Rocaviva – L´âme de Climent Olm au creux des roches vibrantes

« Mon poème n´a pas de mots »

Emily Loizeau – « Vole le chagrin des oiseaux »

 ImageUn petit papier en poche, depuis  septembre 2012…Sur ce papier, une photo représentant une roche sculptée. Un gris pénétrant fissuré d´ombres et de lumières, fleur-de-granit éclose des prés et des arbres verdoyants autour, poésie de pierre posant, solennelle, devant la chaîne du Cadí. Les flancs de la montagne prêtent un autre gris, plus sombre, en écho à cette roche tandis que la neige au sommet l’illumine, céleste, de façon énigmatique. Cerné d´une nouvelle nuance de gris (le noir eût été trop funeste), le petit papier qui se froisse dans ma poche livre seulement quelques lignes mystérieuses : le nom du site, Rocaviva, et un indice intriguant « Un Laberint Màgic ». Mes yeux s´arrêtent sur ce « M » souligné. Je découvrirai quelques mois plus tard que c´est sous le «a» en réalité que l´artiste trace une ligne, un trait d´union plutôt qu´une coquetterie lettrée pour vénérer l´amour dans son sens le plus profond. Mais de l´artiste justement, le petit papier ne dit rien. Cette absence d´égo du créateur m´intrigue et me séduit car cela n´est pas courant. Je me demande alors si le site est l´œuvre d´un seul homme, d´un collectif  ou bien encore d´une femme. Non, bizarrement, je ne pense pas à une femme, comme si cette pierre fleurie ne pouvait être qu´une offrande masculine ou que la pierre, dans sa force yin, convoquait d´être domptée par des mains animées d´une énergie yang.  À dire vrai, je n´ai plus la moindre idée de ce à quoi je pensais à ce moment-là, le plus probable étant que je ne pensais à rien. À rien d´autre qu´à l´énigme posée à l´ombre de cette roche sculptée.

Cela ne faisait que quelques jours que j´avais posé mes valises à La Seu d´Urgell, pour y travailler et y vivre « à temps partiel » et ce petit papier glané en allant accomplir quelques formalités pesantes m´apparut comme une offrande, un signe de bienvenue. Non loin de là, la promesse d´un lieu et d´une âme complices. Pourtant, j´attendrai neuf mois pour m´y rendre. Neuf mois sans jamais perdre de vue l´envie de découvrir ce site et d´en percer le mystère. Plusieurs fois, le papier s´égarera chez moi et, chaque fois plus froissé lorsque je le retrouvai dans des interstices improbables, je serai tentée de le recycler en me disant que j´en retrouverai un plus présentable. Mais je ne le fis pas, je conservais mon passeport de bienvenue comme s´il s´agissait d´un talisman. Je le plaçai chaque fois en évidence afin de trouver le moment propice pour composer le numéro inscrit au dos et prendre rendez-vous pour une visite. Je parlai même du site « que je comptais découvrir au plus vite» à un ami artiste dans une carte de vœux écrite en début d´année et qui ne lui parvint jamais. Je relus ces lignes lorsque je fis mon déménagement, mi-amusée mi-agacée contre ma fâcheuse tendance à écrire des lettres qui ne partent pas. Je retrouvai également le petit papier froissé. Quand on connaît mon allergie aux papiers qui traînent et s´accumulent, sa survie dans mon espace aspirant au minimalisme tient du miracle.

Néanmoins, cette gestation de neuf mois ne fut pas seulement le fruit de mon talent récent à interposer des temps et des espaces indéfinis entre mes désirs et leur réalisation. Sur le même petit papier, il était mentionné que les visites à Rocaviva n´étaient envisageables que de mai à novembre, les samedis matins. Or, je reprenais chaque week-end la route pour Montserrat et, comme tout oiseau migrateur, j´attendis moi aussi le printemps pour changer le rythme de mes voyages et rester davantage dans les Pyrénées. Tout, jusqu´alors, concourrait à l´attente, au désir suscité par  l´attente.

