un seul fil de sa pensée. J´ai besoin également de vous adresser par moments ce récit à vous directement, ô chers disparus, de jongler entre les « vous » et les « tu » car cela me manque terriblement de ne plus pouvoir vous écrire, j´ai envie de croire que vous m´entendez et que je puisse vous confier ce qui, pourtant, était si souvent tu de votre vivant, tant la pudeur et le respect de l´intimité était grands entre nous.

Lors du dernier coup de fil avec toi, maman, le 31 mai pour la fête des mères, nous avions parlé un peu de vos différents projets de voyages et de cette randonnée itinérante dans le Jura. Je pensais que vous partiez avec un groupe comme l´an dernier pour la Corse. Je confondais avec l´autre projet dans le Tyrol dont vous m´aviez aussi parlé à Noël, sans savoir que celui-ci avait été annulé et que c´est sans doute pour cette raison que vous aviez envisagé de faire ce périple avec quelques amis. À ce moment-là, je ne savais pas non plus que vous partiez avec Rose-Marie et que d´autres personnes (Lily et Marie-Thé, Etienne…) avaient été prévus initialement pour ce voyage mais qu´ils n´avaient pas pu venir. Des gens engagés dans l´association pour Dania que tu avais fondé papa, donc j´imagine qu´il s´agissait de se retrouver aussi autour de ce groupe, dont certains membres avaient voyagé ensemble au Cap Vert un ou deux ans auparavant. Je me souviens simplement t´avoir dit, maman : « Ah oui le Jura c´est vraiment joli, je devrais aller y faire un tour moi aussi un de ces 4, ça doit vraiment valoir le coup de s´y promener». Eh bien…m´y voilà plus tôt que prévu et je m´en serais finalement amplement passé. Mon Dieu, le Jura, mais pourquoi ? Vous en avez parcouru des montagnes, et nous ensemble, de la Chine au Cap Vert, dans des conditions nettement plus improvisées, comment ces montagnes verdoyantes ont-elles pu vous réserver ce sort aussi injuste ?

Après, vous deviez encore aller en Bretagne, vous retrouver avec vos amis « Les frelons noirs » puis passer voir Charles et je ne sais plus quelle rencontre encore…Et puis tu m’avais dit, maman, « Et après tout ça, on préparera un peu mieux le séjour dans les Pyrénées avec les garçons et ta pitchoune »…Et j´avais eu un pincement au cœur, léger et furtif, une pensée qui m´avait traversée sans raison apparente, moi qui suis pourtant toujours aussi par monts et par vaux, « et si ce moment n´arrivait jamais ?  Tant de projets et d´allers et venues, et s´il n´y avait plus d´après… ? ». Prémonitoire ? Je ne crois pourtant pas. Ce genre de pensées peut me traverser. Et il ne se passe rien après. Pourtant, après les fêtes de Noël, quand vous m´aviez accompagnée au train, je me souviens aussi vous avoir regardés intensément avant de partir, comme si c´était la dernière. Mais là, pareil, je crois que j´y pensais à chaque départ, j´avais toujours ce réflexe d´ « absorber la dernière vision » en état de conscience absolue. Je vis souvent avec l´angoisse de perdre un être aimé. Comme tout le monde je suppose. Dès que l´on est lié à quelqu´un, la peur de le perdre…Ce n´était pas une vision anticipée de ce qui allait se produire donc, juste un réflexe que j´ai malheureusement mais qui ne m´a pas empêché, en d´autres occasions, de vous retrouver ensuite sains et saufs, sans problème. Cette fois non. Mon angoisse profonde qu´il vous arrive quelque chose et que nous ne nous revoyons plus s´est incarnée. Même si je n´arrive pas encore à le concevoir et à l´assimiler, vous n’êtes plus là.

Le symptôme d´incrédulité et d´irréalité de votre départ irréversible m´habite encore entièrement. Et il n´y a pas eu de vacances avec nos enfants dans les Pyrénées. À la place, je suis passée deux fois devant « Les Cabannes » où vous aviez loué un gîte, une fois en voiture pour aller dans l´Aveyron et une autre en train de nuit pour nous rendre à Paris, chaque fois le cœur serré. À ces deux occasions, j´étais avec Solenn et je ne lui ai rien dit en passant. Quelques jours avant votre accident, elle se réjouissait de ces vacances avec ses cousins et vous et me demandait s´il restait encore beaucoup de temps. « Non, pas trop…Tu vas voir, ça va arriver vite. ». Quand je suis allée la chercher à l´école le midi juste après avoir su ce qui s´était passé, qu´elle s´étonnait de mon irruption soudaine et que je me suis contentée d’un « On doit aller à Paris Solenn » en retenant mes larmes, elle s´est exclamée, toute enjouée : « À Paris ? On va à Paris ! Mais pourquoi ? ». J´ai tourné mon visage vers elle et cette fois je n´ai plus réussi à rien retenir « parce que papy et mamie sont tombés de la montagne et ils sont morts ». Elle a éclaté en sanglots avec moi, je l´ai prise dans mes bras et l´ai entendue s´indigner « Mais pourquoi ? Pourquoi ? Mais si on devait se voir et passer des vacances ensemble… ». Le trajet jusqu´à l´aéroport nous sembla interminable – j´entendais encore mes collègues inquiètes « tu es vraiment sûre que tu vas pouvoir conduire ? », je ne pouvais m´empêcher de regarder les falaises de toutes les montagnes que nous traversions en redescendant vers Barcelone, je maudissais les conducteurs – andorrans pour la plupart – qui roulaient à toute vitesse et doublaient dans des zones dangereuses mais j´étais le plus souvent muette, le cœur coincé dans la gorge, tandis que Solenn à l´arrière continuait de pleurer et me demandait ce que voulait dire le mot « falaise».

Un mois et demi plus tard, ce 26 juillet, nous sommes donc partis voir cette maudite falaise de près. Dans le besoin de comprendre, d´éclaircir les nombreux doutes mais aussi avec l´envie de vous rendre hommage là où vos pas vous ont menés pour votre dernier voyage.

Notre première rando ensemble depuis bien des années avec Yul, du temps où vous nous emmeniez pour de grandes excursions toute la journée, dans les Alpes, dans les Pyrénées, en Italie… D´aussi loin que je m´en souvienne, nous avons toujours marché avec vous et depuis tout petits. Vous étiez des marcheurs, vous adoriez la montagne. Pendant ce périple, Yul me rappellera que lui, enfant, n´aimait pas du tout marcher et que c´était la croix et la bannière pour lui ces expéditions tout au long de la journée, il râlait. Moi j´aimais ça, la nature, les paysages, le silence et la paix de la montagne et des sous-bois, je crois que j´ai hérité ce goût de la marche de vous deux. Nous avons continué à marcher ensemble chaque fois qu´on se retrouvait, dans la forêt de Fontainebleau mais aussi en Chine, au Cap Vert, à Montserrat…Je pense que Yann aimait aussi marcher petit mais je ne pense pas qu´il ait continué à le faire avec vous, peut-être parce que vous habitiez tout près et ça ne vous venait pas à l´idée. Je me souviens aussi, adultes, de nos conversations quand on marchait, c´était l´occasion de nous mettre à jour de ce qu´on vivait, de ce qu´on pensait, sans jamais entrer trop dans le détail car on gardait toujours notre jardin secret. Mais quand-même, on s´en est confié des choses en traversant des rizières, des prairies et des paysages…

Avec Yul, nous avons aussi beaucoup parlé, durant ce voyage, lui qui est pourtant considéré comme « le grand silencieux » de la famille et dont le silence, pourtant, ne nous a jamais ni dérangé ni pesé à nous, ses proches. Enfin en tout cas pas à moi. J´entends encore papa me dire en riant « bah de toutes façons Yul, tu le sais bien, y dit jamais rien ! », quand nous attendions parfois une réponse pratique, une confirmation à sa venue à Noël par exemple ou à une fête. Nous en riions souvent ensemble, dans la complicité de se dire « Donc tout va bien, pas de nouvelles, bonnes nouvelles, tu verras comme il viendra !». Il est des personnes dont le silence n´est pas un refus de paroles, juste leur respiration naturelle et chacun sait que c´est ainsi et qu´il n´y a rien de malveillant là-dedans. Souvent d´ailleurs, le silence de Yul forçait notre admiration quand nous nous éparpillions en paroles vaines ou bien qu´à force de dialectique, papa et moi entrions sur un terrain glissant de désaccords et ergoteries sans importance.

23-Yul Mais là, votre silence soudain à vous nous a conduit à briser le nôtre, nous avions besoin de remplir l´espace de mots. Nous avions surtout tellement de points d´interrogation qu´on avait besoin aussi de confronter nos hypothèses et nos doutes. Yul a beaucoup écrit aussi depuis votre mort, a réuni des documents, a essayé de disséquer jour après jour ce qui s´est passé. Moi, jusqu´à présent, j´ai gardé toutes ces paroles en moi, j´ai souvent pensé à des phrases à écrire mais je n´ai pas passé le cap car je me sentais bloquée et je n´arrive presque plus à rien terminer. Ce symptôme était déjà latent, il s´est aggravé : je commence quelque chose, je le laisse en plan et ne le termine pas. Je commence quelque chose d´autre, je le laisse en plan et ainsi de suite…J´ai des débuts de rangement, de classements, des projets, des manuscrits, des idées, des envies…disséminées et laissées en plan. Avec l´écho de culpabilité qui va avec et l´impression d´être totalement inefficace. Je pense que j´ai peur, finalement, que les choses aient un terme. Comme votre vie.

Avec Yul pendant le voyage, nous parlons entre autres de tous ces « signaux » qu´on cherche dans de pareils drames, ces pensées qui nous ont obsédées par moments et qu´on essaie de relier avec le présent pour essayer de le déchiffrer. Yul me dit notamment que lorsqu´il était petit, avant de s´endormir, il avait souvent cette vision d´angoisse de maman faisant une chute, cette peur infantile que l´on a tous de perdre ses parents brutalement dans un accident. Il pense que cela est lié au fait d´avoir vu maman un jour sur un rocher en Bretagne et de sa réaction comme toujours incroyablement tranquille alors qu´ une vague immense avait failli l´emporter « Oh ! Une vague… !». Maman et son zen incroyable, empreint d´une forme d´ingénuité ou d´insouciance inébranlables. Cette même confiance qui l´a fait sans doute, cette fois, ne pas songer que ce chemin était vraiment trop périlleux et pouvait les conduire au précipice.

Car ici à Chézery ce n´est pas une vague que nous sommes venus interroger mais un flanc de montagne, une falaise, une combe. Nous avons passé et repassé dans tous les sens les circonstances de votre accident mais n´arrivons pas à nous rendre compte : est-ce un trompe l´œil qui vous a fait ignorer à ce point le danger ? Une surface en pente mais ne laissant pas deviner un vide immense en contrebas ? Nous sommes le 26 juillet, un mois et demi à peine après l´accident et je crois qu´heureusement mon esprit a commencé à écarter la vision de cette scène de votre chute chaque fois que je ferme les yeux avant de m´endormir (enfin d´essayer de dormir). Au début, c´était irrémédiable. Et si le sommeil m´attrapait d´un coup avec justement cette sensation vertigineuse de chute quand on « tombe de fatigue », je sursautais dans un mouvement brusque de panique et je ne pouvais m´empêcher de me demander si vous avez été conscients longtemps, si vous vous êtes vus tomber et si votre vie a défilé pendant ces secondes finales. Je prie pour que vous ayez perdu connaissance très rapidement.  Je prie pour que vous n´ayez pas souffert, que le premier choc ait été si violent qu´il vous ait assommés immédiatement. Au début, cette chute était pour moi la chose la plus insoutenable de votre mort, la plus injuste et cruelle envers vous. Vous qui n´aviez jamais fait de mal à une mouche. Vous qui adoriez la montagne et elle qui vous a fait, ce jour-là, tant de mal.

Mais revenons à la chronologie de ce pèlerinage. Le samedi matin très tôt, le 25 donc, nous arrivons avec Solenn par le train de nuit à Paris Austerlitz puis nous rejoignons Yul et Kyeol à la gare de Lyon, pour un petit déjeuner rapide puis le train vers Nemours (Kyeol doit, elle, rester travailler à Paris). Là, nous passons récupérer la voiture à la maison, cueillons quelques fleurs du jardin, je dois signer une procuration au notaire puis nous passons déposer ce petit bouquet au columbarium. Vous êtes encore entourés de très nombreuses fleurs, les voisins ont déposé une petite plaque en votre mémoire, Yann et Isa deux leds mais ils ont été mouillés par la pluie. Ce n´est pas là que je vous sens « présents », même si évidemment je passerai chaque fois vous « voir » et vous déposer une pensée – la mienne et la fleur, que tu aimais maman – ainsi que des « désespoirs du peintre », des œillets, des iris et des roses, de la lavande et de la bruyère, toutes ces fleurs dont tu m´as appris à retenir le nom et qui parsèment encore votre jardin de couleurs.

Nous prenons ensuite la route, avec votre voiture. À mi-chemin, en Bourgogne, nous nous arrêtons chez mes amis Cath et Nico à qui je confie Solenn pour les 3 jours de périple là-bas et qui est ravie de retrouver ses copains du même âge, Lilo et Kyra. Nous déjeunons ensemble, parlons un peu et reprenons notre trajet. Arrêt à Bellegarde pour acheter le pique-nique du lendemain. Yul reconnaît les derniers kilomètres qu´il a faits avec le gendarme et son collègue quand il est venu récupérer vos affaires mais avec un visage complètement différent : il fait beau et la lumière de fin d´après-midi est très douce, tandis que lors de son premier voyage il y avait un brouillard épais, il faisait gris et n´arrêtait pas de pleuvoir.  Surprise donc quand nous arrivons à Chézery-Forens puisqu´il se rend compte que l´on voit parfaitement au fond les Roches Franches et toutes ces falaises sous le chemin des crêtes. Il n´avait pas pu les distinguer lorsqu´il était venu à la gendarmerie le 16 juin, quelques jours après votre accident !

16-falaises-d-en-haut

Nous trouvons facilement l´hôtel réservé et cherchons la réception, on nous dit d´attendre quelqu’un qui nous accompagnera jusqu’à la chambre. A priori à ce moment-là, les gens ne savent pas qui nous sommes. Sur le pas de porte et tournés vers le décor qui nous serre le coeur, nous scrutons la montagne et commençons à faire des hypothèses avec Yul sur le lieu de l´accident. Lui a davantage en mémoire une photo d´un article avec le haut de la falaise entourée d´un cercle et les indications du gendarme. À un moment donné je sens une présence derrière moi et j´ai le réflexe de me pousser de la porte, persuadée que j’empêche quelqu’un de passer. Je me retourne et voit un petit bout de femme aux cheveux blancs qui nous regarde et reste statique, sans intention de passer. Son regard passe de la montagne à nous et elle nous dit d´une voix chevrotante : « Vous êtes les enfants ? ». On en reste bouche bée. « Oui », confirmé-je, presque avec hésitation. « Oh, j´ai tout de suite su en vous voyant, en voyant comment vous regardiez la montagne, oh mes pauvres enfants, si vous saviez comme tout le village a été bouleversé par la mort de vos parents, on a tellement pensé à vous ! ». On ne sait pas quoi répondre…Elle nous conduit à la chambre, continue à parler e« Quand on a vu toutes les ambulances passer, oh là là on s´est dit « Mon Dieu, c´est quelque chose de grave ! » et dans les jours qui ont suivi les villageois ne parlaient que de ça, c´est passé à la radio, à la télé locale…J´ai même gardé le journal qui en parle ». Le Dauphiné libéré sans doute, que Yul avait retrouvé sur le net et dont la Une portait le titre « Tragique randonnée » avec une photo de ces maudites Roches Franches. Difficile de réaliser qu´il s´agissait de nos parents…difficile de s’imaginer les ambulances et les sirènes en bas, moi dont l´esprit envahissant avait pourtant jusqu´alors échappé à cette pensée là, à cette réalité-là, stridente, des accidents. J’ai envie qu´elle se taise et qu’elle parte et, heureusement, elle se tait et elle part. Après cette question cependant gênante : « Vous allez y aller ? Vous y allez avec quelqu´un qui connaît quand même j´espère, pas tout seuls !? ». On répond rapidement « euh…oui oui ». Quand elle referme la porte, Yul me dit « C´est quand-même ouf, non ? » – « Qu´elle nous ait reconnus ? » – « Oui, on venait juste de débarquer ! ». « Oui. On la dirait sortie d’un vieux film… ». Ces ambiances de village…et l´impression à présent que tout le monde sait et que les gens nous regardent bizarrement, un peu méfiants, un peu dépités et certains avec une lueur de compassion – dont on se passerait bien. La chambre aussi a un côté « vieille France » non dénué de charme, et on se sent un peu hors temps ici.

