France insolite et personnes singulières : Claude.

C´est un matin paresseux de dimanche, le soleil tarde à se lever et la cafetière italienne murmure crescendo dans la cuisine. Déjà las de sortir quand bien même nous n´y avons même pas songé, nous vaquons à de menues occupations. Je me dirige finalement vers le lecteur de disques pendant que ma fille attrape une de ses peluches et j´y introduis Gothan Project. Premières notes, j´échange un regard complice avec ma belle enfant. Sans un mot, nous nous mettons à tournoyer. Chacune de notre côté, nous commençons à nous élever dans une danse transe, les bras levés. Qui peut encore prétendre que Gothan Project ne fait pas danser les enfants de trois ans ? Rythmes de tango-blues, mélopées qui envahissent l´espace, et deux enfants, une grande une petite, une fausse et une vraie, qui dansent. Tournent tournent tellement que soudain me viennent des images de derviches tourneurs cherchant dans le mouvement circulaire une élévation divine, une spirale vers les cieux, une communication fluide avec l´au-delà. Nous virevoltons et j´entends encore le rire de mon enfant qui dégringole au creux de mon oreille, cristallin et ricochant sur les notes du groupe argentin tandis que je m´écroule sur un des canapés, les bras en croix et les yeux clos, exaltée, derviche à l´abandon de la mémoire…Mon au-delà spirituel me mène aux confins d´un causse aveyronnais, une fin d´après-midi lumineuse du printemps 1995.

Nous rentrons avec Yannick vers sa caselle. Ce mois-là, je vis là, chez lui et avec lui, avant d´aller passer des examens dans ma lointaine université parisienne. Le présent est notre rythme, nous avons vingt ans à peine. Nous goûtons simplement chaque jour le soleil, chaque nuit la lune. Nous ne vivons de rien, sinon de la beauté du temps et de notre âge insolent. Cet après-midi là, en passant devant la maison de Claude, la voisine dont il m´a souvent parlé, nous la voyons se prélasser comme un chat au soleil sur son pas de porte. Elle nous fait signe et nous invite à la rejoindre : « eh oh les enfants, venez donc prendre un verre avant de rentrer ! ». Elle nous convie à un thé ou un apéro, je ne sais plus. Claude est peintre et vit dans cette vieille ferme en pierres du causse, à un petit kilomètre de la caselle de Yannick, près du lieu-dit de Léonard. Je ne l´avais encore jamais rencontrée mais je me souvenais de quelques bribes d´elle qui s´échappaient des conversations : son amitié avec Pierre, peintre et sculpteur également, ses poulets cuits à l´eau au grand dam de ses convives masculins, sa copine vivant à Toulouse, son caractère entier. Elle est grande, mince, les cheveux courts poivre et sel, un visage assez masculin, un parler franc. Elle doit avoir dans la quarantaine ou peut-être même une jeune cinquantaine, comme Pierre. Elle est là face à nous, dans la présence particulière qu´ont ceux qui habitent entièrement leur espace et leur corps. Nous avons vingt-ans à peine et nous sommes en effet des enfants, des enfants qui se croient grands, face à elle qui a le double de notre âge et qui est une enfant aussi, à peine vieillie, un roc, une tourmente, une sale gamine dans toute sa superbe. Nous, les enfants sauvages vivant dans la caselle qui n´a ni eau ni électricité, cueillant sur notre chemin quelques brins de romarin pour notre fromage frais de chèvre et quelques feuilles de mélisse pour une tisane avant de nous endormir, sommes les échos pâles et sages de sa jeunesse soixante-huitarde. Le soir, nous faisons chauffer des briques dans le poêle qu´a construit Yannick pour les glisser ensuite sous les draps et les caler entre nos jambes : c´est ainsi que nous nous réchauffons car les nuits sont encore fraîches au printemps dans le nord de l´Aveyron. C´est une drôle de bouilloire, pas très douillette à vrai dire mais nous y tenons à nos briques chaudes…