Puis, il y eut la surprise, courant mai, de découvrir que Rocaviva « descendait à La Seu ». C´est ce qu´annonçait en effet les affiches ponctuant le chemin de l´école que j´empruntais chaque jour avec mon enfant. Y apparaissait une autre roche sculptée, donnant cette fois un visage à la pierre, ou plus précisément deux visages, se divisant et s´embrassant : j´eus la sensation, la première fois, d´être face à un des rochers sculptés de l´Abbé Fourré, et je sentis un frisson me parcourir l´échine. La fulgurance de cette évidence : je ne pouvais plus attendre, il fallait absolument m´y rendre et toucher ces pierres.

ImageDès le lendemain matin j´étais au Conseil régional où se tenait la petite exposition photographique du site. Le nom de l´artiste y était enfin révélé : Climent Olm. Je n´avais jamais entendu ce prénom ici en Catalogne et je me surpris alors à penser qu´il était étranger, d´un pays méconnu et reculé dans le nord de l´Europe par exemple. Mais peut-être étais-je inconsciemment influencée par ma rencontre récente avec un artiste hollandais vivant à Ossera, Nico de Winter, ou bien par mon obsession, depuis plusieurs mois, de réaliser un voyage désiré depuis longtemps dans les pays baltes, en Estonie en particulier. Je voyageais dans des sonorités lointaines et baroques et ce nom résonna à mes oreilles comme une signature proprement artistique, peut-être même un pseudonyme : Climent Olm ne pouvait être comptable. Les fées s´étaient penchées sur son berceau pour lui prodiguer des dons, le destiner à un monde supérieur où les êtres visibles et invisibles devaient se rencontrer. Un démiurge.

La première fois que je composai son numéro de téléphone pour concerter la visite, ce n´était en réalité pas le bon moment. Non pas pour lui (en apparence) mais pour moi. Il s´agissait d´une urgence, celle de l´appeler enfin et de prendre rendez-vous pour le week-end suivant. Je dois confesser un handicap : je déteste téléphoner (à qui que ce soit) sans pour autant être capable d ´expliquer cette réticence qui frôle parfois la paralysie. Cela me rebute tellement que je finis toujours par choisir le pire moment pour le faire. À ce moment précis, donc, j´étais en train de faire une courte pause entre deux examens oraux et j´apercevais déjà au loin un de mes étudiants en train de fumer, prêt à l´épreuve. Je savais qu´il m´avait vue et sans pourtant le regarder ouvertement afin d´éviter un pacte visuel avec lui qui aurait encore retardé cet appel, je tapotai fébrilement le numéro de cet énigmatique Climent Olm sur mon téléphone. Sans même y songer, je m´apprêtais à parler anglais ou, qui sait, des dépouilles anciennes de hongrois peut-être. Surprise : il me répondit dans un catalan sans accent. Me félicita du mien à la fin de la conversation (malgré l´accent). Il reconnut celui-ci cependant car il me demanda d´où je venais et, semblant enthousiaste lorsque je lui révélai mes racines bretonnes, m´avoua qu´il parlait un peu français. Ouf, il ne se mit pas en tête de converser dans une lointaine langue celtique que j´eusse ignorée. Regardant dans la direction de mon étudiant, consciente que je devais reprendre dans quelques instants mon masque d´évaluatrice, c´est Climent que je mis à l´épreuve en lui parlant alors un peu français. Je lui demandai notamment si une petite fille de 4 ans peu encline aux longues marches et sa sœur aînée enceinte un tantinet « ô la gravité n´est plus la même !» pourraient constituer un frein à la visite. Il hésita et je résolus de conclure à sa place : je viendrai seule le week-end suivant. Il parut soulagé. En réalité, j´avais moi-même envie de savourer la visite sans frein – en tout cas la première fois – et je réalisais d´un coup que j´avais une soif inextinguible de silence et de solitude. Quoi qu´il en soit, ce premier contact – malgré mon téléphone défectueux qui ne me faisait comprendre qu´un mot sur deux – se fit très naturellement, le ton était amical et spontané. En raccrochant, comme bien souvent, je me fis la réflexion que ce n´était finalement pas si sorcier d´appeler quelqu´un, fusse t-il un parfait inconnu.