Hors temps, c´est bien l´espace que l´on aimerait occuper quand on est en deuil. Qu´il n’y ait plus de temps…ni d´avant ni d´après, ni ce présent lourd à porter.

On part faire un tour dans le village. On s´arrête dans un petit commerce pour acheter une carte IGN et on trouve aussi le petit guide des sentiers chézerands que j’avais confondu avec le topo que papa et maman utilisaient pendant leur rando. On se rend compte que ça n’a rien à voir, que celui-ci est beaucoup plus détaillé, assorti de photos qui écartent toute ambiguïté, bref, beaucoup plus clair. Nous dépassons la gendarmerie pour nous approcher des montagnes : nous continuons à les scruter, à faire des hypothèses, à retenir mentalement les courbes, les coulées d´arbres, les failles. Nous regrettons de ne pas avoir apporté de jumelles. À cette distance, je ne me rends pas compte de la topologie du lieu, comment se présente la pente vue d’en haut. Je réalise que pour moi à ce moment-là, face à l’impassibilité et l’immense tranquillité du décor, il est irréel de penser qu´un mois et demi plus tôt à peine, nos parents ont dévalé un de ces flancs. Ont été engloutis par cette montagne. Y ont laissé leur peau. C’est une vision fantasmagorique. Pourtant, c´est bien réel, ça a eu lieu.

Nous rentrons dîner à l’hôtel. Nous sommes frappés par la cuisine savoureuse qui rappelle les plats de maman (ratatouille, gratin…) – et je consulte les cartes, les itinéraires pour que l´on se mette d´accord pour le lendemain. Tel que je l´avais déjà remarqué sur quelques sites web, nous affronterons dès le matin plus de 900 mètres de dénivelé d´un coup ! On repère un endroit où on peut s´approcher en voiture pour gagner un peu de terrain et de montée mais ça restera ardu.

Cette nuit-là, j´ai du mal à concilier le sommeil. Penser que je dors à l´endroit où nos parents ne sont jamais arrivés – mais qui est pourtant le lieu inscrit sur leur acte de décès – me torture longtemps. Un joli village au nom assez doux et mystérieux, une charmante auberge – vous, vous auriez dû dîner au « Relais des moines » en face et dormir dans un gîte d´étape au-delà du pont – un lieu que vous auriez aimé. Une étape sur votre parcours. Ce fut la dernière sur votre long et beau parcours de vie. Chézery-Forens…L´insomnie dure longtemps, je me réveille plusieurs fois dans la nuit, j´ai chaud, je pense à eux.

Je pense à eux tous les jours depuis l’événement, nuit et jour, plusieurs fois par jour et, au début, chaque fois que je me réveillais en espérant à chaque fois que ce ne soit pas arrivé. Je me demande pourquoi les gens pensent que le deuil est surtout difficile au début puis s’apaise avec le temps alors que dans un sens, c´est plutôt le contraire. Le choc, sur le coup, est certes d’une violence abyssale et crée la confusion et la panique, un désarroi et un chagrin immenses, mais anesthésie aussi toute pensée logique et sentiment clair. On se retrouve si vite plongés dans des considérations matérielles immédiates (les cercueils,  les urnes, l’inhumation, l’organisation d’une cérémonie…) que l´on ne peut même pas digérer la nouvelle. Puis, on est soudainement entourés de tous les amis et membres de la famille qui aimaient profondément les gens que vous venez de perdre. L´absence réunit. On se soutient, on entend mille fois « bon courage », on essaie de tenir. Tout cela passe très vite. Et c´est après que l´on se retrouve seuls. Seuls face à la réalité, la vérité de leur absence, qui ne fera que se confirmer, jour après jour, coup de téléphone perdu après coup de téléphone perdu. Avec des dates précises qui durent plus que les autres jours. 03 juillet, l’anniversaire de maman…11 juillet, un mois après l´accident, 18 juillet, le jour où ils auraient dû prendre Solenn et les cousins dans les Pyrénées…11 août, deux mois après…18 août, la Sainte Hélène, la fête de maman…11 septembre, trois mois après…La carte postale de vacances qu´on n´a pas envoyée cet été, celle qu´on n´a pas reçue…L’objet-souvenir, pendant un voyage, qu´on a eu le réflexe de regarder malgré tout et qu´on n´a pas pris, qu’on gardait précieusement jusqu’à Noël si on ne l´envoyait pas avant…Et malgré tout cela, votre enfant qui, en voyant son « Pomme d´Api » arriver dans la boîte aux lettres chaque mois encore – abonnement pris par maman – vous interroge du regard et s’exclame : « Mais comment ils font papy et mamie pour m’envoyer Pomme d´Api s´ils sont morts ? ».

Il n’y a pas longtemps, j´ai eu la surprise de lire le message d’une amie qui me disait « Tu ne peux qu´aller mieux à partir de maintenant ». Drôle de conclusion. Ignorance de ceux et celles qui ont la chance de ne pas vivre ça. Maladresse sans doute aussi. Non, le temps n’apaise pas, ne console pas de la mort. La mort est chaque fois plus présente puisque chaque jour plus évidente. On apprend simplement à vivre avec, on sait depuis le début qu’on n´a pas le choix. Elle est souvent une abstraction d’ailleurs ; on ne ressent pas le coup de poignard dans le cœur à chaque fois qu´on y pense, on sait juste qu´il faut composer avec cette déchirure en nous. Ce sont les « preuves » écrites de votre mort qui sont pour moi les plus douloureuses : lire un article relatant l´accident et son issue, tenir entre les mains votre acte de décès, voir vos deux noms sur les plaques du columbarium…J’ai mis beaucoup de temps aussi à me résoudre à écrire votre date de décès sur l’arbre généalogique de la famille de maman que je garde à présent. Les 10 enfants de grand-père et grand-mère Charbonnier ont leurs pages puisque la famille est prolifique et immense, on y note toutes les nouvelles naissances, les mariages etc…Nous ce n´est pas trop étendu, seulement trois enfants, dont un adoptif, un autre divorcé (c´est rare dans la famille), des enfants avec des demi-frères et demi-sœurs, bref, c´est déjà le bordel dans notre page, et en plus je devais marquer ça… J´ai regardé si maman avait noté pour sa sœur Germaine et son beau-frère leurs dates de décès et quand j´ai vu que oui, je me suis résolue à le faire pour eux aussi. Mais je l´ai écrit au crayon à papier, j´ai été incapable de le passer au stylo. Comme pour les copains et copines des cousin(e)s ou petits cousin(e)s avant le mariage ou l´enfant en commun. Au cas où on pourrait gommer tout ça…

Après ces bifurcations, je reviens à Chézery. Nous arrivons au nœud de l´histoire : le retour sur vos traces.  Après cette nuit étrange donc, nous nous levons très tôt ; nous avions demandé à déjeuner à 7h30, entorse au rythme habituel de l´hôtel mais qu’ils avaient acceptée. Je fais remarquer à Yul que sur tous les itinéraires édités, ils vont au Crêt de la Neige ou au Reculet (les endroits qui nous intéressent) par l´autre vessant de la montagne, pas par le chemin que nous comptons emprunter et que c´est sans doute parce que c´est vraiment très pentu, que ça ne se fait pas dans ce sens là, que ce chemin doit seulement être pour la descente. On étudie un peu la question mais on convient rapidement qu´il est embêtant de perdre toute la première partie de la journée sur un tronçon qui ne nous intéresse pas. Notre priorité est de rejoindre le chalet du Gralet (qu’ils ont confondu et n´ont jamais trouvé), le chemin qu´ils devaient emprunter depuis cet endroit pour redescendre puis refaire dans l´autre sens tout le trajet jusqu’au sentier où ils se sont trompés – et l´autre ferme qu´ils ont pris pour le Gralet donc. Nous décidons donc finalement de rester sur notre première idée, bien que cet itinéraire nous fera certainement souffrir et sera raide.

Et il le fut. Quelques jours avant, Yul m´avait écrit qu´il n´était pas sûr d´être vraiment entraîné pour faire cette expédition, ce à quoi je lui avais répondu que moi non plus…8 heures de marche, 1000 mètres de dénivelé et réaliser par là même à quel point nos « septuagénaires » de parents l´étaient, eux, en forme. Monté sur piles pour mon père depuis son opération du cœur il y a 5 ans, endurante et constante pour ma mère…Si je remarque ici leur âge, c´est que cela m´avait frappé que les journalistes le soulignent dans tous les articles publiés, du Parisien au Dauphiné et sur tous les sites web, je m´étais demandé si c´était pour remarquer leur témérité à 74 et quasiment 78 ans ou, plus cyniquement, pour que les lecteurs se disent « Ah, des septuagénaires, c´est pas si grave que leur heure sonne ! Qu´est-ce qu´ils foutaient en haut d´une montagne ? ». J´oublie toujours l´âge des gens, je ne le retiens pas. Ça n´a pas d´importance pour moi, j´ai des amis de tout âge et je ne m´arrête pas à leur date de naissance ni ne comprend ceux qui se cloisonnent dans des générations très marquées. Chaque année, le 11 décembre, quand j’appelais mon père pour son anniversaire, c´était immanquable, je lui demandais « au fait tu fêtes quel âge ? » et il riait et se moquait de moi « comme l´année d´avant + 1 ». Je ne sais pas pourquoi, je n´ai jamais su retenir s´il était de 1940 ou 1941. Maintenant je sais parfaitement que  c´est 1940. Le 11 juin, date de son décès, papa avait exactement 74 ans et demi. Je reparlerais des coïncidences de chiffres plus tard car elles sont troublantes.

4-ascensionPour l´instant, l´ascension. Depuis quelque temps, j’essaie d´aller marcher régulièrement et je suis des cours de Pilate pour soulager mes cervicales, ce qui m’a quand-même un peu racheté une santé mais ces deux premières heures de marche sont réellement éprouvantes. Je ne peux pas dire avec exactitude à quel degré de pente nous sommes exposés tout le long (900 mètres en 2 heures, les matheux feront le calcul rapidement) mais il faut s´imaginer une montée raide et constante dans la forêt, sur le flanc de la montagne, une montée qui ne s´adoucit à aucun moment, de celle qui vous coupe le souffle, tire sur les mollets et les genoux et vous ébouillante la tête et vous fait soupirer tous les 3 mètres. En fait, on voit parfaitement que c’est une descente ! À plusieurs moments on coupe le chemin forestier qui part en lacets mais on continue à couper à travers bois pour monter ce sentier de torture. Nous dépassons des poteaux électriques et le vent joue avec les fils et les arbres pour produire des sons très étranges, comme des échos, des souffles dans la montagne. Yul les entend aussi, il me les fait remarquer. J´ai déjà assisté à ce genre de phénomènes sonores en montagne et dans les bois mais c´est vrai que l´on peut facilement imaginer que des fées sont là pour nous murmurer des choses et nous guider. Des fées. Ou vous. Flottant par là et reconnaissant notre présence, nous accueillant et nous encourageant. Nous demandant pardon pour nous avoir quittés si soudainement ?

Je fais un effort pour stopper mes pensées, cette pente si abrupte et ininterrompue porte à une forme de délire, je me raisonne. Je me souviens des colos où on récupérait des sortes de tubes en plastique et qui, en les faisant tournoyer dans l´air, produisaient ce genre de sons mystiques.

C´est peu après que Yul, consultant son téléphone portable avec GPS m´informe que nous n’en sommes qu´au tiers de notre ascension ! Nous sommes partis à 8h15 et il est à peine 9 heures. Il a pris un grand bâton et évolue tranquillement, sans montrer trop de douleur, en général devant. Je l´imiterai (pour le bâton), j´en récupérerai un mais bizarrement je n’arrêterai pas ensuite de l´oublier, le perdant complètement plus tard…à peu près là où vous avez disparu. Nos muscles échauffés commencent à s´habituer à ce chemin presque vertical entre les arbres. Heureusement il fait frais mais nous sommes bouillants, l’intérieur du crâne semble une marmite. Nous regardons parfois sur le côté et plus on progresse, plus le versant est raide et profond, jonché de feuilles, de branches et de racines glissantes. Si on tombe là, on dévale facilement aussi mais un arbre devrait pouvoir freiner rapidement la chute. Le sentier longe parfois des combes et je ne peux m´empêcher de penser à celle qui vous a engloutis. On voit un moment donné une plaque fixée sur un rocher sur laquelle est inscrit quelque chose comme « 11 juillet 1944 (ou 45 ?) + 1 ou 2 noms et «tombés ici » et là je sursaute, avant de continuer à lire « pour la France ». D’accord. Il s´agit de la guerre, ce n´est pas un accident. Je fais quand même remarquer à Yul que le nombre « 11 » semble maudit dans cette montagne : ici le 11 juillet (je crois – peut-être août), l´enfant de 5 ans ayant fait une chute mortelle il y a 10 ans non loin du lieu de votre accident le 11 septembre, eux le 11 juin…Cycles de 3 mois, mon père est du 11 décembre. Bizarre. On parle aussi de l´idée de Yann de venir ici l´an prochain, pour cette funeste date « anniversaire » et je dis que moi, non, je ne viendrai jamais ici un 11 juin. Yul dit que cela ne le dérangerait pas, qu´il pense qu´il aimerait revenir chaque année. Je dis que moi aussi je reviendrai mais j´insiste sur le fait que ce ne sera ni un 11 ni un 12 juin, trop de mauvais souvenirs et l´impression qu´il s´y déploie des forces telluriques incontrôlables les 11. Je deviens mystique. Je deviens un peu folle. Mais quand on est fou de douleur et qu´on contient et assourdit en nous cette douleur pour ne pas qu´elle vous explose à la figure, on devient un peu fou tout court.

De fait, j´ai le cerveau en ébullition constante depuis le début de la montée à cause de l’effort, donc ces pensées ésotériques ne m´étonnent pas. Bientôt, nous croisons un jeune couple avec un bébé, Yul leur demande s´ils viennent du Gralet et s´il reste encore beaucoup de chemin jusque là-bas. Ils disent « oui, on y a dormi, il doit rester une bonne heure, mais ça grimpe» et je pense que c´est encore beaucoup trop. Je sens que Yul a un peu envie de leur parler. La veille ils sont arrivés depuis l´autre côté, donc pas là où on veut aller et quand on leur dit qu´on compte aller au Reculet, ils s´exclament « Ah oui c’est magnifique là-bas, c´est le sentier des crêtes, la vue est splendide ». Yul demande si c’est bien balisé. « Oui, si on suit le GR, il n´y a pas de problème ». La fille ajoute « Mais surtout il faut pas prendre les autres sentiers à côté, il paraît qu´il y en a de dangereux, il faut toujours bien rester sur le GR. » Quand on se quitte, cette remarque me trotte dans la tête. « Tu crois qu´ils sont au courant de l´accident ? » – « Peut-être, vu qu´ils sont du coin. En tout cas eux ils n´ont pas peur non plus sur ce chemin avec un bébé…». Car en effet, notre sentier dans les bois en inclinaison verticale constante n´est pas non plus de tout repos. La dernière partie est tout aussi ardue mais, surprise, d´autres randonneurs nous rattrapent (à ce stade, je pensais que nous étions les seuls fous à avoir pris ce chemin dans ce sens-là). En atteignant le haut de la montagne, on sort de la forêt et on passe entre des sortes de prairies, toutes jaunies par la récente canicule. Je me retourne pour considérer la vue et y retrouver les indications du topo avec lequel s´orientaient mes parents et Rose-Marie et qui les a induits en erreur : « Ce sentier peut impressionner au début : la pente face à vous est abrupte et on voit l´horizon à perte de vue ». Je me souviens aussi du gendarme qui m’avait parlé de pierres au tout début du chemin et du fait que certains randonneurs faisaient cette première partie très pentue « sur les fesses ». Je ne vois rien de tout ça, ça descend assez sec mais pas de quoi en faire un plat. Par contre c’est très mal indiqué, le sentier s´efface par endroits, on a l´impression de couper à travers champs. Et en effet, on s´apercevra ensuite qu´on n´était pas exactement au bon endroit. On trouve par contre la ferme du Gralet sur notre droite, on en fait le tour, on prend en photo les indications, puis on prend la direction du Reculet. On trouve quelques mètres plus loin les panneaux que papa et maman et leur amie n´ont jamais trouvés – car ils ne sont jamais arrivés jusque là : la descente vers L´épery. Le topo ne pouvait pas écrire noir sur blanc juste cela ? « Tournez à droite au panneau indiquant « L´épery » et suivez les balises jaunes ? » Il fallait se contenter d’un « sentier sur la droite un peu avant le Gralet… » ???