Enfin, à ce moment précis, nous sommes encore loin de cette obscurité précoce où il faut prévoir le climat et l´après-midi nous berce de ses lueurs chaudes ; la voix de Claude nous attire alors comme la promesse d´un moment langoureux où il fait bon refaire le monde. Nous nous approchons et Yannick nous présente mais Claude n´est pas de celle qui fait des manières, elle me sourit et me demande immédiatement ce que je veux boire. Sans même attendre ma réponse, elle fait volte-face, pénètre à l´intérieur de sa maison puis en rapporte des tasses, des verres, des boissons, un saucisson et installe sur une petite table dehors les réjouissances. Dans mon souvenir, nous ne sommes pas assis sur des chaises mais à même le sol, sur l´herbe. Nous parlons.  Nous observons le ciel, le temps qu´il fait, le temps qui passe. Nous parlons de la lumière et du bleu particulier du ciel en cette après-midi généreuse. En face de nous il y a une grange et son toit, et au-dessus le ciel et tout son bleu. Soudain, Claude a cette phrase : « ce qui est intéressant, c´est surtout le  bleu à l´arête même du toit, la lumière particulière qui en émane, ses phosphorescences plus claires, limpides… ». J´observe alors l´arête du toit et ce bleu-là et je comprends que je n´ai jamais regardé ainsi ni l´arête des toits ni la phosphorescence qui en émane et qui donne aux bleus de fin d´après-midi cette saveur-là. Pas de doute, je suis en présence d´une peintre, d´un regard. Je suis séduite par cette acuité et j´échange un sourire complice avec Yannick qui semble habitué à ce genre de remarques de la part de Claude. Plus tard, j´en jouerais souvent de cette phrase, m´offrant  à moi-même des flash-backs rieurs en la mémoire de ce jour et de cette femme singulière, sans détours. Je me souviens notamment d´une après-midi d´automne où, me promenant avec une amie qui aimait les pinceaux et l´aquarelle, je lui fis observer un grand châtaigner balayé entre l´ombre des sous-bois et les derniers rayons du soleil : « regarde ces couleurs, là, en haut. Regarde surtout la lumière juste à la frontière des feuilles du châtaigner». Ça n´avait pas loupé : mon amie me regarda d´un air incrédule et me dit « Toi, tu devrais faire de la peinture ». J´avais éclaté de rire et lui avoua la supercherie : « ce regard-là me vient d´un souvenir, d´une rencontre avec une peintre justement. Ce jour-là elle m´avait ouvert les yeux sur une nuance de lumière que je n´avais jamais remarquée, à cet endroit précis en tout cas, à la frontière des éléments. J´imagine que c´est parce que je ne suis pas peintre… ». Mon amie fit la moue : « bon mais à vrai dire moi non plus…et puis tu observes quand-même un peu tout toi aussi, avec tes récits en pagaille, tu m´énerves d´ailleurs avec ta mémoire, on ne sait jamais si on va atterrir dans un de tes textes ». Et bien t´y voici Candice, dans cet aller-retour entre deux passés, dans les limbes de cette mémoire qui t´inquiétait tant, ma pagaille d´émotions et de mots…

Dans le sillon de ces souvenirs superposés et la conscience de m´y plonger comme dans le premier sommeil, quelques notes de Gothan Project parviennent de nouveau à mes oreilles et me tirent vers la surface. La chaleur de la joue ronde de ma fille contre la mienne, « maman tu dors ? » – « oui, un peu mon enfant, je dors dans mes souvenirs, danse toi si tu veux, je m´éveillerai de l´autre côté de la mémoire, tout-à-l´heure… ». Je sens encore la petite main s´échapper de la mienne et Claude est là en face de moi de nouveau, entourée de bleu. Je ne me souviens plus exactement ni des traits de son visage ni de toutes les nuances de son expression, alors je la compose avec les morceaux de puzzle d´elle qui me restent. Yannick est assis et coupe quelques rondelles de saucisson. Il a le geste précis de ceux qui sont doués de leurs mains et a son regard serein et fluide. De lui je n´ai pas oublié les détails mais c´est peut-être l´essentiel qui m´avait échappé à vingt-ans. Claude change de sujet de conversation et nous parle de la maison qu´elle vient d´acquérir à une quarantaine de kilomètres de là. « Ah bon, tu comptes partir d´ici ? » s´étonne mon ami. « Oui, mais pas tout-de-suite, y´a plein de trucs à faire là-bas…C´est une vieille ferme aussi, au milieu de nulle part. » Silence. Je l´imagine aller planter son atelier et son bonheur dans un endroit vierge et déserté. « Et si on y allait maintenant ? » enchaîne t- elle. Yannick et moi échangeons un rapide coup d´oeil et acquiesçons de concert. Deux secondes plus tard, nous voici les trois à bord d´une petite 205 blanche. Claude nous précise que c´est la voiture de sa copine, empruntée le temps que la sienne soit réparée.

