Inventaire parental

Cela fait deux ans aujourd’hui que mes parents ont quitté ce monde, de façon brutale, inattendue, incohérente. Violemment, eux qui étaient pacifistes et bienveillants. Ensemble, comme deux héros romantiques.

Je n’ai pas envie, pour ce funeste anniversaire, de donner l’impression de m’apitoyer sur ce sort, ni de donner en pâture des larmes ou de peser dans le souvenir des autres, libres de trouver ce jour superbe. De fait, ce jour était superbe, pour eux aussi, avant que.

Il m’arrive de penser, parfois, que ce territoire mystérieux où ils se trouvent à présent – ou plutôt cet état, celui de la mort – est finalement peut-être le plus doux, le plus confortable, le plus serein de tous. Sans entrave, sans peine, sans peur. Et je ne sais jamais si cette pensée est le signe d’une certaine sagesse ou le symptôme d’une dépression profonde et silencieuse.

En hommage à leur mémoire, j’ai eu envie d’écrire cet inventaire parental, en m’inspirant de celui de Frédéric Beigbeder dans son « Roman français ». Une façon de réfléchir à l’héritage personnel qu’ils m’ont légué, aux jeux de miroirs et à tout ce qui les rend éternellement vivants.

Ce qui me vient de ma mère : 

– Une certaine émotion quand passe une chanson de Mannick.

– Aimer gratter la terre.

– Observer et écouter les oiseaux.

– Le pacifisme.

– Ne jamais se maquiller, ne pas être coquette.

– Les gâteaux faits maison.

– Le côté « dans la lune ».

– La gymnastique et la randonnée.

– Préférer écouter que parler.

– Laisser les autres choisir, s’adapter.

– Aimer se déplacer en vélo.

– La pudeur des sentiments.

– Ne pas stresser, rester calme en toutes circonstances.

– Aimer les fleurs.

– Donner son sang, quitte à s’évanouir.

– L’appel de la forêt.

– Se sentir gênée aux questions trop personnelles ou quand on nous demande de « nous raconter ».

– Dire « un chouïa », « c’est ballot », « Y’a du monde dans Landerneau » et « biquette ».

– Ne pas céder aux caprices.

– Aimer marcher, dans la montagne ou dans les bois en particulier.

– Ne pas juger les autres, la tolérance.

– Les tisanes le soir.

– Les veines apparentes et la circulation sensible.

– Aimer le caractère et la compagnie des hommes, accepter leurs défauts et apprécier leurs qualités.

– Faire passer les autres avant soi-même.

– Faire parfois semblant d’écouter alors qu’on vaque à ses pensées ou rêveries.

– L’indifférence envers les ragots.

– Ne pas vouloir s’imposer et s’écarter de tout conflit.

– Défendre la cause féminine, en douceur.

– Préférer la profondeur et la constance des sentiments plutôt que les élans fusionnels.

– Participer aux activités scolaires de ses enfants.

– La bienveillance ; vouloir le bien des autres et se réjouir de leur bonheur.

– Le goût des lettres manuscrites.

– Confondre certaines couleurs et dire « yeux noisettes pas mûres » au lieu de « marron-vert ».

– Endurer des choses pas toujours simples sans se plaindre, ni montrer qu’on souffre.

– Le scrabble.

– Apprécier la compagnie des enfants mais aimer aussi les voir grandir.

– L’autonomie, ne pas avoir peur de la solitude.

– Aimer les autres tels qu’ils sont.

– Ne pas savoir dire non, avoir peur d’offenser ou froisser l’autre.

– Se demander ce qu’on va faire à manger, la liste des courses.

– La force intérieure.

– Supporter l’absence sans trop de problèmes.

– Trouver important que les enfants aillent dormir tôt, 21h maximum.

– Observer les arbres et les fleurs, remarquer leur floraison.

– L’empathie, être sensible à ce qui arrive aux autres.

– Savoir créer des liens et la fidélité indéfectible à ceux qu’on aime.

– Mettre des légumes à tous les repas, chercher l’équilibre et mener une vie plutôt saine.

– Essayer de dire « Zut ! » ou « flûte ! » avant un gros mot.

– N’aimer ni la foule ni le bruit.

– Préférer une infusion de thym, miel et citron plutôt que n’importe quel médicament.

– Aimer faire des cadeaux, offrir des livres.

– Ne pas être possessive.

– Les activités bénévoles.

– Éviter de jeter l’argent par les fenêtres.

– Être attachée aux membres de sa famille et se souvenir des défunts.

– Valoriser les choses simples que l’on a.

– Les pique-niques dans un pré ou sur le bord de la route, en vacances.

– Une bonne santé et quasiment jamais de visite médicale.