Il y eut un second de fil, la veille de la visite. A la fois pour confirmer l´heure de la rencontre mais également pour annoncer quelques changements : j´avais en effet contacté une de mes étudiantes originaire d´un village non loin du site de Rocaviva pour passer la voir au retour afin de lui rendre des contes qu´elle m´avait prêtés. Elle s´exclama aussitôt : « Tu vas à Rocaviva ? Oh, je voulais y aller justement la semaine prochaine, j´ai écrit un petit papier sur l´endroit dans le journal andorran après avoir vu l´exposition. Est-ce que ça t´embête si mon mari et moi t´y accompagnons demain ? » Adieu silence et solitude, mais de quel droit lui refuserais-je, moi, ce droit de visite ?! Un artiste comme Climent Olm mérite d´être connu  – et reconnu – parmi les siens, habitants de l´Alt Urgell, la Cerdagne ou ce plus contesté Baridà, un territoire aux frontières indécises qui semble diviser plutôt que réunir. J´apprendrai le lendemain que les habitants de Mussà, le village le plus proche du site, ne sont pas précisément réputés pour leur ouverture d´esprit. Ermite sur sa propre terre, Climent Olm y est considéré comme un « original » ou un « marginal ». Nul n´est prophète en son pays…Mais bien ignorants sont ceux qui détournent leur regard de ces roches vibrantes et ferment leurs oreilles au message qu´elles transportent. Le manifeste « indi » de Climent défend pourtant clairement les mêmes causes que les catalanistes et indépendantistes, revendiquant le droit à décider de tous les peuples, minorités et nations, et invoquant les valeurs du respect, de la dignité, de la justice et de la paix. « Il est temps de se réveiller ! » clame Climent. Sur le chemin de Rocaviva le lendemain, au cœur du labyrinthe, je trouverai des centaines de visages et mille yeux ouverts ou fermés dont le murmure bruisse entre les herbes folles, avec la voix complice des lutins qui répètent « Réveillez-vous ! ».

Si le message de Climent est peu entendu parmi les siens, c´est peut-être parce qu´il ne s´élève pas parmi le brouhaha consensuel ou grossier d´un comptoir de bar où l´on regarde surtout le jeu de jambes des footballeurs du Barça et où l´on ne sait plus exactement à quelle étoile cernée de bleu l´on se réfère. Climent est un solitaire. Un ermite…Et un artiste. Il fait parler les pierres et cela suffit pour qu´on se méfie de lui. Et puis il vit, lui, réellement selon sa propre étoile. Il a créé son univers, singulier et magique, au cœur de la nature où il a grandi, en épousant les roches pour qu´elles lui tiennent compagnie mais aussi pour qu´elles parlent longuement aux hommes. D´aucuns préfèrent alors le coincer dans leurs marges – cet au-delà infranchissable de leur propre imagination. Certains pénètrent même parfois son espace, sans-doute effrayés par le chuchotement des pierres et, dans un geste de colère ou d´envie, déboulonnent une roche et la font rouler jusqu´en bas…le plus bas possible, pour qu´elle disparaisse, le plus bas de leur propre estime aussi.