Et nous voilà sur les routes si belles si champêtres si pleines de promesses de beauté inextinguible de ces causses aveyronnais jouxtant les gorges du Lot. Des routes à embrasser le monde et le présent. Nous avons vingt-ans et rien de mieux à faire qu´à apprécier les nuances de bleu du ciel, à écouter la sagesse et la fantaisie d´une peintre entre deux âges, de prendre des routes et admirer de vieilles maisons de pierre à restaurer. Nous respirons le vent et les foins alentours. Nous arrivons sur le site de la maison, magnifique, isolé, seulement entrecoupé de quelques poteaux de bois amenant l´électricité. Notre hôtesse nous déclare maudire ces barres verticales et leurs fils, seule ombre à son tableau enchanteur. Mais ce luxe ne décourage ni Yannick ni moi, car nos longues soirées à la bougie font de nous deux enfants émerveillés par les progrès de la science du siècle dernier : nous adorons faire claquer les interrupteurs qui en un mouvement de doigts peuvent illuminer une pièce jusqu´à s´en rendre aveugle et nous ne nous lassons pas non plus de faire tourner les robinets, fous de joie de découvrir qu´il en sort de l´eau comme par magie. Nous sommes deux Victor de l´Aveyron, heureux de notre expérience de vie sauvage mais encore plus joyeux de redécouvrir les enchantements de la vie moderne comme si nous n´avions pas grandi dans cet environnement-là. Nous déambulons entre les hautes herbes que Claude promet de faucher bientôt, forçons une vieille porte de bois derrière laquelle se cache une grande pièce avec plusieurs petites fenêtres dont les toiles d´araignée forment des rideaux cotonneux («mon futur atelier ! »), nous rêvons avec Claude de cette vie bohème qui pourtant ne sera jamais tout-à-fait la nôtre.

Le temps a passé entre nos paroles et nos rêveries et les bleus du ciel se sont évanouis dans des teintes violacées mais Claude semble avoir envie de nous garder auprès d´elle, nous sommes ses enfants sauvages à protéger de la nuit et des loups qui sûrement rôdent autour de notre chaumière dignes de tous les contes. En reprenant la route, elle nous propose de faire halte dans une brasserie auberge qu´elle connaît : « Je vous invite en l´honneur de la maison, ça sera notre crémaillère intime ». Nous acceptons sans rechigner encore une fois, enfants dociles ouverts à tous les chemins, en particulier ceux qui bifurquent. Nous sommes simplement offerts à l´instant, heureux d´être là, ensemble, à cet endroit du monde et dans ce temps-là. Avides des conversations qui n´en finissent pas. Le ciel s´étire dans toutes les gammes de couleurs qui enivrent le regard de beauté, roses, rouges, gris, bleus…et ensemble nous récitons nos gammes sur la palette du peintre car notre vocabulaire est trop pauvre : roses thé, rose chair, rose cuisse de nymphe…rouges incarnat, rouge anglais, rouge amarante, pourpre… gris étain, gris perle, gris anthracite, gris grège, gris tourterelle…bleu guède, bleu turquin, bleu ardoise, bleu lavande, bleu indigo, et bleu nuit enfin… Nuit qui nous enveloppe déjà lorsque nous pénétrons dans l´auberge. Claude, une fois assise fièrement devant nous en hôtesse impeccable et généreuse, nous souffle dans un chuchotement et un large sourire : « en fait, je dois une somme faramineuse ici car je n´avais pas payé ma dernière dette mais je pense que le gérant aura oublié, ça fait plus d´un an ». Nous ouvrons grand les yeux avec Yannick et éclatons de rire. Nous commandons immédiatement du vin et peut-être même des apéritifs. Nous buvons allègrement, parlons de plus belle, refaisons le monde comme prévu dans tous les sens, surtout à l´envers. Les plats arrivent, nous sommes affamés et mangeons les délices du terroir en nous léchant les babines. À un moment donné Claude me regarde et déclare théâtrale : « J´aimerais beaucoup te peindre ». Yannick lâche un de ses sourires complices et malins que j´interroge du regard sans en comprendre le sens. Claude s´exclame alors en se tournant successivement vers lui puis vers moi de nouveau : « Non mais ne crois pas que je te dise ça parce que j´ai envie de te baiser, hein ! Je suis sincère, j´ai très envie de te peindre, tu as un corps à être peint ». Je dois la regarder avec un tel air de surprise que nous éclatons de rire de concert les trois. La conversation bifurque vers les tableaux qu´elle a peints avec Yannick pour modèle. Elle me le détaille alors de son œil de peintre : « Yannick, c´est un modèle de rêve pour un peintre. Il a le corps d´un dieu grec. Je ne me lasse pas de le peindre, c´est Adonis en personne.». Je jette un coup d´œil vers Yannick en lui souriant, il rougit, flatté. En dirigeant mon regard vers Claude, attentive à ce qu´elle dit, je souris en moi-même, consciente d´avoir déshabillé Yannick mentalement, sans même en avoir tout-à-fait conscience en écoutant la description de son amie peintre. Revenant à moi, Claude continue « Toi, tu ressembles à la Madone, c´est ce visage là que j´aimerais te donner. Viens poser un jour pour moi. » Je regarde encore Yannick qui ne dit rien mais me sourit ; entre nous une pensée circule « On ne baise pas la Madone n´est-ce-pas ? Je pourrais y aller en toute confiance, non ? ».