15-paysage-en-haut

On commence à dérouler à l´envers le GR, on sait donc que ce sera la partie la plus émouvante et la plus dure puisque l’on s´achemine vers les derniers paysages que vous avez vus. La première partie correspond à ce que vous n´avez pas fait, puis ensuite, la dernière demi-heure, on se retrouvera sur la partie que vous avez faite dans les deux sens, avant de rebrousser chemin. Vous étiez sur le bon sentier !!! Avant cette terrible méprise, vous alliez bel et bien vers le Gralet, et vous auriez vu le chemin correct à droite si vous aviez continué. Vous êtes revenus sur vos pas, Mon Dieu, vous êtes revenus en arrière pour vous engager sur ce maudit sentier… ! Cette pensée ne me quitte pas tandis que nous évoluons dans ce paysage magnifique : les Alpes et le Lac Léman sur la droite, la Vallée profonde et boisée à gauche, avec, tout en bas, le village de Chézery-Forens et des hameaux parsemés. On se retourne plusieurs fois pour voir jusqu’où, de loin, on peut apercevoir le Gralet, mais en effet il y a un moment où le GR redescend et on ne le distingue plus, il faut être plus haut. Par contre, à mi-chemin, on verra « La capitaine », autre ferme sur le parcours (aussi avec réserve d´eau pour les animaux) mais nettement plus en contrebas. On s’oriente avec la carte IGN achetée la veille au village et ces lieux sont indiqués. Mais sur le topo, non.

À ce point, on ne sait pas non plus si on va trouver facilement le chemin des contrebandiers sur lequel vous vous êtes perdus ni la clôture ouverte. Sera-t-elle, d’ailleurs, encore ouverte ? Rose-Marie, au téléphone, avait dit qu´un des gendarmes lui avait assuré qu´ils « feraient tout pour la refermer » (puisque si elle n´avait pas été ouverte, papa ne serait jamais passé) ; par contre, le gendarme en charge de l´enquête m’avait dit quelques jours plus tard que « la montagne était un espace de liberté, pour tout le monde, animaux, fermiers, randonneurs… » et qu´il n´était pas possible d´exiger de l’agriculteur de fermer cette clôture. Ni de mettre des indications « partout ». Quand je lui fis remarquer qu´avec un panneau « sentier dangereux » ou une simple croix comme on en voit parfois sur les itinéraires de randonnée pour signaler que ce n´est pas la bonne direction, nos parents ne se seraient jamais engagés sur ce chemin, il s´était presque emporté en me parlant de « l´espèce humaine » qui, en voyant des panneaux de ce type, au lieu de se retenir d´y aller, se jette dessus et y va, par goût du risque. « Pas mes parents, malheureusement », m´étais-je contentée de lui rétorquer. Au téléphone la conversation avec le gendarme avait été par moments assez tendue, alors que lorsqu’on le verra le lendemain de cette randonnée, il se montrera nettement plus empathique et humain et nous affirmera avoir pris en compte certaines de nos remarques, ajoutant au dossier toutes les imprécisions du topo fourni par « La Chandoline », le gîte par lequel Rose-Marie et nos parents passaient pour cette expédition itinérante.

27Nous sommes sur le sentier des crêtes et nous longeons les falaises, les Roches Franches en face à gauche, impressionnantes, ressemblant à une immense bouche ouverte prête à dévorer. Dans leur prolongement côté droit, toutes les falaises que nous connaissons déjà trop bien, dont la combe (reconnaissable par une frange d’arbres plus sombre) dans laquelle vous êtes tombés. Nous avançons vers votre destin. Et plus on avance, plus on se demande à quoi ressemblera ce sentier car nous ne voyons que du vide sur la gauche.

Depuis un moment j´ai repéré un groupe plus en amont, en train de pique-niquer un peu à l´écart du GR et en bas sur leur droite….une autre ferme. Je consulte la carte IGN : « La Polvette ». Nous y sommes. C´est la ferme que vous avez confondue avec Le Gralet. Il y a en effet aussi un réservoir pour les animaux. Si bien que lorsque nous nous en approchons, de façon presque systématique, je me dirige exactement là où était le groupe (qui vient de quitter les lieux), je suis la clôture à gauche et j´observe si elle est ouverte quelque part et je me retrouve très rapidement devant une petite ouverture, face à moi – un décalage en fait entre deux clôtures et je vois, très distinctement, partant des deux côtés…le sentier. Je me retourne pour faire signe à Yul. Je l’attends pour franchir la clôture, je pose rapidement mes affaires au sol, mon cœur bat plus vite. Yul me rejoint, pose lui aussi son sac. On avance doucement, on s´arrête. On se répète qu´on ne va pas aller trop loin, évidemment. Nous sommes impressionnés, car le sentier est clairement tracé au début mais on voit aussi immédiatement qu´on est à flanc de falaise, qu´un faux-pas sur le côté et c´est le vide. D’ailleurs, plusieurs fois quand je serai sur ce sentier, Yul me répétera « Mets toi sur la droite, remonte vers la droite, s’il-te-plaît » et j’aurai la même réaction en le voyant, je ne me sentais pas à l´aise. Alors que ce n’est que le début et qu’on sait que l´accident s´est produit plus loin, alors que le chemin devenait « de pire en pire ». On ne voit pas les chaînes contre la falaise qu´a évoquées Rose-Marie, elles doivent être dans l´angle ou encore plus bas car le sentier, tel qu´elle nous l’avait décrit, tourne en effet, fait des lacets. Et la deuxième section que l´on voit nous laisse bouche-bée : le sentier est très étroit et vraiment escarpé, glisse même vers la falaise, on se dit qu´on n´aurait jamais osé, nous, y passer. Sont-ils passés par là, vraiment ? Ont-ils franchi ce passage comme ça ou étaient-ils remontés sur le côté plus haut pour éviter ce sentier à ras du vide? Est-ce que c´est parce que l´on sait ce qui s´est passé que l´on a si peur ? Ou aurions-nous été plus prudents ? On ne comprend pas très bien en tout cas comment ils ont eu ce courage. Nous ne pouvons pas quitter des yeux le sentier et restons interdits un long moment. La fine ligne qui se dessine est en fait tracée par les animaux, des bouquetins principalement.  Nous sommes assez frustrés de ne pas pouvoir voir plus bas, derrière sans doute, car on n´arrive vraiment pas à comprendre ce que vous avez vu et comment était le terrain ensuite là où vous avez glissé.

33-chemin-des-contrebandiers-tronçon-avant-le-lieu-de-la-fin

« Avec ta mère, on n´était pas sûres, on ne voulait pas vraiment prendre ce chemin, on disait « Roland, mais on ne le voit pas le sentier en bas nous, ça doit pas être le bon chemin », mais il y avait toujours le doute… » Les paroles de Rose-Marie résonnent dans ma tête. « À un moment donné, ton père nous a dit « bon mais de toutes façons, comment veux-tu qu´on fasse, maintenant on ne peut plus remonter !». Cette phrase m´avait frappée : « Mais il paniquait quand il t’a dit ça ? » « – Non pas du tout, lui il ne paniquait pas du tout, il y allait confiant ». Papa…papa…mais qu´est-ce qui t´a pris ? Toi qui, il y a quelques années, paniquait quand j´avais un changement entre gare de Lyon et gare d’Austerlitz sur un laps de temps très court… Certes, tu étais déprimé à cette époque, certes tout te semblait compliqué et impossible à réaliser. On préférait te voir comme tu étais dernièrement, plein d´entrain et sûr de toi, mais de là à ne rien craindre sur ce sentier ? « On avait toujours le doute…Il disait qu´il avait vu un chemin en bas ». En effet, beaucoup plus bas, on apercevait un chemin, qui ressemblait à une piste forestière d’ailleurs mais c´était nettement plus bas, comment l’atteindre ? Et cette fameuse description du topo « le sentier peut impressionner au début, la pente est abrupte et l’horizon à perte de vue »…Quelles coïncidences malheureuses, ce chemin juste avant l’autre ferme, à droite aussi et le village qu´on pouvait en effet apercevoir au fond de la vallée, la pente abrupte, l´horizon…tout concordait !

La voix de Rose-Marie, encore, à la cérémonie cette fois, alors que je ne la connaissais pas et la voyais pour la première fois : « Tu sais, ton père, il allait sur ce chemin, heureux, confiant…il n´avait pas peur. Pour moi, il allait vers son destin. Et il y allait en confiance. Je sais, c´est peut-être bizarre à dire comme ça et c´est terrible mais moi…je crois au destin ». Et moi, abasourdie, ne comprenant pas ces mots, incapable de les entendre à ce moment-là, me disant pour moi-même « et maman, c´était aussi son destin alors ? Le destin de le suivre, de lui faire confiance, comme toujours ? », « Et nous, c´est notre destin à nous aussi alors, de perdre nos parents comme ça, si brutalement, de devoir vivre sans eux, éternellement à partir de maintenant, d´être orphelins, d´un coup, deuxième fois orphelin pour Yul, c´est notre destin aussi ça ? ».

 Il est parti heureux, confiant…alors faut-il que l´on applaudisse, se réjouisse ? C´était son destin…Tellement beau qu´on ne nous a même pas laissé voir maman aux Pompes Funèbres, trop de lésions au visage, des boursouflures sans doute, le teint rouge, « c´est mieux que vous ne gardiez pas cette image », maman, on n´a même pas pu te voir, parfois je pense que ce n´est pas vrai, que tu n´es pas morte, on ne t´a pas vue, rien ne le prouve ! Et parfois je pense encore une fois à la chute, aux coups, aux pierres contre lesquelles tu heurtes, à la peur panique de se sentir tomber dans le vide, as-tu souffert maman, as-tu eu des images de nous trois avant de succomber ? On a vu papa mort et il avait, en effet, un visage « serein ». Je ne savais pas si je me sentirais capable d´y aller, Isabelle – la compagne de Yann – nous avait dit que ça aidait en général à faire le deuil, que pour elle, quand elle avait perdu son père, ça l´avait aidée. Yul y était allé le premier, lui avait parlé, en ressortant il nous avait dit : « ce n´est pas une image choquante, ce n´est pas une mauvaise image ». Ensuite Yann et Isabelle  étaient entrés ensemble puis Isa était sortie avant et m´avait dit elle aussi : « il a un visage serein. Fais comme tu veux mais je pense que tu peux y aller ». J´y étais allée. Je n´ai pas été choquée par l´image en effet, papa sur ce « lit », avec les habits qu´on lui avait choisis, sa barbe blanche finement taillée, les yeux fermés mais dont on pouvait deviner une fine ouverture et la pupille derrière. Il avait en effet beaucoup d´hématomes tout autour du visage mais étrangement aucun sur les joues, le front, le nez…le visage était très calme, serein en effet. Je t´ai parlé moi aussi. Je t´ai dit que je t´en avais voulu au début en apprenant la nouvelle, que j´avais été en colère contre ta témérité mais que c´était passé, que je n´avais pas de raison de t´en vouloir, que tu ne l’avais pas fait exprès, que vous ne vouliez pas nous faire ce coup là. Je t´ai souhaité d´être en paix. J´ai posé ma main sur ton épaule. Je l´ai retirée presque aussitôt : j´avais oublié que la température de la mort était glaciale. J´ai senti la raideur de ton corps et le fait que plus rien n y circulait. J´ai compris alors que je disais au-revoir à ton enveloppe charnelle mais que ta présence n´était pas là, dans ce corps qui m´était si familier. Pourtant, Yul nous avait dit « j´ai senti sa présence, ça m´a fait du bien » et, en effet, on te sentait là malgré tout. Je n´ai pas vu – j´ai évité de voir ? – le bandage derrière ton crâne, la bosse que Yul mentionnera dans son récit et dont on nous avait prévenu en effet. J´ai parlé à maman aussi, je la savais à côté, je lui ai dit que j´aurais aimé la voir une dernière fois, qu’elle me manquait déjà, que je l´aimais et que je les savais ensemble, que cela me rassurait un peu. Qu´on allait tenir, qu´on allait faire ce qu´ils auraient aimé qu´on fasse, vivre avant tout et tâcher d´être heureux.

Toute la soirée qui a suivi, je me suis sentie légère, comme si vous aviez aspiré ma peine. Plusieurs fois depuis votre mort, il y a des moments où, de façon inexpliquée et étrange, je me sens légère, comme si vous me portiez et me retiriez le poids du chagrin, le chassiez de moi. Comme si vous me murmuriez « ne t´en fais pas, nous sommes là. On s´est fait très mal mais tout est passé et on ne souffre plus. On veille sur vous…». Moi qui, la même semaine de votre chute je crois, je pensais justement à cela. À ce qui se passerait en moi si vous mouriez, si je serais capable de l’accepter, si me souviendrais de votre voix, à l´effet que cela ferait de ne plus vous voir, vous entendre. Et puis je me disais aussi que maman pourrait devenir centenaire. Pas de problème de santé majeur, 78 ans presque et en paraissant 65 tout au plus, une hygiène de vie simple et exemplaire…Pour toi papa, j´avais toujours peur d´une rechute éventuelle dans la dépression et je me demandais si ton cœur, suite à l´opération couronnée de succès, garderait toujours ce tonus incroyable. Ces cinq dernières années, « vous rattrapiez le temps perdu » comme vous le disiez vous-mêmes et vous en avez bien profité: voyages en Corée, en Turquie, au Maroc, au Cap Vert, en Corse et partout en France. Retrouvailles aussi avec nous en Catalogne, séjours avec Yul et Kyeol, Yann et les enfants…Projets solidaires, l´association de soutien à Dania bien-sûr mais aussi les parrainages de jeunes en recherche de boulot pour papa à travers la mission locale. Le cercle des amis et de la famille qui s´étendait et se renforçait avec vos rencontres régulières. Vos ballades, votre gym douce ou aqua-gym et yoga, la passion de maman pour son jardin et ses fleurs. Vous étiez aussi  les piliers infaillibles d´Owen et Melvin qui ont eu la chance de grandir à vos côtés, de vous voir régulièrement et de partager des après-midis entiers, sessions de tennis et vacances partagées. Votre générosité sans limite, toujours tournée vers les enfants et vers tous ceux qui se retrouvent dans des situations délicates sans avoir rien demandé à personne vous portait aussi à prendre parfois les demi-frères et sœurs d’Owen et Melvin pour leur faire passer de belles après-midis de ballades et goûters au bord du Loing. Vous commenciez aussi à intégrer de façon plus proche Solenn dans vos projets de vacances, elle en était très fière, de pouvoir passer des séjours avec vous et ses cousins l´été mais aussi de recevoir vos lettres, vos petits paquets pour sa fête ou son anniversaire et  « Pomme d´Api » régulièrement dans la boîte aux lettres. Il faut renoncer à présent à tout cela, encaisser que cela soit fini. Il n´y a plus de grands-parents maternels et moi je n´ai plus de parents. Quand j´ai appris votre mort et que je suis rentrée abasourdie chez moi pour faire rapidement une valise avant d´aller chercher Solenn puis rejoindre l’aéroport, c´est un dessin d’elle qui m´a fait éclater en sanglots de façon démesurée. On devait vous l’envoyer depuis longtemps, je voulais vous graver un CD d’un spectacle musical dans lequel elle chantait et ça traînait. Sur une de ces peintures elle avait dessiné trois montagnes avec des noms au-dessus : El Bruc, La Seu et França. Vous n’habitiez pas près d’une montagne pourtant mais elle savait que vous les aimiez…Et puis un petit mot : « Bon jour papy et mamie. Bisous ». En l’apercevant, j´ai eu le réflexe de penser – sans penser – comme chaque fois que je le voyais depuis quelques jours : « il va falloir l’envoyer. Ça va leur fait plaisir ». Et c’est là que j’ai réalisé que non, qu’on ne pourrait plus jamais l’envoyer, que vous ne verrez jamais ces dessins. À ce moment-là, je tombai dans le vide moi aussi, profondément.