– Faire de la fondue savoyarde à Noël et décorer la maison pour cette fête, mais ne jamais acheter de vrai arbre.

– Offrir les cadeaux à minuit.

– Le besoin et le goût de lire.

Ce qui me vient de mon père :

– Le goût et le besoin de voyager.

– Siffloter.

– L’amour des mots, des proverbes et expressions imagées.

– L’intransigeance.

– Aimer rire et se rappeler des anecdotes cocasses.

– Le sens moral, la loyauté.

– La méfiance envers les médecins et les charlatans.

– L’humour parfois sarcastique.

– Passer du coq à l’âne et perdre le fil quand on raconte quelque chose.

– L’esprit critique et une forme de lucidité, parfois sombre.

– La susceptibilité et la tendance à bouder au lieu de parler.

– La gourmandise pour le chocolat et les fruits secs.

– L’enclin aux grandes amours platoniques.

– L’altruisme, se sentir plus utile aux autres qu’à soi-même.

– La tête encombrée de trop de pensées.

– Le souvenir du passé et le coucher sur le papier.

– Aimer découvrir des cultures étrangères et partir à la rencontre de l’autre.

– Soupirer, quand quelque chose nous irrite ou nous accable.

– le fromage blanc à la crème de marron.

– Le goût de la propreté.

– Préférer se débrouiller par soi-même avant de demander.

– Le menton en galoche.

– Aimer les conversations à l’infini et débattre.

– Rire de ses propres bêtises et se moquer facilement – mais gentiment.

– Quelque chose dans les yeux, ou le regard.

– Ne pas aimer les vantards ou les gens qui se la racontent.

– Les bivouacs et les feux de cheminée.

– Le fado, Césaria Evora et certaines pièces de musique classique. Avoir tendance à toujours écouter les mêmes disques.

– L’anxiété, se faire du souci, en particulier pour les autres.

– La photo, surtout en noir et blanc.

– La bonne humeur, en général, quand ça va bien.

– L’impression de vide et de la vanité de toute chose, quand ça va mal.

– Avoir le mal de mer et pas vraiment le pied marin.

– Dire « ma fillette », « À toute allure » pour « À tout à l’heure », « enfin bref ».

– L’art de faire des galettes bretonnes au sarrasin.

– Apprécier le cidre et le boire dans une bolée ou un verre en terre cuite.

– Avoir peur de sa propre obscurité et de perdre la raison.

– L’animation, les camps et les nuits sous tente ou à la belle étoile.

– Le sens de la répartie.

– Trouver que les gens se leurrent, souvent.

– Aimer taquiner – et être taquiné.

– Les beaux livres.

– Se sentir bien quand on vient en aide à ceux qui en ont besoin.

– Ne pas supporter de voir un talent gâché.

– Le caractère têtu.

– Être quelqu’un sur qui on peut compter, la confiance.

– Trouver les femmes plus intéressantes que les hommes, en général.

– Remplir la maison d’amis, aimer en être entouré et les faire se rencontrer.

– Être indifférent aux commérages mais adorer écouter des récits de vie.

– Vouloir avoir raison.

– La résistance physique et le goût de l’effort.

– Une certaine arrogance quand on est sûr de sa position.

– Avoir peur de se tromper et de prendre une décision erronée.

– Ne pas accorder sa confiance facilement.

– Les insomnies.

– L’intuition.

– Se sentir bien dans la diversité ; ne pas supporter les esprits étriqués et fermés.

– Aimer transmettre, enseigner et animer un groupe.

– La montagne.

– Adorer regarder des diapos.

– Ne pas supporter la paresse.

– La possibilité de sombrer.

– La curiosité de l’autre.

– Avoir tendance à être plus dur envers ses propres enfants que ceux des autres.

– Réfléchir aux questions existentielles et avouer ne pas savoir.

– Osciller entre prudence et imprudence.

– Ne pas se rendre compte que l’on adopte parfois un ton cassant ou qu’on envoie des piques blessantes.

– L’amour de la liberté et de l’indépendance.

– Savoir garder des secrets mais mesurer parfois leur poids.

– Le papier d’arménie.

– Le goût de grimper aux arbres.

– L’amour profond et durable mais la gêne envers les démonstrations affectives trop marquées.

– Le goût et le besoin d’écrire.

 

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2 commentaires pour Inventaire parental

  1. lepetit dit :

    J’ai attendu avant de t’écrire … Je voulais simplement te dire que pendant ces deux années j’ai souvent pensé à tes parents que je ne connaissais pas et à ton immense chagrin. Ton billet est superbe et j’ai pleuré en le lisant. Tes parents ont réussi une fille exceptionnelle, garde les dans ton cœur et reste ce que tu es puisqu’ils sont en toi pour toujours. Je pense à toi… vraiment. Sophie (des Grigris)

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