L´ivresse nous gagne, surtout Claude qui alterne entre périodes d´abstinence totale et dérives fréquentes selon les dires de mon ami. Le gérant nous observe de loin et avec Yannick nous commençons à soupçonner qu´il a sans-doute plus de mémoire que ce que veut bien admettre Claude. Cela se confirme lorsqu´elle se lève pour aller régler puis lorsqu´elle revient vers nous, furieuse, une addition salée à la main : « L´enflure il m´a collée les deux notes en une, il ne m´a pas loupée, en plus il s´est rajouté une bonne dose d´intérêts au passage mais je ne vais pas me laisser faire. » – « Mais tu as payé ? » demande timidement Yannick. « Cette fois, oui, je me suis ruinée tu veux dire. Mais il va pas s´en tirer comme ça». On ne comprend pas exactement où elle veut en venir mais elle nous lance, joviale : « Allez, il était excellent ce vin, non ? On reprendra bien une autre bouteille ? ». Mi-inquiets mi-amusés, on n´a pas le temps de répondre qu´elle lance sa commande par geste. S´ensuivent d´autres excentricités qui commencent à nous faire craindre le pire. Cette fois c´est nous, les enfants sauvages mais sages, qui raisonnent leur aînée « Claude, n´en rajoute pas, on va s´en aller maintenant non ? On peut partager la note si tu veux, tu n´es pas obligée de nous inviter». « Hors de question, vous êtes mes invités. Mes muses invitées. Le dieu grec et la Madone ». Elle se penche vers nous, le verre à la main : « Trinquons mes amis, ce vin est délicieux. Et cette bouteille je ne compte pas la payer ! ». On se regarde de nouveau avec Yannick : « Oh là là ça, ça ressemble à un sacré pétrin ! » disent nos yeux rieurs – car le vin, il faut bien le reconnaître, nous est aussi montés à la tête et on ne mesure plus exactement la portée des choses. La ferveur de Claude, son caractère rebelle et entier, sa solitude enjouée et ses excentricités, tout nous amuse. Sa franchise soudaine aussi et tout ce qui nous surprend et nous fait voyager entre nos âges qui s´annulent dans la conversation et l´alcool. Nous avons beau raisonner Claude, elle ne s´en laisse pas conter et se fiche des représailles de ce gérant contre qui elle semble avoir un lot de griefs liés à des histoires passées et dont nous méconnaissons tout. Conscients cependant que les offensives semblent se lever de l´autre côté du comptoir, nous convainquons enfin notre marginale amie de quitter cette taverne devenue quelque peu hostile. La tête haute, elle nous somme de partir sans un mot. Nous la suivons en nous pliant à sa rébellion, honteux et pourtant amusés comme les enfants terribles que nous sommes malgré nous.

