Textament

« Ma plume, socialisée, me tomba de la main et je restais plusieurs mois sans la ressaisir. »

Jean-Paul Sartre, Les mots

Les mots m´ont abandonnée. Pendant presque un an, jour après jour, lentement et longuement, ils se sont vidés en moi de leur substance, de leur écho, n´y laissant qu´une trace sans empreinte, quelque chose qui s´efface, une sorte d´événement si lointain que l´on doute qu´il ait eu lieu autrefois. Un non-lieu de mots.

J´écrivais pour retenir, pour meurtrir l´oubli, pour conjurer le précipice que nous tend le temps. Ma vie de mots était devenue peu à peu vide-mots où on solde des souvenirs rendus dérisoires, des épaves de cette mémoire qui parfois encombre car elle semble trop orgueilleuse de se raconter. Je désirais peut-être devenir aussi transparente que ce temps assassin. Mais je crois surtout que je ne désirais plus rien. À l´image de ces vide-greniers que l´on arpente pour trouver quelque chose qui résonne en nous à travers les débris d´autrui, les poupées rafistolées et les livres défraîchis, mon vide-mots ressemblait à une caisse de résonnance crevée de part en part qui ne laissait plus sortir aucun son. Personne, selon moi, ne s´y reconnaîtrait, n´y trouverait des échos de soi. Je criais dans le vide depuis trop longtemps, je parlais aux murs. En terminant le texte-mémoire sur la Chine, je parlais déjà des tombeaux que deviennent les récits une fois terminés pour ceux qui les écrivent. Tombeaux de mémoire qu´on oublie dans un tiroir, fusse t-il virtuel.

Les mots des autres ont continué à exister pourtant pendant cette année, rassurants dans ce tissage savant des textes et donnant une voix à l´absence, me distrayant de ma propre absence, les mots des langues des autres aussi, maquillant de leur étrangeté et leur tout relatif exotisme l´ennui profond et la lente descente dans l´enfer de se vider soi-même de son propre langage, mot après mot, mot mort après mot mort. Ne plus rien écrire pendant un si long temps est une résignation, une mise à assignation de sa propre respiration. Aspirations aspirées, balayées et mises à mal : mise à mort des mots, il nous reste en sublimation des maux, une avalanche de maux qui ne se disent pas, ne s´écrivent pas.

Alors on signe son absence. Les jours passent, happés par d´autres événements qui nous donnent une illusion provisoire d´être quelque part dans le monde en balayant du vent autour et en faisant des choses qui semblent visiblement avoir un semblant de sens pour les autres (pas pour nous). On creuse l´insatisfaction et l´impuissance jusqu´à se donner un vrai vertige. En taisant tout en soi, on découvre alors soudain que lorsque les mots nous désertent, notre nudité est semblable à celle de cadavres muets contemplant la vie qui passe et dont nul ne retiendra la plus étrange et singulière vérité.

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