Mais nous n´en sommes pas là lorsque Climent me rappelle quelques minutes plus tard, je ne sais encore rien de lui, ni des gens de Mussà ou du Baridà et cela n´importe pas. Climent me demande si, par hasard, je passerai dans l´après-midi dans un bazar chinois. « Oui, je peux ! » lui dis-je, « de fait, j´avais l´intention d´y aller» – ce qui est vrai. Comme à peu près tout à présent est manufacturé en Chine, j´aime aller directement à la source trouver certains produits bon marché et converser dans les deux trois mots de chinois qui me restent avec les propriétaires – qui rient toujours aux éclats à mes prouesses linguistiques. Ils ne comprennent jamais vraiment comment une Française d´origine bretonne exilée en Catalogne sache demander un prix en chinois et s´amuse même parfois à marchander – car cela se fait là-bas et elle est bien une des rares ici à le savoir – mais ce qui les intrigue encore le plus c´est qu´elle n´oublie jamais de leur demander d´où ils viennent…La question des origines ne semble pas intéresser le commun des mortels, que ce soit pour un produit « made in China » déplacé de son contexte et payé donc trois fois plus ailleurs, ou pour les personnes tenant ces haut-lieux de l´exotisme mondialisé. La carte de Chine est vierge dans beaucoup d´esprits. Je ne réfléchis à rien de tout cela lorsque Climent me demande si je peux passer dans un bazar chinois mais je suis terriblement curieuse de savoir ce que ce dompteur de pierres va me solliciter. Certainement pas des housses pour empaqueter des draps et des couettes comme moi qui suis en plein déménagement… « Pourrais-tu m´apporter des llangardaix si tu en trouves ? » Des…llanguardaix, euh…ce sont des lézards ça en français n´est-ce-pas ? Mon expérience de la Chine du sud où tout se mange me fait douter un quart de seconde sur la nature vivante ou non de la bestiole avant que Climent sauve mon imagination délirante en précisant : « Oui tu sais en plastique…Il y en a des pochettes de 25 cm ou 15-20 cm, tu pourrais m´en apporter 3 de 20 et 2 de 25 par exemple. Et si jamais tu trouvais d´autres animaux, tu peux les prendre aussi…mais des araignées, non, ça non ». Les photos des roches fleuries, des figures à trois yeux ou de visages cubistes se mêlent dans mon esprit, je n´y vois pas l´ombre d´un lézard mais je ne pose pas de question. Je me doute que cet achat oriental trouvera sa place sur une pierre du pays, trompe l´œil pour égarer les promeneurs hardis. Lorsque je me retrouve quelques heures plus tard dans un premier bazar, mes rudiments de chinois ne servent à rien et la traduction au catalan ou au castillan non plus : le Chinois devant moi ne voit absolument pas où je veux en venir avec mes lézards, il me sort tour à tour des pinces à linge, des petits sacs (confondant le contenant et le contenu), un ouvre-boîte et finalement un jouet en plastique pour le bain – on chauffe mais ça n´a quand-même rien à voir avec ma recherche reptilienne. Je tente ma chance dans un second bazar. Je suis face au rayon « chinoiseries ludiques », perplexe. Ma fille à côté, se montre, elle, passionnée. J´inspecte chaque petit paquet contenant une faune improbable. Je vois des sortes de crocodiles affreux dans des couleurs criardes. C´est ce qui se rapproche le plus des lézards et de la description de Climent côté taille mais je ne suis pas convaincue. Je décide de le rappeler. « Oui, Climent, c´est Guénola, je te rappelle car je suis chez le Chinois là, devant des sacs de reptiles, mais je ne vois pas de llangardaix exactement, ce que j´ai dans la main, je dirai que c´est plutôt entre le dinosaure ou…non non dinosaure quand-même pas mais disons…le crocodile ou le caïman, ce qu´il y a en Louisiane là…». Je l´entends rire et s´exclamer : « ah mais c´est la même chose, non ? » – « Ah bon vous trouvez que c´est la même chose ? Je sais pas moi…je me dis que si je me retrouve devant un lézard ou un crocodile, je n´aurais sans-doute pas la même réaction mais… » Il rit de plus belle. Il a un joli rire, envolé. Je finis par rire aussi en réalisant l´absurdité de la situation : les gens qui passent près de moi et m´entendent me regardent de façon incrédule, mes sacs de caïmans au creux de la main et discutant au téléphone de la différence entre un lézard, un crocodile ou un diplodocus. Je lui décris ensuite le plus sérieusement du monde le contenu d´une autre pochette et il m´encourage à lui rapporter ces trouvailles, hideuses ou non. Ma fille, elle, m´interroge ensuite, curieuse : « Mais tu parlais avec qui ? C´est pour moi ça maman ? » – « Euh…en fait non, c´est pour cette personne avec qui je parlais au téléphone, je pense qu´il en a besoin pour ses cailloux. Je t´emmènerai, tu verras. ». Cette réponse a beau lui sembler totalement logique et naturelle, elle n´en réclame pas moins son petit lot de chinoiseries et repart, elle, avec des dinosaures. Normal, pensé-je, elle est allée il y a peu au musée voir leurs empreintes et leurs œufs avec sa classe…et de fait, nous devons quitter ce bazar au plus vite et oublier nos histoires de lézards car ses compagnons l´attendent pour la fête d´anniversaire de l´une d´elles. Cinq bougies, un beau jardin regardant la chaîne du Cadí, le pollen du mois de juin…nous laissons le vent danser autour de nos cheveux tandis que nous rejoignons à vélo le lieu de la fête. C´est le premier jour de l´été. Ce moment si particulier où la lumière ne pèse rien et où nos envies s´étirent. David arrive, aussi désinvolte et brouillon qu´un dessin au crayon griffonné à la hâte. Il fait quelques politesses aux adultes mais je sais qu´il a surtout envie de jouer avec les enfants. Eux se souviennent de cette autre après-midi d´anniversaire où il s´était mis à plier dans des feuilles blanches des avions qu´il leur offrait ensuite, puis le ballet de tous ces avions virevoltant au-dessus des têtes. Depuis, ils le reconnaissent comme un des leurs, le prince des enfants. Notre fille en est d´autant plus fière qu´elle sent bien que pour  le monde des adultes, ce qu´il envoie en l´air, ce sont plutôt  les normes et les conventions – ce qui amuse moins les grands, en général.  À part peut-être les parents de cette amie chez qui elle va dormir cette nuit, pour la première fois.