Dans la nuit déjà bien avancée et noire comme l´encre, Claude s´installe au volant de la voiture de sa copine toulousaine et démarre, nous déclarant sans ambages : « bon bah nous avons une petite demie-heure pour rentrer et je vous promets que celui-là, là, il va pas hésiter à nous foutre les flics au cul. » Yannick s´est installé à l´arrière et a insisté pour que je copilote devant aux côtés de son impétueuse voisine. Au bout de quelques mètres je vois Claude se pencher et froncer les sourcils vers les lignes blanches de la petite route de campagne et déclarer : « Aïe, j´y vois vraiment flou là, ce vin… ». Je me tourne vers Yannick et l´interroge du regard. Nous ne disons rien, nous nous contentons de froncer les sourcils nous aussi et d´évaluer très vaguement la situation en soupirant et riant. Nous sommes aussi des enfants inconscients. Claude nous parle encore de peinture et de philosophie, mais son regard interroge souvent le rétroviseur arrière, à l´affût d´une voiture bleu marine et blanche dotée d´un gyrophare. Malgré l´inquiétude de  donner un nouveau rebondissement cocasse à la soirée, nous rigolons franchement de la tournure kusturicienne qu´a pris notre paisible après-midi de mai. La quiétude de nos soirées solitaires à la flamme des bougies, nos briques chaudes entre les draps glacés de la caselle et nos paroles dans la nuit avant que le sommeil nous gagne nous semblent de pâles cartes postales d´un autre temps comparées aux épisodes qui s´enchaînent depuis que nous avons eu le malheur de nous laisser happer par Claude.

Tout-à-coup une idée traverse l´esprit de notre conductrice : « Je sais, on va aller se réfugier quelques instants dans la ferme de mon amie Christine. On restera dans la voiture mais tous feux éteints, le temps que les gendarmes fassent quelques tours sans nous trouver ». Dans l´obscurité, on devine bientôt un minuscule panneau blanc cerné de noir indiquant un lieu-dit, « c´est là », nous confirme Claude qui emprunte un chemin de terre qu´elle semble connaître au moindre détail. En observant la ligne tracée par les touffes d´herbe au milieu du sentier, je repense aux chemins qui mènent à la ferme de mes grands-parents, ou plutôt aux deux fermes puisque mes grands-parents paternels et maternels vivaient dans le même genre d´environnement, des agriculteurs bretons et angevins installés dans des fermes un peu écartées du village. Les deux fermes surgissant après quelques kilomètres de chemins de terre à la sinuosité soulignée par ces touffes d´herbe au milieu. Depuis, cette vision me ramène toujours à l´enfance et aux vacances. Claude freine et arrête le moteur sous l´auvent d´un hangar. Après avoir observé toutes les lumières éteintes aux fenêtres de la ferme de son amie, Claude nous répète qu´on va rester là tranquillement dans la voiture, en silence. Mais la nuit et l´ennui nous font rapidement comprendre que le sommeil risque de nous gagner plus vite que l´attente. Claude, de nouveau, change d´avis. Elle redémarre et manoeuvre en marche arrière. Schriiiiiiiiiiiiiiing-claaaaaaaack ! Nous sursautons d´un seul bond et nous retournons immédiatement, nos trois têtes penchées vers l´arrière, nos yeux déchiffrant l´obscurité  lorsque nous assistons médusés au même spectacle absolument fascinant : toute la vitre arrière de la 205 se constellant et s´effondrant d´un seul bloc, ne laissant plus une seule miette de pare-brise en place. En quelques secondes, nous voici à l´intérieur d´une voiture découverte par l´arrière, une sorte de décapotable improvisée aux bris de glace jonchant le sol. Notre exclamation est synchrone et s´étouffe dans un « Haaaaaaaaan ! » consterné. Le choc est tel qu´aucun de nous ne peut réprimer un fou-rire incontrôlable. Nous sommes pourtant confus, interloqués et hallucinés par ce qui vient de se produire. La perfection de la destruction de la vitre sous nos yeux en un quart de seconde, la cristallisation précédant la chute puis la disparition totale de ce mur transparent protégeant nos dos nous glace l´épine dorsale. L´absence de vitre nous dévoile l´obstacle qui a causé un tel dégât : un énorme tracteur rouge que Claude n´avait pas du tout vu. Notre conductrice en état d´ébriété se tourne alors vers moi (dans le même état) et me dit dans un large sourire : « Tu sais conduire ? ». Je lâche un soupir : « Ah non, pitié ! ». Mais avant que je ne balbutie mes excuses « j´ai bu autant que toi Claude, autant qu´on dorme ici ! », Yannick surenchérit « oui oui elle a le permis ! » – « Yannick je ne conduis jamais, aies pitié ! ». Mais les deux complotent si vite et si bien que sans comprendre comment, je me retrouve au volant.