Le jour de la cérémonie, Solenn a déposé ses deux dessins sur vos cerceuils. Ils font partie de vos cendres.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’accepter un jour la mort de ceux qui vous ont donné la vie.

Vous faisiez partie de nous comme nous faisions partie de vous. Nous, vos « descendants », faisons donc tous un peu partie de vos cendres. Et de votre au-delà, si au-delà il y a.

Je me souviens de papa qui, après la mort de sa grande sœur bien-aimée, Marie-Claire, nous disait : « Les gens ne meurent jamais complètement tant qu´on les porte en nous, qu’on pense à eux, qu’on parle d’eux et qu’on continue à les chérir. Une personne ne meurt que s’il n’y a plus personne pour s’en souvenir…».

32-entrant-sur-chemin-des-contrebandiersNous pensons plus que jamais à vous face à ce sentier auquel je reviens. Nous commençons à amasser quelques pierres avec Yul, nous décidons de faire un petit autel en votre mémoire, très simple, en amont du chemin, nous faisons des allers-retours entre l’extérieur et l’intérieur de la clôture pour aller chercher les cailloux et Yul remonte un moment le sentier qui longe la crête puis contourne les rochers pour aller observer de plus haut, je suppose, ce que l’on voit de la combe et du lieu exact de l’accident. Mais on ne peut pas voir précisément. Je le rejoins moi aussi mais cette partie du sentier échappe totalement à la vue, nous ne saurons jamais à quelle distance vous étiez du début du chemin, si vous étiez encore descendus beaucoup, et à quoi ressemblait le terrain. « Ça devenait de pire en pire… » disait Rose-Marie. « On s´était arrêtées avec ta maman sur une sorte de « petite terrasse » contre la falaise. Moi comme j´ai le vertige, j´allais toujours entre eux deux. C’est pour ça que ton père m´a dit « Viens Rose-Marie, je vais t´aider si tu veux », mais je lui ai répondu « Comment veux-tu que je vienne, j´ai bien trop le vertige ! Mais si vous arrivez à passer, j´essaierai peut-être ». L’instinct de survie de Rose-Marie l´a sauvée. « Dieu soit loué » serais-je tentée d´ajouter, moi qui ne suis pourtant pas très croyante.

« Viens Hélène alors, je vais te guider… ». Tragiques et belles paroles avant de partir définitivement… « N´aie pas peur Hélène, je t´emmène vers notre destin. Après 42 années de mariage, de grands enfants qui ont leur vie, de si beaux chemins ensemble, partons…je vais te guider dans ce nouveau voyage… ». En montant l´autel, mon esprit divague ainsi car la tristesse me jette par moments sur les rivages d’une poésie nimbée de cynisme et je ne cesse de penser aux paroles de ceux qui croient aux sages, ou au destin. En me demandant s´ils ont raison, si je ne devrais pas me plier aux lois de ce si mystérieux destin moi aussi. Pour éviter de souffrir autant. Comme cet ami à qui j´appris la nouvelle et qui me répondit par un message sibyllin «  on dit que la façon et le moment de mourir sont écrits dès la naissance » puis, lui disant que je n´étais pas sûre que ce type de paroles m´aident dans un moment pareil, il ajouta dans un autre message : « les sages disent que penser que ce qui s´est passé n´aurait pas dû se passer est la source de toute souffrance ». Double merci. Comme cet ami a une santé très fragile et qu´il parle à travers toute son œuvre de la vie et de la mort, je vais prendre ces paroles comme celles d’un sage qui a apprivoisé ce passage ou est en train de l’apprivoiser pour lui-même. On peut peut-être finir par apprivoiser la mort mais pendant toutes les premières phases du deuil, apprivoiser sa tristesse est inutile, autant la laisser couler…

Et le problème ici, c’est que nos parents, coup du destin ou non, n´avaient pas du tout envie de mourir. Ni de nous faire ce coup-là, et encore moins à leur amie Rose-Marie avec qui ils étaient partis faire cette belle expédition et qui gardera toute sa vie cette vision terrible de ses deux compagnons de route dévalant la montagne. On peut peut-être alors apprivoiser une mort qui s´annonce, qui se « prépare », si douloureuse et inacceptable soit-elle, mais une mort soudaine, inattendue, un beau jour de soleil…il y a forcément un sentiment d´injustice qui se déploie, une immense colère contre ce fameux « destin », une impuissance et mille questionnements : Pourquoi ? Appel tellurique pour papa ? Pourtant c´est maman qui dérape et « l´entraîne ». Il y a deux éléments qui m’ont très vite troublée quand on consultait les cartes avec mes frères peu après l’accident, pour essayer de comprendre les circonstances. Sur l’une d´elles, en cherchant le possible lieu de chute, je remarquai très vite, dans le creux de la vallée de la Valserine, le lieu-dit « La Charbonnière ». Le nom de jeune fille de maman est Charbonnier…Et cette « révélation » faisait suite à la lecture d´un blog d’un passionné de randonnée qui décrivait une excursion pour rejoindre « la grotte de la Marie du Jura », qui se situe à 200 mètres environ de la maudite combe. C´est un itinéraire dangereux – sur le chemin des contrebandiers également qui avait été retiré des cartes IGN – et c´est aussi là où l´enfant était tombé en 2005. Le chemin peut se faire mais il faut être très prudent car il longe une pente qui se termine en falaise et est sans issue si l´on glisse sur le côté. Mais beaucoup de gens continuent à y aller. Le bloggeur-randonneur décrit sa recherche de ce sentier – qu´il ne trouve pas finalement car ses appareils digitaux tombent en panne juste avant – puis raconte un peu la légende de « Marie », une religieuse qui se serait retirée dans cette grotte en ermite pendant 10 ans au Moyen-âge. Mais apparemment il s´agirait d’une supercherie des gens du village qui voulaient se moquer de la religion et contrer l´influence du prêtre de Chézery-Forens…un certain Saint…Roland. Et quand j´ai lu cela, ma gorge s´est nouée. Pourquoi précisément Roland ? Il ne pouvait pas s´appeler Saint Maurice, Saint Antoine ce prêtre « supposément venu d´Angleterre » ? D´Angleterre ou de Bretagne tant qu´on y est ? Quand je raconte ça à Yul, il se trouble aussi. « Mais c´est quoi alors, le destin, une punition divine, des forces incontrôlables ? ». Papa, ancien prêtre, et qui pendant très longtemps avait préféré tenir à distance toute cette partie de sa vie pourtant marquante et qui restait discret dans les relations « publiques », sans doute pour ne pas avoir à donner d´explications, avait depuis quelque temps un peu changé là-dessus. Lors d’un de nos derniers appels téléphoniques, il m´avait ainsi raconté qu´il avait rencontré une journaliste lors d’un rassemblement d´anciens prêtres qui était intéressée pour venir les enregistrer, lui et maman, et qu´ils partagent leur témoignage pour une émission sur une radio belge. Lui était assez enthousiaste tandis que maman, réservée, « n´avait pas trop envie de « se raconter » », comme il me l´avait dit. Cela ne m´étonnait pas, vu que moi je n´ai réalisé qu´à l´âge de 19 ans que maman avait été sœur aussi ! Et que «La pomme » comme elle l´appelait, faisait référence à « La pommeray », là où elle avait été religieuse pendant quelques années, s´occupant d´enfants caractériels (le seul élément dont j´avais conscience !). Mon frère aîné étant au courant, et Yul peut-être aussi, je pense que c´est vraiment moi qui avait fait passer à la trappe cette information – comme apparemment, enfant, je ne voulais pas assister aux cours de « cathé laïque » qu´ils avaient organisé avec un groupe de voisins, j´avais sans doute délibérément écarté de moi tout intérêt pour le domaine religieux. Et pourtant, c´est moi aussi qui ait reçu l´effet boomerang vers 11-12 ans, lisant tous les Évangiles, apprenant quelques prières et ayant envie d´être baptisée tandis que mon père, inquiet, me freinait, arguant que ce genre de décisions devait être prise en toute conscience à l´âge adulte…Mais donc voilà, à ce stade de l’histoire, 27 ans après donc ma « crise mystique » de courte durée, mes parents avaient finalement reçu une journaliste et une photographe chez eux, avec leurs deux petits-fils, pour parler de leur « vie d´avant ». D’avant nous évidemment. Nous laissant un témoignage unique, le 28 avril 2015, à peine un mois et demi avant de partir et surtout, le jour de leurs 42 ans de mariage. Et de conclure que leur plus belle aventure fut de fonder une famille…Le destin… ? Saint Roland, la Charbonnière, le 11 juin…ce matin, j´ai lu aussi et cela m´a encore frappé – que le « 11 décembre » avait été choisi pour être la date internationale de la montagne. 11 décembre, l´anniversaire de papa, l´anniversaire de la montagne. Dérangeantes coïncidences…

Et en jouant avec les dates, le trouble se creusa encore en moi lorsque je réalisai que papa allait passer de 74 à 75 ans…1974, année de naissance de Yann, 1975, la mienne – in extremis puisque j´étais prévue pour début 1976…et maman allait avoir 78 ans…1978, année de naissance de Yul. Stop. L´esprit en deuil est un esprit délirant… Puis une nuit d’insomnie, j´inversai la date du 11/06, qui me semblait familière, en 06/11…et constatai, déroutée, que c´était la date de naissance de ma fille. Elle est née un peu avant 6h30 du matin, ils sont tombés avant 18h30 le soir…Alors, vie et mort ne sont-ils que des portes qui s´ouvrent et se referment sur des personnes qui sont liées à jamais ? Un lieu de passage mystérieux vers deux mondes qui se touchent ? Suis-je entrée dans une nouvelle phase mystique dont je ne maîtrise pas les codes ? Me mettrai-je à étudier la Kabbale ? Chiffre 11 : « la loi divine vous favorise, n´ayez aucune crainte ni peur ». Ou encore, Joseph, dans « La genèse »: « Et voici, le soleil, la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi ».

Heureusement, pendant cette randonnée, mon esprit n´a pas encore galopé sur ces terrains mystérieux et j´épargne un peu Yul de mes raisonnements tordus – qui n´en sont pas d’ailleurs, qui sont des éléments de coïncidence qui me frappent et me questionnent. Je songe aussi à cet ami qui me dit toujours « tu penses trop », à Yul lui-même qui est intrigué parfois et me dit « c´est bizarre, tu as pensé à des trucs auxquels j´aurais jamais pensé » et j´aimerais que mon cerveau se taise, pour une fois. Lui dire qu´il n´a jamais été doué en mathématiques, alors qu´il me foute la paix avec ces nombres…Et puis après tout, je connais d´autres natifs du 06/11 et le 11/06, pendant que vous partiez de ce monde, d’autres enfants naissaient. Le cycle de la vie et de la mort est une chaîne ininterrompue…C’est la raison pour laquelle la mort ne devrait pas nous faire si peur, que nous devrions « l’embrasser » presque, comme un mouvement de plus de la vie. C´est souvent la sensation que j´ai maintenant, sans pourtant n´avoir aucune théorie ni croyance précises sur ce qui se passe (ou ne se passe pas) après, que la mort nous assomme parce qu´on ne la comprend pas et nous prive des êtres aimés mais qu´elle doit être portée aussi naturellement que toute autre étape de vie. Puisque de toute façon nul d´entre nous n’y échappe. Certes, perdre quelqu’un aussi brutalement – et qui plus est, les deux à la fois – reste un choc difficilement assimilable. On se demande pourquoi ce jour-là, pourquoi à ce lieu-ci, pourquoi Saint Roland et la Charbonnière juste là, pourquoi cette chute après tant de randonnées et tant de prudence dans leur vie, pourquoi être revenus sur leurs pas alors qu´ils allaient dans la bonne direction, pourquoi à ce moment-là après s´être sentis « si heureux » ? Le lendemain de la randonnée, après la conversation avec le maire (un 79-église-Chezeryhomme intelligent, empathique et responsable – sensible à notre tristesse) puis le gendarme (plus ouvert et délicat cette fois que par téléphone), je proposerai à Yul d´entrer dans l´église de Chézery-Forens. En réalité il s´agit d´une abbaye. Je sais que Saint-Roland en est le patron, qu´un hommage lui est rendu chaque année le 14 juillet. Par contre, nous resterons stupéfaits lorsque nous verrons, dans une des travées arrière, un petit autel avec, dans un coffre en verre, un crâne et quelques autres objets exposés. Puis, cette plaque à côté « Saint Roland. Reconnaissance 1940. ». Je fais un signe à Yul : « Tu as vu ? 1940 ! Mais c´est fou ! », Yul me regarde avec des yeux ébahis : « C´est l´année de naissance de papa, non ? » – « Oui. 11 décembre 1940. » Maintenant je n´oublie plus son année de naissance. Ni Saint Roland et la reconnaissance de ses restes. Retrouvés où ? Comment ? Le mystère reste entier. Plus tard, je lirai que Roland fut béatifié. Et que ce lieu de culte fut fondé en 1140 par des moines cisterciens de Fontenay. Nous ressortons de l’abbaye en silence, pensifs. J´observe mon ombre sur le sol, hasard, destin, la lumière oscille sur ces lignes de fuite devant moi. Je songe à ce reportage « L´échappée belle » pour lequel papa et maman ont apporté leur témoignage, parlant des personnes comme eux qui ont eu une expérience monastique et sont sortis des rangs. La journaliste et photographe qui étaient venus les interviewer à la maison ont été profondément choquées en apprenant leur décès. La photographe se souvenait d’une image prise sous l´arbre fruitier du jardin et papa qui éclatait de rire « Vous voyez, nous on ne vit pas dans le péché mais sous le pêcher ». Et, pourtant, confier ce passé qui pendant longtemps avait été tu, au point que nous-mêmes n’en connaissions que des bribes éparses, et parler assez durement des diktats de la religion, ne s´était-il pas soudainement transformé en transgression de la loi divine ? Saint Roland a t- il happé Roland vers la combe, Marie a-t-elle appelé Hélène Marie Aimée vers la Charbonnière ? Ces lieux nous réservent un message codé que nous ne sommes pas encore en mesure de déchiffrer. Nous sommes orphelins et sans boussole.

Pendant qu´on observe le chemin des contrebandiers avec Yul, je laisse échapper un : « Tu ne te demandes pas s´ils ont pensé à nous sur ce putain de chemin ? Je veux dire en voyant à quel point ça devenait bizarre …», Yul acquiesce « oui, on peut se demander en effet… » – « Je sais pas moi, si je me retrouve dans une situation périlleuse, mes pensées vont tout de suite vers Solenn, j´évite de me mettre en danger… ». Yul hoche la tête. Je lui raconte aussi un épisode d´hystérie avec David un jour sur une autoroute de Bretagne (juste après une rencontre entre les deux familles de papa et maman d´ailleurs). David avait loupé l´entrée d´une station service où il voulait s´arrêter et, s´en rendant compte, s’arrêta sur la bande d´arrêt d´urgence et entreprit de faire marche arrière pour rentrer…par la sortie. Constatant son projet complètement fou et apercevant plus loin un camion qui sortait justement de l’aire d´autoroute, je commençai à protester, lui dire que c´était n’importe quoi puis, le voyant insister je me mis à crier. Il ne freina pas pour autant. Je poussai alors un hurlement strident et continu, comme une hystérique possédée, ouvrit la fenêtre et ne cessa que lorsqu’il stoppa net – enfin ! Il se tourna vers moi et me dit en regardant Solenn qui avait deux ans et demi à l´époque, installée à l´arrière « t´es complètement folle, tu vas la traumatiser! ». « Certainement. Eh bien saches que je préfère la traumatiser que de  nous voir tous les trois écrabouillés sous les roues d´un camion parce que son père complètement dingue décide de faire marche arrière sur l’autoroute ! ». Yul, connaissant suffisamment bien David, secoue la tête en rigolant. « En fait moi-même j´ai été un peu effrayée par mon propre cri mais au moins j´avais réussi à dire non. » J´ai souvent regretté de ne pas avoir la patience et le zen absolus de maman ; même si la plupart du temps, les gens me disent calme – et en effet je le suis en général et garde patience avec à peu près tout le monde à l´exception de David, c´est un autre degré que maman. Je l´avais déjà vue s´inquiéter un peu mais jamais paniquer. Même quand elle était montée une fois en voiture avec David, elle avait juste dit ensuite en riant « il est bien dans la lune, je préfère quand c´est toi qui conduit », ce qui était tout un aveu…Mais jamais elle ne s´opposait aux gens, les mettait face à leurs contradictions ou leurs erreurs, si elle n´était pas d´accord elle le disait une fois mais sans insister et sans imposer son avis. Face à la montagne ce jour-là, je regrette cette fois qu´elle n´ait pas réussi à dire non – qu´elle ait eu confiance. « Non Roland c´est n´importe quoi, regarde-moi ce sentier, on va jamais s´en sortir ! ». « Non, je ne viens pas. ». « Non, va seul sur le chemin de ton destin si c´est ce que tu veux. » Je réentends la conversation avec Rose-Marie le lendemain de la cérémonie. « Pourquoi m´as-tu dit hier que papa allait vers son destin ? » – « Je ne sais pas, c´est une impression, parce que pour lui il n´y avait aucune autre option que de descendre, d´aller sur ce chemin, à aucun moment il ne voulait remonter et aller ailleurs, c´est comme s´il n´y avait pas d´autre choix, comme s´il y avait des voix qui l´appelaient vers le bas. ».