Le lendemain, je me lève à l´aube, dans une solitude sereine et lumineuse, laissant dormir le prince dans ses mille et une nuits et songeant à celle qu´aura passé notre enfant. Il a fait de l´orage cette nuit, son sommeil n´aura donc pas été clément à coup sûr. Je renonce à trop y penser et je prends la route vers le clément Climent, accompagnée de mon fidèle Léonard Cohen, la lumière est belle jusqu´à Martinet. Puis, en empruntant la bifurcation vers Mussa, une brume se lève et s´épaissit au fil des kilomètres. Bientôt, le décor est irlandais, irréel. J´avance au pas derrière un camion du Cadí venu s´approvisionner en lait dans ces villages reculés autour desquels paissent les frisones, vaches noires et blanches de la région.

Et c´est dans un décor noir et blanc lui aussi que je gare ma voiture en arrivant au lieu-dit. J´attends un peu mes amis, essayant de déchiffrer les alentours au cœur de la brume épaisse. Je respire profondément l´air frais et humide, je regrette les parfums de genévrier qui ont rempli ma jeunesse. Je suis à l´expectative du lieu à découvrir, de la rencontre avec Climent. Peu après, une voiture avec trois visages familiers à l´intérieur s´avance. Nous nous saluons avec effusion puis nous mettons en route.

Toute cette lente et longue digression pour arriver à l´essentiel…Juste avant d´arriver, nous lisons une pancarte conseillant aux visiteurs d´observer le silence. Mon étudiante au nom solaire, enjouée et d´ordinaire bavarde, se réjouit en remarquant que l´on oublie trop le silence, en général. Je souris. Puis, au détour d´un chemin, comme une apparition, Climent est là. Fin comme une tige de bambou, au regard brun dont l´intelligence semble la source, il nous embrasse tour et à tour  puis nous enjoint à le suivre. « En file indienne » pour éviter de sacrifier les fleurs sauvages. Il nous donne aussi un petit autocollant représentant une main, je reconnais le symbole de son « manifeste indi ». « Ça c´est un passeport » explique t- il. « Pour que les lutins vous laissent passer ». Art brut total, me dis-je en moi-même…se font en écho mille souvenirs de visites, rencontres, imaginations qui bifurquent, oubli du rationalisme quotidien, fantaisie, liberté de penser, liberté de créer, liberté tout court. Nous marchons un peu, dans la brume humide d´un pré aux parfums de rosée, avant d´arriver à la première roche. Premier visage. Et le nôtre, figé, stupéfait, immédiatement admiratif. J´oublie l´art brut. Cet homme n´improvise pas, son tracé est sûr, sa technique si peu amatrice, ses roches…si vivantes. Au fil de nos pas, un land art qui n´est pas éphémère se déploie, jeux d´écho entre les roches placées dans des diagonales mystérieuses, clins d´œil soudain à l´ombre d´une feuille, hibou scrutant notre équipage, perché au-dessus du sentier ou visages aux yeux clos nous oubliant en contrebas. Partout où le regard se pose, une roche nous invite à la contempler. Longtemps je ne dis rien. J´essaie même, sans vraiment y parvenir, de m´abstraire des paroles qui flottent entre chacun. Mon étudiante a rompu bien vite son vœu de silence et commente à Climent son article, heureuse de voir que sans s´y être rendu avant, elle avait cerné l´essence de Rocaviva. Son mari, russe, intercale dans sa conversation quelques mots en français pour m´en rendre complice.  Notre autre amie, qui fut aussi mon étudiante, est elle aussi concentrée sur la fascination qu´exerce sur elle les pierres. Climent parle d´un ton bas, posé, avec des inflexions d´humour ou de gaieté. Parfois même d´une forme d´ingénuité, lorsqu´il nous demande pourquoi, selon nous, certaines de ses pierres ont été déboulonnées et ont roulé jusqu´en bas. Sa bonté est telle qu´elle ne semble pas prévoir de place à de possibles vilénies. Il désarme par sa façon d´avoir jeté les armes.