Je remets le contact et reprends le chemin de terre, douce herbe, cher pays de mon enfance, je prends ensuite une petite départementale plongée dans l´ombre de la nuit, bercée de tendre insouciance, et très vite je confesse à mes compagnons de route que je ne vois pas double la ligne blanche mais triple. Personne ne semble y prendre garde. Le calme s´installe, je me concentre triple également sur la route et toutes les ombres qui dessinent des arabesques mystérieuses, projetant tour à tour les reliefs des genets, de longs arbres muets, de toutes les nuances de bleus fondus dans le soir, dilués dans nos veines. Je jette un œil dans le rétroviseur en le décalant pour observer Yannick dans l´obscurité. Prince du zen, il me sourit, paisible et attentif au moment. Soudain, je sens une chaleur contre ma cuisse qui me fait frissonner. Cet endroit m´a toujours produit des chatouilles me mettant au supplice. Je redoute souvent l´élan portant les chats à me grimper d´un coup sur cette partie de la jambe, c´est une douce griffure insoutenable. Mais là, nul félin me surprenant mais l´enivrante et énivrée Claude. Je me tourne vers elle, puis vers la route, sa main monte, je la saisis, l´arrête et lui rend sa main, indocile et gourmande en lui lançant un regard noir. Elle me regarde en souriant. Je jette aussi un œil au bel Adonis à l´arrière. Le bras en travers du ventre, il se plie et rit sans émettre de bruit, un simple chuchotement de rire. « Enfoiré ! » me dis-je. Je reprends ma triple concentration sur la route, ça ne rigole pas. Je somme Claude de m´indiquer la route au lieu de faire n´importe quoi car je n´ai jamais conduit ici. À vrai dire, je crois que je n´ai jamais conduit depuis mon permis mais tout le monde s´en fiche. Quelques minutes plus tard, je sens de nouveau une main chaude se glisser sur ma nuque, sous mes longs cheveux. « Ah non Yannick tu t´y mets pas toi aussi, je dois faire gaffe à la route enfin! ». Je l´entends, l´Adam effronté, l´Apollon de mes deux, s´écrouler de rire puis « Mais non ce n´est pas moi ! » et de plus belle, une nouvelle main sur ma cuisse qui monte qui monte…Blang. Je viens de caler. La voiture reste là, hébétée, en pente. Étouffements de rire de mes espiègles compagnons. La Madone voit rouge. Je saisis une première main, la remet en place puis m´occupe de la seconde dans mon cou et la rend également à sa propriétaire qui s´avère être la même personne ivre et heureuse d´elle-même et me regardant avec une insouciance farouche : Claude. « Yannick, écoute, si ça continue tu vas prendre le volant et je passe à l´arrière ». « Je n´ai pas le permis », se contente de rétorquer le dieu grec. « Claude, laisse-la conduire » a t- il l´amabilité d´ajouter. Je reprends, guettant d´un œil ma copilote délurée et de l´autre mon espiègle compagnon de caverne. De caselle. Je rêve de lui imprimer la marque d´une de nos briques brûlantes sur son corps divin en guise de non assistance à madone en danger. Je rêve de le peindre moi qui ne sait pas dessiner…Je rêve d´arriver.

Et nous arrivons enfin. En faisant crisser le frein à main, je soupire et me tourne vers Claude puis vers Yannick. Claude me regarde avec un sourire désarmant, tendre mais inefficace, puis me dit sans ambages : « Tu viens ? ». J´entends la muse à l´arrière glousser comme un gosse. Je regarde Claude droit dans les yeux, inspire puis, expirant : « Non, Claude ». Je ne sais plus si Yannick la raccompagne et l´aide à monter dans sa chambre ou si elle y va seule en nous faisant un signe de la main. Nous abandonnons la nouvelle décapotable de la copine toulousaine et dans la nuit bleu-nuit nous empruntons tous les deux en silence le sentier qui mène à la caselle. Nous avons vingt-ans et, sans même nous tenir la main mais dans une communion de sentiments nous respirons le thym, le romarin et la mélisse qui bercent l´obscurité et qui nous parlent déjà des lendemains. Nous parlons et nous rions. Le temps n´a plus d´heure. La mémoire n´a pas une ride. Gothan Project revient à mes oreilles dans la nuit de la caselle, les briques chaudes entre les jambes puis le sourire de mon enfant qui n´était pas conçue alors et qui pourtant me semble venir de l´éternité : «Maman, tu danses avec moi ? »

Publicités
Cet article a été publié dans Art brut et singulier, France, Textes en prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s