39-vertige-2Mon regard glisse vers le bas. Saint-Roland, Marie du Jura, forces mystérieuses de la nature, m´entendez-vous ? Pourquoi nous avez-vous pris nos parents ? Et pourquoi les deux ? Nous avons perdu d’un coup ce regard sur nous qui fait que nous ne sommes plus des enfants dans la mémoire de personne. Cet amour inconditionnel que seuls des parents portent à leurs enfants, toute leur vie. Les souvenirs de notre naissance, de nos premières années, de l´arrivée de Yul, de qui nous étions à cet âge dont nous ne pouvons seuls nous souvenir. Votre pensée vers nous s´est éteinte, dans ce monde terrestre en tout cas. Plus personne pour dire de nous « ma fille », « mon fils », « nos trois enfants ». Je n´aurai pas de coup de fil cette année le 30 décembre avec les souvenirs de maman, ses contractions soudaines alors que j´étais prévue pour mi-janvier et le Réveillon passé à la maternité. Je ne prendrai plus une seule année, si je ne suis plus une enfant, je ne serai pas une adulte pour autant. Pas de coup de fil, pas d´an en plus. Tu étais la seule, maman – et papa aussi – à te souvenir de mon anniversaire alors si même toi ne peux plus m´appeler, c´est décidé, je ne vieillis plus. Yul me sort de mes pensées à la dérive : «Tu crois que papa s´est jeté en voyant que maman tombait ? ». Je reste abasourdie par l´hypothèse. Mon cerveau délirant n´était jamais allé s´aventurer vers là.  On retrace le scénario : papa est en contrebas, il guide maman qui se retrouve dos au vide pour descendre en mode escalade (ce qui déjà en soi nous paraît hallucinant), « mets un pied là, une main ici » et là, la voix de Rose-Marie en écho « son pied a glissé et elle a tout lâché » – « Tout lâché ? » – « Bon je ne sais plus exactement car je ne voyais pas bien d´en haut. Et je ne sais pas si en glissant elle a frôlé ton père, l´a heurté ou non, je n´ai pas vu ça. J´ai entendu un bruit bizarre et je me suis relevée et c´est là que je les ai vus rouler tous les deux côte à côte et prendre chaque fois plus de vitesse et continuer à rouler…jusqu’à ce que je ne les voie plus. » La voix du gendarme se superpose aux paroles de leur amie « ils ont roulé plusieurs mètres puis ils ont franchi une barre rocheuse et ensuite c´était le précipice, la combe ». Et, de nouveau, la voix de Rose-Marie : « C´était comme un spectacle d´horreur qu´on ne veut pas voir mais qu´on vous oblige à voir. » – « Mais tu les as entendu crier ? » – « Non, c´est ça qui est bizarre, c´est que dans mon souvenir, toute cette scène est sans un seul bruit. Pas un seul cri. Juste le bruit des pierres qui roulent mais pas de voix ». Est-ce que cela veut dire qu´ils ont perdu connaissance très rapidement ? La voix de la dame des Pompes Funèbres maintenant, en interférence : « C´étaient leurs mains surtout qui étaient très abîmées ». Ont-ils essayé de s’accrocher quelque part ? Puis le gendarme de nouveau « Vous savez 300 mètres c´est très haut mais ce ne sont que quelques secondes de chute. Le stress de se sentir tomber dans le vide, ça je ne peux pas vous dire s´ils l´ont ressenti ou non mais ce que je peux vous assurer c´est qu´ils ne se sont pas vus ni sentis mourir ». Une étudiante cette fois « j´ai eu un accident de voiture comme ça très violent un jour, je me souviens d´avant et d´après mais absolument de rien entre temps. Ils n’ont sans doute rien senti ni compris. » D’où le silence ? Ça ne sert plus à rien maintenant mais c´est tout ce que j´espère, que vous n´ayez rien senti ni vu venir à ce moment-là. Je ne veux pas penser que vous ayez eu conscience, à un moment donné, que c´était la fin et que vous nous feriez une peine immense. « Ont vécu heureux jusqu’au dernier instant.»

Peu de temps avant, vous aviez vu un bouquetin et l´aviez photographié. Vos photos, retrouvées dans la carte mémoire de votre appareil, sont datées et l’heure est indiquée. Pendant cette excursion, nous les regardons avec Yul pour identifier les lieux, comparer. La dernière est faite à 15h47, soit environ deux heures et demi avant la chute, alors que juste avant vous en avez pris beaucoup, du Lac Léman, du Reculet, des Alpes, des vaches, d´un aigle dans le ciel, de vous trois, de Rose-Marie… La dernière, surtout, et cela n´a échappé ni à Yul ni à moi, est une photo de paysage qui montre la pente et le rocher juste au-dessus du chemin des contrebandiers. Votre dernière photo, donc, montre le lieu où vous alliez vous tromper, l’ultime bifurcation, le dernier paysage que l´on voit avant de s´engager sur ce maudit chemin. Plus de deux heures avant, c´est-à-dire quand vous ne trouviez pas le sentier à droite et vous engagiez donc sur le GR, sur le bon chemin…avant de revenir sur vos pas plus tard. Tout, dans votre mort, devient troublant.

Cependant, si je peux parfaitement imaginer que papa, en voyant maman glisser, lui tende les bras pour essayer de la rattraper et est entraîné dans la chute, je n’arrive pas à concevoir qu´elle le frôle, qu’il comprenne que c’est irrémédiable et qu’il se jette à son tour, dans un mouvement instinctif et incontrôlé, réalisant qu’il ne surmonterait jamais cela.

43-l-hommageNotre autel est presque terminé avec Yul, nous y ajoutons de la terre pour le consolider, je saisis un de mes feutres pour écrire nos noms et une petite dédicace en votre mémoire, nous replaçons les pierres, avec deux tiges de bois creux formons une petite croix dans laquelle nous passons quelques fleurs sauvages puis on la plante entre les pierres. Nous restons silencieux quelques minutes et je me demande si cela vous aurait plu, cette petite croix, vous qui aviez quitté les ordres et nous qui ne sommes même pas baptisés. Je me souviens de conversations avec vous, papa pendant une époque qui disait qu´il ne croyait plus, maman qui doutait. Mais disait que pour eux, le plus important était de nous transmettre les valeurs. Puis papa, récemment, qui m´avait confié que malgré sa rupture avec l´église, il était toujours profondément intrigué par les questions philosophiques sur l’origine et la foi. Vous ne souhaitiez pas de cérémonie religieuse, alors cette croix ? En même temps, que mettre d’autre ? Nous n´envisagions pas de nous lancer dans un rituel bouddhiste ou une procession cap-verdienne…En fait, ce qu´il faudrait, quand nous reviendrons ici, c´est de planter un arbre en votre mémoire. On ne doit pas avoir le droit dans un parc naturel. Une plante, des fleurs, des graines que tu aurais conservées maman, que sais-je…un élément de la nature qui vive et renaisse, à chaque saison.

42-autel

Nous nous levons puis Yul s´approche encore du vide, silencieux. Je crois que c´est à ce moment-là qu´il jette un des cailloux gardés dans sa main. Nous attendons longtemps avant de l’entendre ricocher contre une pierre. Ou peut-être ne l´entend-on même pas…

40-chemin-vu-d-en-hautAvant de franchir la clôture, j´écris sur une pierre au tout début du chemin « Sentier dangereux » mais je sais que ces mots s´effaceront à la première pluie. Nous quittons cet espace impossible, celui de votre non-retour et avons un dernier regard vers les falaises impassibles. Puis nous continuons le GR qui monte abruptement en contournant le mont au-dessus, nous soufflons encore et, arrivés en haut, rencontrons un couple qui se repose sur un petit rocher. En les saluant, ils nous demandent immédiatement en désignant la ferme de La Polvette en contrebas : « C´est le Gralet ça là-bas ? ». Mes yeux s´écarquillent, mon cœur bondit dans ma poitrine. « Non, surtout pas ! » m´entendis-je répondre, « c´est la Polvette ». Je jette un regard en biais vers Yul qui doit penser comme moi « Mon Dieu, mais c´est trop facile de faire l’erreur ! ». Ils nous parlent ensuite de la grotte de la Marie du Jura qui est juste derrière à quelques mètres et nous demandent si on y allait. « Non non, surtout pas », m´entendis-je de nouveau prononcer, réaction qui évidemment les étonne. « On va au Reculet», j´ajoute. « C´est dangereux le chemin de la grotte ? » s´enquiert Yul. « Non, c´est juste là derrière, faut faire attention mais le sentier est bien tracé, c´est à quelques mètres seulement ». J’écoute avec circonspection. Malgré mon « Non non surtout pas », nous nous approchons du lieu en voyant la bifurcation entre le GR et un sentier qui monte vers la falaise. Un homme remonte par le petit sentier qui contourne cette roche. Nous lui demandons à nouveau où est la grotte et si c´est dangereux. « Non ! Bon, faut pas mettre un pied de côté évidemment mais le sentier est assez large. » On doute un peu avec Yul puis, après avoir observé le chemin qui, effectivement, est assez ample, on décide de s´y engager, mus 53-devant-grotte-à-la-Mariepar la curiosité de cette Marie du Jura aux pouvoirs peut-être magiques. La grotte n´est en effet qu´à quelques mètres. Je remarque tout de suite la plaque en mémoire du petit Alexandre, tombé là à l´âge de 5 ans. La veille nous en avons su un peu plus sur son histoire et ça nous a d’autant plus bouleversés que nous avons appris que sa maman, qui avait perdu son mari quelques mois avant, n´était pas là avec son fils le jour du drame. Elle était fatiguée et ce sont ses amis qui avaient emmené le petit en ballade. Quelle horreur ! L´enfant a dû chahuter devant la grotte, a glissé puis n´a pas pu se rattraper. Le vide en contrebas du sentier est évident. Le gendarme qui s´était emporté auprès de Yul en parlant de cet accident n´avait pas tort sur la part d´irresponsabilité des adultes d’emmener des enfants à cet endroit. Je me rappelle que sur les blogs, certains conseillaient « d´attacher les plus petits sur ce chemin ». J´avais pensé « ne pas les emmener du tout serait peut-être le mieux ». De loin, on voit parfaitement ce sentier qui court le long de la falaise et il n´y a aucun mystère sur le fait qu´à quelques mètres sous la collerette d´herbe, c´est le précipice. La grotte est une petite cavité ouverte par une fente en diagonale assez fine et à l’intérieur il y a plusieurs statuettes en l’honneur de l’ermite mystérieuse ou, plus trivialement, de la vierge Marie. Je prends une première photo. À la deuxième, face à un petit sanctuaire, mon téléphone portable s´éteint d´un coup, sans explication. 62Je prends ma respiration et sort de la grotte pour le rallumer, en repensant au bloggeur dont tous les appareils digitaux s’éteignent quand il cherchait justement cette grotte. « Marie, tu veux nous dire quelque chose peut-être ? ». Je soupire. Moi qui n´ait jamais été mystique (à part à 11 ans), me voilà qui doute de tout. Mon téléphone résiste quelques minutes à se remettre en route puis se rallume finalement. Je prends en photo l´inscription sur la roche (celle qui raconte la légende) puis nous remontons avec Yul, en revenant sur nos pas et sans continuer le chemin dans l´autre direction puisqu´il nous semble plus long et que nous ne sommes pas non plus très fiers d´avoir cédé à ce caprice de grotte. Certes, le sentier est assez large, sûr, parcouru par de nombreux curieux. Certes, si on ne se lance pas dans le vide ou si personne ne vous y jette, aucune raison de glisser. Mais quand-même… on a un peu honte d´avoir cédé à la curiosité. Le lendemain, le maire de Chézery nous grondera d’ailleurs en comprenant qu´on avait emprunté ce chemin : « Ah mais vous y êtes allés vous aussi ? ».

On continue ensuite vers le Reculet. Le ciel se couvre, l´air devient frais, il est bientôt 14 heures et nous n´avons rien mangé depuis 7h30 ce matin. Nous envisageons donc de trouver un lieu sur le chemin pour pique-niquer mais nous tardons encore un peu. Nous croisons plus de randonneurs à présent, j´observe des groupes, plus loin, s´écartant du GR et s´approchant de la falaise et mon cœur se serre. Certains franchissent même la clôture. J´en viens presque à les haïr, j´ai envie de leur crier d´arrêter et de revenir sur leurs pas. Je détourne le regard…Nous voyons aussi, à plusieurs endroits du GR, des clôtures qui barrent le chemin avec ces ouvertures décalées, exactement comme celle qu´avaient franchi papa et maman avec Rose-Marie sur le sentier des contrebandiers. Comme ils venaient de là, je comprends donc avec amertume que cette clôture ouverte sur le « chemin de la fin » leur avait semblé familière, ne présageait rien de dangereux, était une balise banale sur les sentiers de randonnée du Jura. Et n´était donc en aucun cas un avertissement vers un péril. Mon cœur se serre encore plus.

66

Sur une petite butte, juste au bord du sentier, nous nous arrêtons finalement avec Yul pour manger nos sandwichs. Les Roches Franches sont face à nous, en contrebas. Le vent s´est un peu levé et il fait presque froid. Nos muscles sont un peu engourdis de tant de kilomètres et de montées. Nous nous demandons combien de temps il reste pour arriver au Reculet et au Crêt de la Neige mais nous avons besoin d´aller là-bas pour trouver les derniers panneaux d´indication que nos parents ont vus. Savoir exactement ce qu´ils marquent, le temps ou la distance, comprendre d´où vient cette terrible erreur d’appréciation, si elle est compréhensible…Nous sommes de fait déjà très étonnés de ne pas avoir croisé un seul panneau depuis le Gralet. Et, au-dessus de la grotte à la Marie, le GR s´efface par endroits et se double ou triple (ces fameux sentiers parallèles tracés par les animaux), ce n´est pas si clair.

Nous reprenons la route, demandons à d´autres marcheurs s´il reste beaucoup de temps…le paysage a changé. Les falaises et combes se dessinent plus du côté droit cette fois, vers le Lac Léman et la Suisse. Au loin se profile la tour du Reculet, avec cette impression caractéristique de montagne, de « proche/loin ». Nous savons par Rose-Marie qu´ils n´y étaient pas montés, pour ne pas perdre de temps justement. Ils avaient déjeuné un peu en contrebas, à côté d´une sorte de ferme abandonnée. Nous avons les photos de tout cela, papa s´était mis à l´aise, à moitié en caleçon et son ventre de bon vivant en évidence (il avait repris du poids selon toute apparence), croquant dans un sandwich…et puis peu avant, la photo d´eux trois, tout fiers, au sommet du Crêt de la Neige, 1742 mètres. « Alors quelqu´un les avait pris en photo ? » me dit Yul… « Oui, sans doute ». « Mais après, ils n’avaient donc plus croisé personne, enfin là où ils se sont trompés je veux dire, personne pour leur dire qu´ils faisaient fausse route… », ajoute t-il dans un souffle de rage et désespoir…Et moi je ne peux éviter de penser, « si heureux et à quelques heures seulement de la mort… » Peut-on imaginer cela ? Peut-on si facilement partir, mourir d´un coup, tout laisser, plaf, des années à construire, grandir, aimer, et d´un coup d´un seul, tout s´enfuit, c´est la fin, le point final. Il n´y a plus rien. Le silence. Cet au-delà peut-être ou ce vide. Ce vide, oui, là, il n´y a pas de doute. 300 mètres de précipice et une chute comme on ne peut même pas l´imaginer. Une chute qui me parcourt dans tout le corps et me fait mal, si mal et que je ne veux plus imaginer.