Nous parvenons à un petit bois près d´une clairière et Climent nous invite à marcher entre les arbres, de fins boulots à l´écorce tendre. Marche méditative pour absorber la dimension du labyrinthe qui nous gagne tous. Au bord du pré, le profil d´une femme taillé dans la roche offre sa beauté au soleil. Impossible de ne pas penser aux figures cubiques et aux courbes lunaires de Picasso. Plus tard, lorsqu´il nous invitera à entrer chez lui, je remarquerai sur un pupitre un livre ouvert montrant un tableau de l´artiste  andalou. Puis, quelques mètres plus loin, posé à la rupture d´un chemin, « Le cri » de Munch fait pierre. Il nous confirme : « Cette roche contenait toute la colère provoquée par les injustices de l´humanité. Elle criait contre les hommes, de désespoir… ». C´est pourtant la seule parmi les autres à être si douloureuse. Les consoeurs granitiques sont en général silencieuses, méditatives, clairvoyantes, sereines, parfois même ludiques. Comme ce lutin caché sous un autre rocher, moqueur. Ou ces serpents qui sortent d´une faille, espiègles. Plus haut encore, à ce stade où nous aurions été incapables de retrouver notre chemin, les contours d´un homme et d´une femme sur la surface lisse d´une roche nous évoquent immédiatement, au mari russe et à moi, les figures communistes du bloc soviétique. Droites comme des i, solides sur leurs jambes musclées et les épaules larges. Je n´arrive même pas à déterminer si c´est mon séjour en Hongrie ou celui en Chine qui me renvoie à cette image mais Vladimir confirme, cela ne fait aucun doute pour lui. Climent ne semble pourtant pas conscient de cette référence. Et bien qu´il rende peut-être des hommages parfois au creux de ses pierres, il démontre avant tout un génie propre. Une immense liberté.

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Le ciel s´est éclairci au fur et à mesure que nous montions et la brume est tout-à-fait levée lorsque nous franchissons la frontière entre la Cerdagne et l´Alt Urgell – ligne magique que nous ne reconnaissons évidemment à rien mais juste avant laquelle Climent nous arrête en nous la signalant…et pour laquelle, dans un élan d´ironie, il nous somme de présenter notre passeport aux lutins. J´en profite pour lui faire remarquer le nombre incroyable de digitales sur le chemin et lui demande s´il en connait la valeur dans le monde de la féérie. « Non ! » s´étonne t- il. « Ah et bien, il faut s´en éloigner, car selon les elfes et les gnomes, la sève toxique qu´elles contiennent provoquent des passions fatales… » Nous rions. Je suis de nouveau sur les causses de ma jeunesse, la terre après la pluie, l´odeur enivrante des coccinelles dans les clairières, le pollen ou le blé fauché qui chatouillent les narines, la menthe sauvage et les herbes interdites. Et lui, à travers mon accent français, est peut-être aussi parti loin dans les pensées du passé, engouffré dans le souvenir de cette fiancée française  qui l´initia à la langue de l´au-delà des Pyrénées. Je ne sais pas. Lui non plus ne sait pas. Le silence, seul, nous réunit dans le présent. Notre solitude, seule, nous réunit, chemins parallèles qui parfois se croisent, défiant toute logique.

