La montre brisée

C’est un souvenir d’enfance. Maman m’a prêté sa montre, un fin bracelet noir entourant le cadran, rond ou carré, à aiguilles ou à chiffres, les détails se troublent dans ma mémoire mais je me souviens avec acuité du sentiment de responsabilité qui m’envahissait en sentant cet objet dans ma main. Je pense que c’était la première fois que maman me prêtait sa montre, je commençais à peine à lire l’heure et elle avait dû me dire d’y faire bien attention. J’étais avec mes frères et nous étions descendus jouer dans le parc en bas de l’immeuble avec les copains. Je devais avoir six ou sept ans à peine. Grâce à la montre, nous saurions quand nous devions rentrer à la maison.

Nous jouons et sans cesse je pense à la montre, à cette marque de confiance que maman a déposé en moi en me la prêtant – avais-je insisté pour l’avoir ou pensait-elle que je serais plus prudente que mon frère aîné pour ne pas la perdre ?

Nous jouons, de ces jeux qui exaltent et fatiguent à la fois, et qui nous plongent dans ces humeurs enfantines parfois troubles, en demi-teintes, lorsqu’on sent le pouvoir des autres sur soi, les fils s’entremêler autour de nous dans ce tissu confus de paroles, de rires, de moqueries et de gestes brusques des compagnons de jeux. Dans cette façon particulière de l’enfance d’être soi, un morceau vivant du présent et d’un temps arrêté, une forteresse de sable qui peut s’écrouler à tout moment. Lors d’un de ces moments de confusion, l’ennui gagnant du terrain au moment où une partie languit ou la dispersion se fait sentir, je me revois soutenir la montre, la soupeser et la lever vers le ciel. Un de mes frères est près de moi mais je sais qu’il ne me retiendra pas. Je me revois regarder l’herbe à mes pieds et les fins gravillons. Je sens encore cette sensation de curiosité et de danger qui m’absorbe entièrement lorsque je me demande si la montre se briserait si je la laissais tomber. La chaleur monte à mes tempes, je sens l’objet fragile dans ma main, la voix douce de maman me disant d’y faire attention, et malgré ce sentiment aigu de danger imminent, je ressens un besoin irréfrénable de savoir. Si j’ai raison ou tort. Si on peut me faire confiance ou non.

Je sais que ce que je nommerai des années plus tard « mon expérience intime de la gravité » n’est pas un simple désir naïf de confronter mon hypothèse à la réalité mais un étourdissement de la conscience visant à mesurer la fragilité des choses, la responsabilité de nos actes à travers l’angle de leurs conséquences irréversibles. Je sais déjà toute la honte qui m’envahira et pourtant, une partie de moi veut encore croire au miracle, au fait qu’il ne se passera rien.

Je laisse alors tomber la montre. Une seule fois.

Et la montre se brisa.

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Un commentaire pour La montre brisée

  1. Rapin M-Christine dit :

    Bonjour Guénola, merci pour ce beau texte. Je vois bien et la montre et ta maman , la douce Hélène qui faisait confiance et qui n’a pas trop du se formaliser de cet incident…je ressens bien aussi ces émois enfantins qui laissent une nostalgie du temps de l’insouciance. A bientôt pour une belle nouvelle lecture. Je t’embrasse. M-Christine

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