« Pourquoi l´heure de la mort est à 20 heures pour les deux sur leur acte de décès ? », avais-je demandé au gendarme au téléphone, « est-ce qu´il est possible qu´ils aient souffert, ne soient pas mort d´un coup ? ». – « C´est l´heure à laquelle le médecin la constate », me répond-il. « Est-ce que nous aurons accès un jour à ce constat médical ? Mais c´est fou, vous vous rendez compte, nous ne savons quasiment rien, nous sommes les enfants ! Et ni la chute, ni leur état, nous ne savons rien !!! 200 mètres, 300 mètres, ce sont les journaux qui nous apprennent les circonstances de la mort de nos parents et ce ne sont pas des sources fiables ! » – « Mais j´ai quand-même parlé avec votre frère, nous, nous étions sur place, je peux déjà vous dire ce que je sais si vous avez besoin. » – « Oui, j’en ai besoin. Qu´est-ce qui est écrit sur ce rapport médical ? » – «Il s´agit d´un décès polytraumatique » – « Ils sont morts sur le coup ? » – « Oui très probablement, vous savez ça ne dure que quelques secondes… ».

Polytraumatique…pour les enfants aussi n´est-ce-pas ? Et c´est bien ce que je trouve incroyablement injuste dans le rapport entre la vie et la mort, ces « quelques secondes » où tout peut basculer. Il faut neuf mois pour fabriquer un être humain mais on peut le détruire en quelques secondes… « Arrête de penser à tout ça », me répète sans cesse mon compagnon, « même s´ils ont senti qu´ils partaient, même s´ils ont senti la douleur, pense qu´ils ne sentent plus rien, qu´ils n´ont plus mal à présent ». – « Oui mais qu´ils aient pu le sentir et surtout qu´ils aient pu avoir conscience que c´était la fin et qu´ils nous feraient du mal m´est insupportable ! Et puis ils ne s’étaient jamais rien cassé de leur vie ! » – « N´y pense plus. Je comprends ce que tu ressens mais tu sais moi si je mourais, j´aimerais mourir ainsi, sans savoir quelques minutes avant que je vais partir, ils ont été très heureux cette dernière journée, ils faisaient quelque chose qu´ils adoraient faire et ils étaient ensemble ! », me répète-t-il encore. Alléluia. Il n´y a plus de polytraumatisme. Ce n´est qu´un passage obligé pour dire adieu, en beauté.

70

Il n´empêche…quand on arrive en bas du Reculet, je ne peux cesser de penser à ces « dernières heures »…Yul décide de monter jusqu’à la croix mais moi je préfère suivre le chemin du bas pour aller plus rapidement jusqu’aux panneaux. Je le vois évoluer vers le haut, mince silhouette rapetissant au fur et à mesure qu´il grimpe. Je me demande si ses pensées sont si tumultueuses que les miennes, s’il lutte aussi pour les maîtriser et qu´elles cessent de l´envahir d´un chagrin incontrôlable. On pleure assez peu dans la famille et on ne parle quasiment jamais de nos sentiments. C´est Yul qui m´a appris la mort de papa et maman ce vendredi 12 juin fatidique. Yann avait essayé de me joindre le matin vers 8h30, juste après avoir appris la nouvelle, mais je n´étais pas arrivée à temps pour prendre l´appel et son numéro n´était pas enregistré sur mon portable, si bien que je ne l´avais pas reconnu immédiatement. Quand j´avais réalisé cependant que c´était un appel venant de France, je m´étais inquiétée. Comme David était encore à Paris et appelle parfois à des heures improbables, j’avais espéré que ce soit lui. Plus tard, après avoir déposé ma fille à son école et avoir rejoint la mienne, j´avais regardé le portable et l´appel perdu était associé à un ancien message…de Yann me donnant son adresse. L´inquiétude avait alors grandi d´un coup. J’avais alors essayé de l´appeler mais sans succès. Et puis, plus tard, ce message de Yul – qui ne m´écrit jamais – sur mon portable et sur messenger « « Tu peux me rappeler dès que tu vois mon message, stp ? », et là, j´avais tremblé de tous mes membres. Je savais que c´était grave. Titubante, j´étais sortie du bureau que nous partageons avec ma collègue, j´avais arpenté le couloir de l´école et je m’étais demandé où je devais aller pour le rappeler. Au départ, j´avais pensé à ma salle de classe où il n´y aurait personne et où je serais tranquille. Ensuite, j´ai compris qu´il ne fallait surtout pas que ce soit là. Je savais que j´allais recevoir un coup de massue sur la tête et que graver le souvenir de cet appel dans un lieu familier où j´allais retourner et passer encore de multiples heures avec mes étudiants était la dernière chose à faire. J´ai choisi un étage supérieur et un palier où je n’allais jamais, peu transité. J´ai appelé. La voix de Yul. Hésitante. Qui me demande si je suis seule et si je peux parler. Si j´ai vu l´appel de Yann. « Oui ». Puis qui me décrit. « Tu sais, ce matin, quand Yann allait à son travail, la police l´a appelé et lui a dit de se garer au bord de la route. » Police. Il ne dit pas « gendarmerie ». À ce moment-là, me traverse encore l´espoir qu´il s´agit de quelque chose de remédiable. Un de mes neveux adolescent ayant fait une bêtise. Entraîné dans un deal de drogue au collège, que sais-je. Mais il continue. « Tu sais que papa et maman étaient partis faire une randonnée dans le Jura… ». Ça y est. Le ciel me tombe sur la tête. Je ne sais pas comment tout s´enchaîne mais je sais déjà, je comprends sans entendre. J´entends les mots « chute mortelle » et, entre deux sanglots, sa voix étouffée qui répète comme pour se le confirmer à lui-même « Ils sont morts, ils sont morts ! ». Ce coup de téléphone auquel on pense parfois avant qu’il n´arrive et qui arrive un jour. Un matin ensoleillé de juin. Mon frère ne cesse aussi de répéter « J´suis désolé, j´suis désolé ! » et je lui dis « mais ne sois pas désolé, tu n´y es pour rien ! ». Désolé de devoir me l´apprendre sans doute. Je résiste puis je craque. Je m’effondre sur les marches de l´escalier et j´entends quelqu´un passer, j´éclate en sanglots et la personne devient une ombre qui s´échappe. Ces quelques minutes où le monde se dérobe sous vous, où plus rien n´existe ni semble réel. Où on entend sa propre voix se détacher et articuler des mots, avec un ton étrangement calme même « Qu´est-ce qui se passe maintenant ? ». Où l´on se remet debout et où on se rend compte qu´on peut encore marcher. En se répétant « mes parents sont morts », comme mon frère au téléphone pour se convaincre que cela est vrai, que cela a réellement eu lieu. Puis, l’annonce aux collègues. Le choc. Les gestes fébriles, le déboussolement. Acheter immédiatement les billets d´avion. Se surprendre à vouloir ranger un doc ou continuer à faire ce que l´on faisait, comme pour conjurer le sort et se dire que non, il ne s´est rien passé. Que le cours des choses peut continuer immuablement de la même façon…Et que si on se remettait à faire ce qu´on faisait juste avant, cela pourrait renverser l´irréversible. Il suffit de remonter en arrière et tout s´annule.

Mais non. En ce 26 juillet, le temps a continué à rider notre cœur, il y a eu trop d’événements nous confirmant que l’irréparable avait eu lieu. Retour sur le chemin. Je n’aperçois plus la silhouette de Yul et je suis arrivée à l’intersection où je trouve en effet les panneaux que nous attendions depuis longtemps. « Crêt de la neige, 40 minutes. Le Gralet sans passage par le Reculet, 2h25 ». Je vois en contrebas l´endroit où ils ont mangé  « Thoiry derrière – 5 min ». Je n´y descends pas, c´est trop dur, je l’observe longuement et me repasse mentalement les photos. Yul me rejoint. Il me montre les photos qu´il a prises en haut, me dit qu´il a de plus en plus mal aux jambes après toutes ces montées et descentes. Nous commentons les indications et admettons que nous n´aurons pas le temps d´aller jusqu´au Crêt de la neige. Nous observons le rebord du sentier et regardons les photos que papa et maman ont prises là. Sur l´une d´elles, nos parents sont assis ensemble, papa avec ses lunettes de soleil. Leur dernière photo ensemble. Sur la suivante, papa est assis au même endroit, avec leur amie cette fois, c´est maman qui a pris la photo. Je demande à Yul s´il avait remarqué qu´il y a une marque floue sur plusieurs de leurs dernières photos. « Ils devaient avoir un peu de gras ou de crème solaire sur le doigt », lui dis-je. « Ou c´est déjà un présage… ». Il me dit « oui, oui, j´avais remarqué aussi… ce n’est pas sur toutes les photos». Je ne peux plus quitter les yeux de ce petit relief au bord du chemin où ils apparaissent pour la dernière fois ensemble. Je me retourne alors d´un coup pour faire demi-tour et souffle à Yul un rapide « allez on repart !… » et je m´écarte rapidement parce que je sens que je ne peux plus contenir les larmes qui montent. J’avance à grands pas et étouffe les sanglots, mais tout me submerge. Songer qu´à cet instant ils prenaient cette photo, si confiants en la vie et en ces journées d´or, de partage et d´amitié, de nature et de beauté, sans se douter à aucun moment qu´ils dormiraient pour l’éternité quelques heures plus tard…Songer à ces photos ensuite d´un bouquetin, d´un aigle et puis de cette dernière photo qui, mystérieusement, montre l´endroit où ils vont partir pour toujours…nous laissant ce témoignage visuel du dernier voyage…Songer que cela, à ce moment-là, semble encore réversible, que le pire n´est pas encore arrivé et qu´il est possible de changer le cours des choses… « s´ils ne s´étaient pas trompés…si les indications avaient été meilleures…s´ils avaient mieux évalué le temps, les distances…s’ils n´avaient pas rebroussé chemin… ».

DSCN5127

C´est insoutenable, j´avance en aveugle, les yeux troublés de larmes et par pudeur quand je croise d´autres randonneurs, je baisse la tête et détourne le regard, je sens mon cœur noué dans ma gorge, je sens que mon cœur va se briser en moi et éclabousser ces oisifs marcheurs, j´ai envie de jeter quelque chose à terre de colère, je fais le geste je pense, de jeter quelque chose violemment comme pour me débarrasser de ma rage, comment cela a-t-il pu avoir lieu ? Pourquoi cette fin ?

Peu à peu la marche maîtrise l’accélération de mon rythme cardiaque et lui donne un tempo moins violent, le vent sur mon visage sèche mes larmes et me souffle de me calmer. Plus tard je lirai ces mots de Joan Didion dans L´année de la pensée magique, livre offert par une amie qui avait perdu son père l’année précédente :

« La vie change vite.

La vie change dans l´instant.

On s´apprête à dîner et la vie telle qu´on la connaît s´arrête.

La question de l´apitoiement ».

Et je pense exactement à cela à ce moment-là, en essayant de contrôler mon chagrin : ces larmes ont-elles une valeur envers nos disparus ou sont-elles de l´apitoiement sur notre propre sort d´orphelins ?

Ce chemin de retour, émotionnellement, est très chargé car c´est exactement le chemin qu’ils ont fait, dans ce sens-là et nous reconnaissons tous les divers lieux où ils ont pris les ultimes photos, en imaginant leur bonheur. Ils nous l´auraient certainement raconté, au téléphone… Je peux presque entendre la voix de maman. Je réalise que je ne pourrai désormais entendre la voix de maman que sous cette forme-là, au creux du souvenir.

Le 11 juin

Le 11 juin

26 juillet

Le 26 juillet

Ils ont croisé un bouquetin, photographié un aigle…ces animaux qui fréquentent ou survolent le chemin des contrebandiers…des présages ? Et cette dernière photo du lieu exact où ils allaient se tromper ? Et si Rose-Marie et si cet ami sculpteur avaient raison, si tout était écrit d´avance et qu´il ne fallait pas lutter contre le destin qui nous était donné ?

J´oscille entre ombres et lumière : je hurle parfois de douleur et à d´autres moments j’entrevois la beauté de leur voyage, de leur parcours, je les remercie de nous avoir accompagnés jusqu’ici, ils auraient pu partir avant après tout. « Nous ne les aurons jamais connu grabataires » fut une des premières phrases de mon frère aîné après le drame. Ni grabataires, ni amnésiques, ni sur le déclin. Partis flamboyants, beaux et heureux…si l´on oublie l´aspect polytraumatisé et la violence des chocs, cela est même pour certains « une belle mort », « une mort de légende », les deux ensemble…

Avec Yul, on parle de cela aussi, du fait que papa n´aurait pas survécu au drame et à la culpabilité si seule maman était tombée, et maman…ça aurait été terrible aussi mais différent, enfin on n´ose pas l´imaginer. On aurait été là quoi qu´il en soit. Oui, mais, inutile de divaguer sur ces hypothèses, puisque ni elle ni lui ne sont là à présent et c´est terrible de penser que ce serait pire si papa n´était pas tombé puisque cela reviendrait-il à dire que l´on préfère finalement sa mort à sa survie ? Le deuil nous met face à mille contradictions. Mais non, couple lié jusqu’au bout, que la mort ne sépare même pas…Mort de légende, en effet.

Heureux...

Heureux…

Lorsque nous repassons près du sentier en redescendant, nous longeons la clôture en quittant le GR, un peu troublés par le fait qu´on ne repère plus exactement où est l´entrée, confondant un peu les lieux, puis finalement on la situe, jette un œil à notre autel, et un dernier regard sur ce funeste chemin. Il a un peu plu et mon mot « Sentier dangereux » s’efface déjà…

Plus en contrebas, nous apercevons un randonneur-coureur qui observe ce coin et nous décidons de lui poser quelques questions, en particulier sur le nom de la ferme. Et là, surprise, pour lui – qui est de la région – il ne s´agit pas de la Polvette mais d´un autre nom que j´ai oublié. En fait, c´est le nom de la famille qui en était propriétaire et le maire nous confirmera le lendemain que plusieurs personnes l´appellent ainsi. Puis Yul ose aller plus loin dans ses questions, en les orientant sur les dangers de certains chemins dans ce coin, les accidents et le sportif, loin d´imaginer l´intention de cette requête, s´engoue pour les aventures à risque, nous parle d´une autre montagne en face où il y a des passages où on ne se soutient que par des chaînes ou des cordes « je l´ai fait avec ma fille de 6 ans ! Bon, c´est sûr, faut pas mettre le pied à côté ! », et là je repense aux paroles du gendarme « C´est triste mais c´est comme ça, c´est l´espèce humaine, vous mettez des barrières et les gens vont aller les franchir, vous écrivez « interdit » et les gens vont y aller ! ». Oui, c’est triste…car nos parents, non.  Est-ce que l´on obtiendra gain de cause pour eux, en leur mémoire ? Pour ne plus entendre qu´un accident similaire s´est produit, par manque d´indication de danger, par erreur, par défaut de signalisation ?