Pourtant, le sommet vers lequel nous nous acheminons, se remplit de visages. Desperta´t !* Ce grouillement soudain d´yeux et de voix a quelque chose d´inquiétant et de doux à la fois, un murmure collectif, une voix qui s´élève. Tout en haut, un large cercle est tracé. « Le cercle magique », chuchote Olm. « Nous allons en faire trois fois le tour, en silence ». En file indienne, nous nous suivons et marchons lentement, pénétrés par la quiétude matinale. Grâce au mouvement circulaire, notre regard embrasse l´étendue de la beauté de tous côtés. La majestuosité du Cadí. La plénitude de la Cerdagne. Les reliefs escarpés du Baridà. Les villages de l´Alt Urgell, accrochés aux flancs du temps.

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Malgré ces rites, Climent ne joue pas au gourou. Il n´en a ni l´arrogance ni la vanité. Réservé, il laisse à ses roches le loisir de parler pour lui. Humble, il s´efface derrière leur éternité. Je lui demande s´il a peur de l´avenir de Rocaviva lorsqu´il ne sera plus là. Il me dit que non. Qu´il ne s´inquiète pas du tout de cela, qu´elles resteront là et continueront à diffuser son message. J´ose timidement lui parler des rochers sculptés de l´Abbé Fourré, sérieusement détériorés par l´érosion et le piétinement mais il ne semble pas affecté par cette hypothèse, ni par la paternité perdue de tous ces enfants de Rocaviva. Je comprends que son affaire, c´est plutôt de vivre. Que sa santé l´a peut-être déjà invité à caresser l´autre monde et qu´il préfère ne pas craindre l´énigme de la mort. Son espace est rempli de mandalas, de vies réincarnées, de dépassement de soi. La sérénité de la montagne est la sienne.

En redescendant, nous voyons la roche sur laquelle les llangardaix s´épanouissent. Posés en trompe l´œil, ils ressemblent à ces mouches que les femmes mettaient sur leur visage par coquetterie à la cour de Versailles. C´est le moment de sortir mes petits paquets d´affreuses bestioles. Climent éclate de rire en les découvrant ; son visage se fend d´une grimace en voyant les caïmans orange aux crêtes vertes et il s´esclaffe « Ceux-là je devrai sans-doute les peindre ».  Mes amis nous regardent tour à tour ahuris, ne comprenant pas du tout ce que viennent faire là ces hideux animaux de plastique. C´est comme improviser un air de biniou en plein opéra, une sorte de diversion profane. Puis, ils observent de plus près le visage à trois yeux strié de cicatrices reptiliennes auprès duquel nous sommes assis et je raconte amusée l´étrange commande que m´avait passée Climent la veille. Peut-être est-ce cette complicité naissante ou le temps qui s´étire sans se résoudre à se rompre…mais au lieu de nous conduire au point de départ où nous nous quitterons, notre guide improvise alors un détour et nous invite chez lui. Un simple refuge au départ devenue bicoque bucolique qu´il a faite entièrement de ses mains, antre chaleureux et simple, tous yeux ouverts sur la nature et le Cadí. De nouveau, le temps me saisit au col et me ramène à la cabane de Yannick, l´été de mes vingt ans.

Et malgré moi, Baudelaire. Ici tout n´est qu´ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Le luxe de la liberté, ce chant ouvert sur la vie qui ne se mesure à aucun prix. Et longtemps après, Rocaviva résonne en moi, le petit papier froissé dans ma poche gardant le secret de cet homme qui faisait parler les pierres.

Rocaviva-7

* « Réveille-toi ! »

Pour avoir un aperçu de ce site, cliquez ici sur « Album Rocaviva« . Mais surtout, allez-y !

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