63-perspective

Il commence à être tard et je pense à ce moment où a eu lieu votre confusion, où vous avanciez sur le bon chemin puis décidiez finalement de revenir sur vos pas…avant de vous engager sur ce sentier à flanc de falaise, ce sentier qui moi m´ a coupé le souffle. Vous étiez arrivés à peu près à hauteur du rocher s´appelant « Pierre de Lune ». Un autre toponyme local indiqué sur votre topo mais n´apparaissant pas sur la carte IGN. Comment s’orienter avec un matériel aussi incomplet, imprécis, voire contradictoire ? Je pense à tout cela mais 20-Pierre-de-lunenous regagnons Chézery Forens, avec la même opiniâtreté que ce matin, le même désir de boucler la boucle. Nos muscles n´en peuvent plus, nous n´avons pas arrêté de marcher depuis ce matin et la descente – par le même sentier vertical que ce matin – sera particulièrement longue, cruelle et dure pour nos genoux et cuisses. Quand nous retrouvons l’intersection peu avant le Gralet, nous observons précisément le paysage et la descente qui s´amorce là en nous répétant encore une fois cette fatidique description « la pente peut vous impressionner car elle est abrupte et l´horizon est à perte de vue ». En effet, ici aussi ça descend sec mais après tout ce qu´on a fait et vu, plus rien ne nous impressionne vraiment. Pourtant le maire du village, le lendemain, nous dira qu´ici aussi quelques graves accidents ont été enregistrés, des gens qui glissent ou des imprudents en VTT. Si notre périple nous aura permis de comprendre qu´il y a eu en effet une part d´imprudence et de témérité folle de nos parents (de notre père en particulier et que la confiance aveugle de notre mère n´a pas su arrêter), il n´en demeure pas moins que le matériel fourni par l´organisme à travers lequel ils faisaient ces cinq jours de randonnée est largement défaillant. Quand on laisse vaquer sur des sentiers de montagne des personnes non originaires de la région et que l’on rédige un topo explicatif, on ne peut pas y mentionner des lieux qui ne figurent pas sur la carte IGN (« le chemin part sur la gauche après la grotte de la Marie du Jura et Pierre de Lune »« Vous étiez loin de ces lieux Rose-Marie ? » – « Je serais incapable de te le dire car ils ne sont pas du tout indiqués sur le terrain ni sur la carte ! »), on ne peut pas non plus manquer de préciser des choses aussi essentielles que « avant la ferme du Gralet, vous allez croiser deux autres fermes qui y ressemblent » en sachant qu´entre Le Reculet et le Gralet il y a 2h30 de marche sans aucun panneau indicatif, et on peut encore moins faire l’économie d´une indication précise du type « Tournez à droite quand vous serez arrivés 20150726_100037au panneau « L’épery » ». Pendant tout la descente qui nous tue les genoux, je me sentirai révoltée par ces tristes constats, en me disant qu´il n´était pas possible que des personnes dont l’activité consiste à gagner de l’argent à travers des randonneurs de tout âge ne soient pas en mesure d´assumer leur part de responsabilité en les protégeant au maximum et en évitant toute confusion. Cela n´était pourtant pas difficile de décrire le terrain avec les données précises qui y sont marquées, en évitant les ambiguïtés « la pente est abrupte et peut vous impressionner », alors que tout le chemin longe les crêtes et toutes les pentes potentiellement croisées sont abruptes et impressionnantes ! Et malheureusement il aura fallu ce terrible accident pour se rendre compte qu´un sentier juste avant l’autre ferme que tout le monde confond avec le Gralet part sur la droite comme indiqué sur le topo et correspond à la description donnée !

Avec Yul, on parle aussi de notre frustration face au silence de ce même organisme après le décès de nos parents. Aucun mot de condoléance, aucun signe de soutien. Sans compter qu’ils avaient encaissé tout le séjour à l´avance, donc avec les nuitées et les repas après l’accident, et cela nous paraît la plus vile des bassesses de ne pas nous contacter ne serait-ce que pour mettre au clair ce point-là. Même si pour nous ce n´est évidemment pas l’essentiel mais cela nous semble ingrat de leur part – et ceux des intermédiaires – d’accepter cet argent alors qu´ils savent pertinemment ce qui s´est passé. Le soir, en dînant au « Relais des moines » où ils auraient dû manger (et je préfère passer sous silence la conversation très désagréable à propos de l’ accident avec son gérant), nous avons à côté de nous un groupe de retraités dynamiques faisant exactement la même randonnée que nos parents et rapidement en entendant leurs propos nous nous rendons compte qu´ils passaient eux aussi par La Chandoline (je ne les aurais pas cité aussi clairement s´ils avaient eu une autre attitude, mais comme ce ne fut pas le cas…tant pis pour eux). Je capte des paroles au vol qui me plongent dans un certain désarroi « y´a un moment j´étais vraiment perdue, je ne savais plus du tout vers où aller, je voyais 3-4 chemins bifurquer devant moi… », «Et moi, j´ai pris un passage presque accroupie et sur les fesses, c´était raide dis donc… ». Mon cœur se serre. Ces cinq jours itinérants sont évalués de niveau moyen, alors que la rando qu´on a faite aujourd´hui est classée – à raison – en niveau difficile sur les topos des sentiers chézerands. Yul m´indique les données enregistrées sur sa montre- ordinateur high tech : 35000 pas, 30 kilomètres et un record de calories dépensées, une suractivité exceptionnelle. Pendant toute la descente au retour, nous nous sommes demandés comment maman supportait ces inclinaisons aussi fortes, vu l’effort que cela supposait, pour les articulations et les genoux en particulier. À peine un mois plus tard elle allait fêter 78 ans. Et, nous, n´étant pas encore arrivés à 40, nous nous expliquons nos diverses oxydations : Yul me parle d´une déchirure musculaire qu´il s´était faite à la cuisse en se lançant dans un match de foot célébré par sa boîte à je ne sais plus quelle occasion, moi je lui explique l´état délicat de mes cervicales et les sessions de Pilates qui m’aident à les soulager. Nous rouillons tandis que nos parents gambadaient en haut des montagnes…Depuis que papa avaient débouché ses artères cinq ans plus tôt, il était survolté. Dès 5 heures du matin il était réveillé et ne tenait plus en place. Les photos enregistrées sur leur appareil montrent toute une série faite aux aurores ces différents jours de randonnée, papa allait faire un tour avant que ces dames ne se lèvent, prenait en photo les chevaux, les outils agricoles anciens, les brumes matinales, un lever de soleil. Il repérait aussi sans doute un peu le début du chemin. Puis, il devait les rejoindre pour le petit déjeuner.

DSCN5084

Je repense à ce moment où, avec mes frères, nous voulions retrouver leur appareil photo, témoin de leurs derniers instants. Quand Yul était allé récupérer leur voiture, la gendarmerie avait entreposé dans le coffre leurs sacs de voyage et, dans deux grands sacs plastiques, les sacs à dos qu´ils portaient ce jour-là…et qu´ils avaient donc retrouvés avec eux en bas de la falaise. Je pense que si on m´avait un jour posé la question d´une telle situation, j´aurais répondu  que je ne me serais jamais sentie capable de prendre entre mes mains ces sacs et de passer en revue leur contenu. Pourtant, le lendemain de la cérémonie, j´ai pris mon courage à deux mains, j´ai porté les deux sacs dans le jardin et j’ai tout sorti. Au début, j´avais mis des gants puis je les ai enlevés. Ouvrir le sac de maman, éclaboussé de sang séché sur le dessus était le plus éprouvant. Et, pourtant, trouver tous leurs effets à l´intérieur, vêtements sportifs de change, trousse de secours et petite trousse de toilette, paquets de biscuits, gourdes (cabossées à cause des coups) ne m’impressionna pas autant que je le pensai. Face à la mort, nous sommes dotés d’une force que nous ne soupçonnons pas et dont nous ignorons l´origine. Je ne pleurais pas en faisant cette inspection. Je passais d´une forme de rage (le sentiment d´injustice d´une perte si brutale) et de tendresse en retrouvant leurs habits et leurs objets, si familiers. Et finalement, au fond du sac de papa, je retrouvai à la fois leur téléphone portable et le fameux appareil photo. Il était en mauvais état. Après avoir tout remis en place (et décidé que nous devrions nous débarrasser de ces sacs, liés à jamais à la chute fatidique), j’apportai à Yul l´appareil : nous en avons sorti la carte mémoire et l´avons introduite dans l´ordinateur. À ce moment-là et en attendant d´en voir le contenu, nous tremblions. Puis quand les images ont défilé, mon cœur battait la chamade. Les voir si heureux, si insouciants, à quelques jours et quelques heures du drame avait un côté surréel et nous faisait osciller entre des sentiments contradictoires, de tristesse profonde, de réconfort, d’impuissance…« La vie change vite. La vie change dans l´instant. On s´apprête à dîner et la vie telle qu´on la connaît s’arrête. » Je crois qu´à part quelques rares paroles pour commenter les jours ou heures de prise de vue, nous étions plutôt muets, Yul et moi, en découvrant toutes ces photos. Interdits. Ne sachant quelles réponses trouver dans toute cette succession d’événements qui nous dépassaient.

Pendant le retour de cette marche-hommage, mes pensées se tournent également vers ce temps « mort » – réellement mort – entre le jeudi 11 juin peu avant 18h30 et le vendredi 12 juin lorsque nous apprenons la nouvelle, le matin. J’en parle à Yul : réaliser que j’ai pu vivre, vaquer à mes occupations et dormir sans savoir qu’il s’était passé quelque chose de grave est difficilement soutenable. « Je pensais naïvement que lorsque quelqu’un de si proche mourait, on sentait quelque chose – comme un signe, une « visite », une connexion. Mais là tout était normal….ou presque. » Ce que je trouve terrible également, c’est que c´était la première après-midi de l’année que j’avais de libre  – sans cours ni exams – et que je pouvais passer avec Solenn, on était parties faire une ballade en vélo dans la campagne environnante. Et puis, un peu avant 18 heures, on était rentrées précipitamment  parce qu’il commençait à pleuvoir, le temps se couvrait, puis un orage a éclaté. Voilà, c’est le seul signe : la nature qui grondait, les nuages noirs qui obscurcissaient le ciel. La nature me prévenait peut-être…Les vélos souillés et nous toutes trempées et pleines de boue,  je me souviens avoir regardé le ciel, une fois à l’abri, en me disant qu’il fallait quand même être prudents quand on part en balade avec ses enfants : Solenn avait pris peur d’un chien sur le chemin et était tombée de son vélo – c’était sans gravité mais elle refusait de repasser devant l’animal que j’avais dû faire fuir, puis cet orage soudain qui nous avait surprises, heureusement sur le chemin de retour. Ce même jour, le matin en conduisant la petite à l’école, j’avais également été sur le point de heurter une autre voiture, et c’était de ma faute car j’étais mal réveillée et je n’avais pas fait attention à un conducteur venant de la gauche et ayant la priorité à cette intersection. Un signe ? En tout cas, quand l’accident a dû avoir lieu, nous avions décidé de nous réchauffer par une bonne douche chaude, Solenn était en train de jouer avec le pommeau de douche et moi je me mettais une sorte de henné sur la tête. Yul me dit avoir lui aussi repassé mentalement tout ce qui s’était passé dans sa soirée à ce moment-là et se souvenir très précisément qu’a 18h30, il entrait au cinéma avec Kyeol dans une salle parisienne. « Mais finalement… » ajoutai-je…« nous sommes allés nous couchés ce soir-là sans savoir que nos parents venaient de perdre la vie. » C’est un sentiment extrêmement troublant. J’ai compris les raisons du gendarme (même si le décès est constaté sur place à 20 heures, ils étaient revenus très tard à la gendarmerie, le temps que les hélicoptères et toute la patrouille mise en place terminent leur mission, il avait aussi fallu hélitreuiller Rose-Marie et la transporter à l’hôpital en état de choc – c’est elle qui avait prévenu les secours et elle ne savait pas du tout s’ils allaient la retrouver sur ce flanc de montagne), je le comprenais également quand il se mit à m’expliquer par téléphone que parfois, lorsque les proches apprenait la nouvelle tardivement le soir ou pendant la nuit, ils décidaient de prendre immédiatement la voiture pour se rendre sur les lieux et provoquaient un nouvel accident car ils n’étaient pas du tout en mesure de conduire. Je comprenais tout cela objectivement. Ce que je ne comprenais pas, c’est comment la vie n’avait pas pu s’arrêter pour moi, ne fut-ce qu’un instant, qu’aucun signal d’alarme intérieur ne se déclenche pas ou que je ne sente pas leur « passage », un souffle qui me dise adieu.  Lorsque la tante dont nous fûmes très proches quitta ce monde la veille de Noël 1990, j’ai eu l’impression très nette de l’avoir sentie. Peut-être parce que sa mort mettait un terme définitif aux souffrances de sa longue maladie et que nous savions que l’issue ne pouvait être autre. Je me souviens que c’était le matin et juste avant de me réveiller, j’avais senti comme une onde d’apaisement autour de moi, comme si elle passait tous nous voir, l’un après l’autre, pour nous dire « c’est fini, je suis libérée, mais je serai toujours là, ne vous inquiétez plus pour moi ». Puis, j’avais entendu maman être montée à l’étage et pleurer doucement. En me levant, je savais la triste nouvelle qu’elle allait nous communiquer, le coup de fil qu’elle venait de recevoir mais j’avais presque envie de lui chuchoter : « Je sais. Marie-Claire est passée me dire au-revoir à l’aube. » Ce fut sans doute le deuil le plus marquant que nous avons traversé ensemble, Yann, Yul et moi étions adolescents et mes parents avaient toujours été extrêmement liés à cette sœur de papa. C’est d’ailleurs à travers elle qu’ils s’étaient rencontrés. Nous passions tous les Noëls ensemble autour d’une fondue savoyarde. Son compagnon, Charles, me tenait sur ses genoux quand j’étais petite fille et me prenait toujours pour complice car j’étais capricorne comme lui. Notre cousine – leur  fille adoptive – était sur le point de mettre au monde une adorable petite fille métisse, Mélissa. Là encore, le cycle de la vie se renouvelait dans un mouvement perpétuel…

Je n’ai pas senti ce souffle d’adieu, peut-être parce qu’ils n’ont pas eu le temps eux-mêmes de sentir qu’ils disaient adieu à ce monde.

Cependant, quand nous nous sommes retrouvés chez eux les jours qui ont suivi leur décès, la musique se déclenchait parfois en pleine nuit sans raison sur leur appareil. La première fois, tendant l’oreille et m’inquiétant en pensant que c’était Yul qui ne dormait toujours pas à 3 heures du matin, j’avais reconnu « Le Requiem » de Mozart qu’ils avaient chanté avec la chorale Vocalys dont ils faisaient partie quelques années auparavant…puis le disque de Cesaria Evora que papa mettait tout le temps lors de nos rares et brefs passages chez eux. Puis, plus tard, la musique cessait. Une métaphore de votre présence…

Même quand nous ne nous parlons pas, la présence de mes frères – ou cette connivence de sentiments de douleur et de chagrin – m’aident à tenir, à me sentir moins seule face à ce vide immense. Sans eux je crois que je serais totalement démunie. Au moins ensemble, il nous reste des années de souvenirs, une mémoire commune des étés, des vacances, du quotidien, de toute notre enfance et adolescence avec nos parents. Puis tout ce que l´on a vécu après. Cela soulève encore en moi un dilemme qui ne trouvera jamais de solution avec David et dont je lui parle à cette occasion encore : notre désaccord sur le deuxième enfant. « Tu te rends compte, plus tard, si Solenn vit ça, elle sera toute seule… » – « Elle ne sera pas toute seule, il y aura Ingrid ». « Ok, elle a une grande sœur…Mais on ne peut pas dire qu´elles auront grandi ensemble, ce n´est pas pareil… » – « Ne pense pas à ça… » – « Ah oui, c´est toujours plus commode de ne pas penser…Remarque, tu as raison, ça fait longtemps déjà que je fais le deuil du 2ème enfant que nous n’aurons pas, au moins là c´est du concret, un deuil réel, des deux êtres qui m´ont donné la vie. Tu te rends compte que je suis une « deuxième » ? Et toi un « quatrième » d´ailleurs…» – Mais ça ne sert à rien…Lors de ces discussions sans issue, David me serre dans ses bras comme pour étouffer mes pensées ou essaie de détourner l´attention en trouvant quelque chose de léger ou drôle à dire…quand il ne s´éclipse pas mystérieusement pour aller se cacher quelque part et fuir ce genre d´évidences. Je ne lui en veux pas. Face à la mort comme à la vie refusée, on ressent la même impuissance résignée. Mais on ne peut malheureusement pas stopper si facilement les pensées, les sentiments, la confusion de tout ce que l´on ressent. Et tout finit par se mélanger. Je me demande aussi si Solenn, âgée de 6 ans et demi au moment de leur mort, se souviendra bien de ses grands-parents maternels plus tard. J´ai perdu mes deux grands-mères à peu près à cet âge – peut-être 7 ou 8 ans – et mes souvenirs d´elles deux sont très flous. Nous les avions peu vues, n´avions passé ni Noël ni longues vacances avec ceci dit. Sur le carnet généalogique, je me suis rendu compte il y a peu que la mère de maman était décédée elle aussi à 77 ans. Je n´ai pas connu mon grand-père maternel, mort du tétanos quand maman n´avait que 22 ans. Celui que j´ai le plus connu donc, c´est notre grand-père paternel, décédé à 90 ans. J´ai vécu longtemps sans savoir qui il avait été pour mon père dans son enfance, un homme qui pouvait devenir muet pendant des mois et souffrait d´épisodes dépressifs, voire suicidaires. Je pense aussi aux enfants que Yul aura sans doute et qui ne pourront jamais connaitre leurs grands-parents paternels. C´est une douleur profonde lorsqu’on commence à songer à tout ce qui n´aura plus jamais lieu. Me revient en mémoire une conversation avec maman à leur retour de Corée, il y a 3-4 ans peut-être. Ils avaient revu une ancienne petite amie de Yul, coréenne, à présent mariée et maman d´un ou deux enfants. « Je n´ai pas pu m’empêcher d´imaginer que ces enfants auraient pu être ceux de Yul », m’avait-elle dit. Maman m’avait aussi dit qu´avoir des petits enfants avait été une des expériences les plus belles et les plus fortes de sa vie, lui donnant cette sensation d´éternité, de cycle, de la vie qui se renouvelle et se poursuit. Elle aurait été comblée de voir son troisième fils père à son tour. Elle aimait profondément sa compagne, qui l’avait fait aussi revenir plus souvent les voir dernièrement. Alors oui, je comprends ceux qui se prennent a imaginer qu´au-delà de la mort, il y a ce lieu secret où les personnes aimées continuent à nous observer, à partager avec nous les événements heureux, à être là. Nous avons besoin de cet accès au merveilleux pour surmonter leur absence physique.

Ce texte fleuve a pris une tournure inattendue, le rythme de cette longue randonnée sur les pas de ceux qui nous ont quittés. Depuis longtemps déjà, il me donne l´impression d’être interminable et que je le traîne comme Sisyphe sa pierre. J´ai pourtant besoin d´y mettre un point final. Yann, qui est le premier destinataire de ce récit, se moquera et dira encore que j´ai besoin de 600 pages pour expliquer deux trois choses. Il a raison. Mille mots pour combler l´absence et le silence. Mille mots aussi en moi qui sont autant d´échos aux conversations avec papa, aux mots échangés avec maman, aux coups de fils, aux retrouvailles, aux histoires. Aux souvenirs des récits – eux aussi interminables – de papa, que nous finissions par connaître par cœur puisqu´il les racontait aux différents amis qu’ils invitaient le week-end. Mille mots pour me souvenir également de papa racontant ses anecdotes à maman le soir en faisant la vaisselle et, elle, dans la lune, lui laissant l’impression qu´elle n´écoutait pas vraiment. Il nous disait avoir fait le test quelques fois : il s´arrêtait au plein milieu du récit, au cœur d´un certain suspens et attendait sa réaction. Elle continuait à vaquer à ses rangements, une fourchette par ci, une assiette par là, peut-être vaguement étonnée du silence soudain, « l’histoire doit être terminée, qu´est-ce qu´il racontait déjà ? », maman égale à elle-même sur son nuage paisible, dans la quiétude d’une soirée tranquille au cœur de son foyer. Je l´entends encore me dire, quand papa était enfin sorti de sa deuxième longue dépression « On est contents mais oh là là, parfois DSCN5077il me saoule de paroles ! ». Mais nous avons toujours préféré papa bavard et orateur que silencieux et taciturne. « Maman est pour moi mon maître zen », me dira Yul en revenant du Jura. Il en est de même pour moi, sans doute pour Yann aussi. Elle cultivait ses fleurs et ses arbres dans le jardin, prenait en photo la flore partout où elle allait, dans toutes ses lettres elle me parlait de l´éclosion des fleurs, des bourgeons dans les arbres, du renouvellement de la vie. Mes frères m´ont envoyé des photos récentes du jardin : les fleurs continuent à s´y épanouir. Votre absence est flagrante mais ce que vous avez semé sur cette terre et en nous perdure et s´ouvre de saison en saison. Et, à ceux qui ne vous auront pas ou peu connus, comme vos petits enfants, il nous incombe de continuer à vous faire vivre à travers nos mots, nos souvenirs, nos récits… Car oui, la vie continue, malgré tout, et vous avez gravé en nous des pages indélébiles. En observant une dernière fois la montagne avant de quitter le village de Chézery-Forens, au seuil d’une vie qui devra se construire sans vous désormais, j’interroge encore ce paysage qui vous a gardé à jamais et je ne trouve toujours aucune réponse. Le chemin ne fait sans doute que commencer…

DSCN5073

Publié dans France, Frontières | Tagué , , | 4 commentaires

Petite genèse de « La cigogne de fer qui déposa mon frère »

esquisse Lola Roig

esquisse Lola Roig

Je reviens pour parler un peu, comme promis, de la genèse du livre. Cet album, qu´on surnomme déjà entre nous « La cigogne » ou « La cigogne de fer » pour faire plus court avec Lola, est le fruit d’ une série de coups de coeur. Le premier, lointain, non « conscient » initialement,  concerne évidemment l´arrivée de mon frère Yul l´hiver 1982 et est donc dédié également à mes parents qui sont à l´origine de cette belle aventure, mais aussi à mon frère aîné Yann qui l´a vécue avec moi. L´idée d´en faire un livre n´est pas quelque chose qui me trottait dans la tête spécialement d´ailleurs, puisque tel que je le décris dans l´album, toute cette expérience de fraternité « allait de soi », était parfaitement naturelle pour moi pendant très longtemps. Il a fallu sans doute plusieurs événements, certains anodins, d´autres plus importants, pour que je songe à la raconter et la transmettre aux enfants (grands, petits, ou très très grands, ceux qui ont encore des doutes…).

aperçu des premières ébauches du texte

aperçu des premières ébauches du texte

Parmi ces événements, je citerai la remarque d´une amie enfant unique qui me racontait que ses parents avaient songé à l´adoption quand elle était petite, lui en avaient parlé et avaient arrêté net toute démarche quand elle leur avait dit « Ah bon alors moi vous allez me remplacer? » (évidemment les choses devaient être beaucoup plus complexes et je ne pense pas qu´ils aient mis fin à leur envie d´adoption à cause de cette simple phrase enfantine mais ça en dit long sur ce que représente pour les parents de « préparer » le frère ou la soeur à une adoption).

esquisse aéroport Lola Roig

esquisse Lola Roig

Il y a eu aussi la remarque faussement naïve et un rien cruelle d´un proche de la famille, pré-ado, qui, « pour rire » et sans penser à mal certes, alors que nous évoquions un souvenir d´enfance, nous a dit  : « Ah ça, c´était avant que vos parents achètent Yul, non ? ». Autant dire que ce jour-ci j´ai sauté au plafond et j´ai eu du mal à en redescendre tout-de-suite…Cela m´a ramenée à plusieurs souvenirs au sortir de l´enfance, notamment un après-midi où des copains remettaient en cause la filiation biologique entre nous deux (les « grands ») et notre petit frère « Mais c´est pas vraiment votre frère… ». Notre dissemblance étant évidente, il n´y avait rien à dire sur nos origines distinctes mais le fait même de souligner cette différence m´avait semblé absurde, je me souviens assez précisément de ma sensation de ne pas comprendre leur intention. En fait, l´idée qu´ils puissent remettre en cause que l´on soit frères et sœur m´avait paru tout simplement inappropriée et choquante. Car ça ne nous avait jamais traversé l´esprit ! Notre frère, malgré ses yeux bridés, n´était jamais pour nous une « pièce rapportée » qui dénotait dans l´univers familial aux origines angevines et bretonnes, c´était notre frère à part entière !

esquisse 1 "madres" Lola Roig

esquisse Lola Roig

Il y a eu aussi, beaucoup plus tard, mon séjour d´un an en Chine et la visite de Yul là où je travaillais et la mine ahurie de mes collègues chinois quand je leur disais « je vous présente mon frère »…Il y a eu les voyages de mon frère dans son pays natal, la Corée, sa discrétion quant aux démarches qu´il entreprenait pour retrouver la trace de ses origines et un cadeau très symbolique qu´il avait fait à maman pour la fête des mères : le film Une vie toute neuve d´Ounie Lecomte, enfant adoptive aussi, qui racontait son histoire. Il y a eu également le séjour de trois mois de mon père là-bas, sa rencontre notamment avec un autre enfant adoptif du pays et ce qu´il disait de la réaction de rejet des Coréens face à ces « enfants-là ». Il y a eu quelques confidences de Ma Yang, la copine chinoise que mon frère avait eue et avec qui j´avais habité en Chine, qui m´avait permis d´approcher en transversale (un biais tout oriental) une part de mon frère et m´avait fait réaliser ce que la pudeur nous fait taire. Et c´est peut-être cette même pudeur, le fait de ne jamais dévoiler nos sentiments et surtout de les exprimer ouvertement, qui m´a fait écrire « La cigogne… », pour dire en filigrane à ce frère venu d´ailleurs à quel point il m´était proche, et cher.

Il y a eu enfin et surtout le fait de vivre à travers mon corps la maternité et ce

esquisse 2 "madres" Lola Roig

esquisse 2 « madres » Lola Roig

chamboulement qui vous fait réfléchir aux origines, aux premières années de la vie, à l´inconscient, à notre filiation…et les expériences d´amis ou de proches qui adoptaient ou envisageaient de le faire. Les débats de société enfin sur la famille, les confidences ou les expériences d´ami(e)s homosexuel(le)s sur ces questions et sur les désirs de paternité ou maternité. La question toute bête finalement, « Qu´est-ce qu´une famille ? ».

Au moment où l´histoire est « sortie de ma plume » un matin, j´étais en tout cas affairée à d´autres histoires et projets, qui ne traitaient pas du tout de cette question. Tout est revenu d´un coup. Je me suis replongée dans les souvenirs de ce matin-là, où nous étions aller chercher notre frère à l´aéroport (parce que c´était vraiment là où se situait « la grande aventure » pour nous !) et hop ! Tout a afflué…Je pense que je voulais aussi trouver une façon de raconter ce pan de notre histoire à ma fille, le jour venu. J´avais envie de partager ces souvenirs en tout cas. Et je trouvais intéressant de donner à lire aussi cette vision d´une petite fille qui n´est pas du tout prise dans les questionnements et tourments de l´adoption (le chemin des parents) ni dans ce tourbillon de questions et de manques sur ses origines (l´enfant adoptif, mon frère…). Tout ceci, moi, m´est venu beaucoup plus tard. J´avais envie de me replonger dans ce bain d´innocence et cette immense capacité d´ouverture et de tolérance que l´on a – je dirais « naturellement » – enfant. Au moment où j´ai écrit le manuscrit, il n´y avait pas encore en France ce vent de rage et d´intolérance envers les familles différentes (pas les adoptives « classiques » mais d´autres configurations qui choquaient certains) et qui m´avait ensuite interloquée ; du coup, quand ce fut le cas, le texte prit pour moi une autre dimension, une ampleur plus vaste. Parler de cet immense potentiel qu´ont les enfants à accepter les choses telles qu´elles sont ou telles qu´elles viennent du moment que celles-ci soient portées par l´amour et le respect, c´est une forme de revendication pour défendre tous ceux et toutes celles qui désirent vivre sans préjugés ni conditionnements.

esquisse manège Lola Roig

esquisse manège Lola Roig

Bref, tous ces cheminements concernent la conception « subconsciente » puis consciente du texte. Ensuite il y a eu les coups de coeur liés aux rencontres, qui ont permis au manuscrit de faire un joli bout de chemin. Le couple et binôme auteure/illustrateur Meritxell Martí – Xavier Salomó d´abord. Je les ai eus tous deux comme étudiants et, comme il se passe fréquemment quand on enseigne à des adultes et qu´on sent que le courant passe immédiatement, la relation dépasse vite le cadre pédagogique et on est très rapidement devenus amis. On parlait livres, voyages, langues, cultures, dessin…et un jour où on faisait sauter des crêpes chez moi pour la Chandeleur, je leur ai confié que j´avais un texte terminé peu de temps avant que je n´avais pas envie d´envoyer comme ça aux éditeurs sans savoir qui l´illustrerait ; Meritxell s´est immédiatement écriée « Ah mais dans un atelier que j´ai animé il y a peu, j´ai rencontré une illustratrice qui m´a dit qu´elle désirait aussi « trouver un/e auteur/e » ! Il faut que je vous mette en contact ! ».

ébauches 2 manuscrit

ébauches 2 manuscrit

Elle me donna l´adresse du site de Lola (Roig) et hop ! 3ème coup de coeur. J´ai tout-de-suite accroché avec ses dessins poétiques et fins, subtils, d´une délicatesse vraiment sensible et extrêmement personnelle. Il y avait quelque chose de mystérieux et que je trouvais aussi très « oriental » bizarrement. Pas seulement dans les traits de ses personnages, où les yeux sont en effet souvent un peu bridés mais dans l´espace et la respiration de ses illustrations, le maniement du vide et du plein. Il y avait aussi quelque chose qui n´avait rien de consensuel, qui allait très loin dans l´imaginaire. Ça m´a tout-de-suite plu et je lui ai envoyé le manuscrit. Elle m´a répondu peu après et là, flèche dans le coeur, Cupidon artistique un matin de février, elle acceptait avec plaisir d´illustrer l´histoire de Young, elle me disait avoir beaucoup aimé le texte, ce « regard » personnel sur l´adoption.

esquisse jeux Lola Roig

esquisse jeux Lola Roig

Il y eut une rencontre pour se connaître et en parler, beaucoup d´échanges mails, d´ autres rendez-vous pour voir les premières esquisses puis suivre l´évolution du projet et l´enrichir par tout ce qu´on désirait y mettre et qui nous venait naturellement au cours des mois de gestation. Il y a eu une interruption aussi car Lola avait reçu une commande mais pour moi il n´y avait pas d´empressement. Nous étions toutes les deux prises dans nos rythmes de travail aussi et il fallait jongler. J´ai vraiment apprécié ce travail en tandem, par tout ce qu´il m´a appris aussi de l´univers de l´illustration, tel que Lola le conçoit en tout cas, et nous concordions toujours sur les illustrateurs ou les albums qui nous plaisaient. J´avais pourtant été en contact assez étroit avec « des gens du dessin » dans le passé (ayant notamment été en couple avec un dessinateur de BD) mais là c´était vraiment différent. Lola ne transcrit pas en images ce que le texte raconte, elle va bien au-delà. Elle en fait sa propre lecture et l´interprète. Elle s´inspire aussi de mille petits détails ou anecdotes que je pouvais lui raconter et qui ne figurent à aucun moment dans le texte (les jeux de mon frère quand on était à l´école, d´autres souvenirs…). Si bien qu´au moment où je retouchais le texte pour l´épurer, on est entrés dans une phase de dialogue texte/images qui était vraiment enrichissante. J´enlevais des parties descriptives que portaient les illustrations, on se faisait écho mutuellement. Lola m´a vite proposé de choisir l´avion comme fil conducteur tout au long de l´album, ce qui m´a beaucoup plu puisque c´était le point de départ de l´histoire, et on jouait là-dessus. Il y a des références secrètes aux avions de fer du manège de Petit Pierre, notre école au nom d´astronaute a été rebaptisée par celui de Saint-Exupéry…On s´amusait, le projet évoluait. Ça a été une très belle expérience.

esquisse nuit Lola Roig

esquisse nuit Lola Roig

Nous concordions aussi sur les maisons d´édition, au moment (long et délicat !) où nous épluchions page web par page web celles à qui nous pourrions envoyer la maquette. Il y a eu Bologne (où Lola est allée seule et qui l´a un peu frustrée car très commercial et peu artistique), puis Montreuil avec de belles rencontres et quelques judicieux conseils. Deux maisons qui furent intéressées et hésitèrent…Et puis finalement, l´heureuse surprise arriva peu après, au tout début de l´année : ZoOm, qui faisait partie d´une des premières maisons à laquelle nous avions songé car leur philosophie et leur catalogue nous plaisaient beaucoup, nous envoyait un joli mail succinct en nous demandant si le projet était encore libre. 4ème coup de coeur ! L´histoire de Young était adoptée. Et le résultat neuf mois plus tard nous comble entièrement. À nous à présent d´assurer une longue et belle vie à La cigogne… en souhaitant que son passage dans les maisons réchauffent le coeur à de nombreux parents, grand-parents, frères, soeurs, cousin(e)s, neveux et nièces… et livrent aux enfants quelques secrets sur les origines multiples des familles et l´horizon immense et ouvert de « tous les coeurs qui gonflent ».

la carte postale présentation du projet, dessin Lola Roig

la carte postale présentation du projet, dessin Lola Roig

P.S : Merci à Lola d´avoir bien voulu partager ses esquisses dans cet article. Petit aperçu de l´évolution du travail…;-)

Publié dans Album, Article, Catalogne, France | Tagué , , , , | Laisser un commentaire