France insolite : la lettre au facteur idéal

Texte tissé à partir des inscriptions du facteur Cheval sur son palais :

« conversation-promenade » au cœur de l´imaginaire

photo de Jean-Paul Bourgès

Les morts ne sont pas les absents mais les invisibles… Le facteur ne passera pas par là aujourd´hui, à  Hauterives, Drôme  et celle qui eut cet honneur d´avoir été 27 ans sa compagne de labeur ne ramènera pas son colis quotidien de cailloux au Temple de la nature. La brouette repose là, figée et noble dans une des niches du palais et n´ira plus chercher dans la campagne (…) son petit contingent. Le facteur ne passera plus mais, invisible, il règne partout en son port de l´éternité. J´arpente le lieu, le souffle coupé, désirant presque demander au maître des lieux la permission de franchir l´entrée du Palais imaginaire, le panthéon d´un héros obscur…cet homme que je lis dans chaque pierre, au creux de chaque relief sculpté, je l´entends me murmurer, d´une voix presque imperceptible : Ce monument est l´œuvre d´un paysan.  À cœur vaillant rien d´impossible. Puis il me laisse le contourner, l´apprivoiser, le regard captivé par la grandeur de son palais né d´un rêve, ce temple de merveilles. Mes mains frôlent les contours rugueux ou doux de ses formes et le facteur se dévoile, il me raconte son histoire : L´hiver comme l´été, Nuit et jour j´ai marché, J´ai parcouru la plaine et le coteau, De même que le ruisseau, Pour apporter la pierre dure Ciselée par la nature.  C´est mon dos qui a payé l´écot. J´ai tout bravé, même la mort.

 – Mais la mort, facteur Cheval…la mort ne t´a jamais rattrapé, tu es là, partout présent, invisible mais là, je te vois.

Oui, me répond t-il, j´ai bâti ce Palais Des Mille et une Nuits, où j´ai gravé mon souvenir mais je sais que sur cette terre, comme l´ombre nous passons. Sortis de la poussière, Nous y retournerons. En passant devant une cavité obscure et mystérieuse, il se penche vers moi et me chuchote à l´oreille J´ai voulu dormir ici…Je lui réponds par un sourire : Savais-tu seulement dormir ? Il me confesse alors Le soir à la nuit close, Quand le genre humain repose, Je travaille à mon palais. De mes peines nul ne saura jamais.

–          Travaille ?

Il acquiesce, ne dément pas le présent mais je lis dans ses yeux qui se posent sur la pierre la fin d´un rêve.

Dans un souffle, je l´entends énumérer des chiffres :

1879-1912

10 mille journées.

93 mille heures.

33 ans d´épreuves.

Je le regarde droit dans les yeux et me met à rire : Tu as compté les heures ?

Plus opiniâtre que moi… – Tu meurs ? Je ris franchement, insolente. Heureusement, il ne m´écoute pas et continue

se mette à l´œuvre

un défi certes plus grand que la mort…

Souviens-toi, homme que tu n´es que poussière Ton âme seule est immortelle. 

Je suis prise d´un rire convulsif et irraisonné pour déjouer le charme qui m´envoûte à la vue de son palais ; c´est un rire oriental pour dissiper la peur et la force d´admiration que l´œuvre exerce sur moi. Je suis fascinée, tétanisée par le pouvoir de la volonté de cet homme En créant ce rocher, J´ai voulu prouver ce que peut la volonté

Ce rocher dira un jour bien des choses

Je crois que j´aurais aimé attendre des lettres de ce facteur…

Le saluer chaque matin, déposer quelques cailloux dans sa brouette, lui dire d´en semer quelques-uns pour le suivre sur son chemin.

Eve qui écoute les serpents trompeurs

Que disent ces serpents, vers quelle tentation funeste la mène t- elle ? Cache-cache dans l´entrelacs de reptiles et de branches sculptées. Adam, le père du genre humain. D´un songe j´ai sorti la reine du monde.

Est-ce elle qui prend la parole ? Une voix susurre :

Il m´a placé dans ce palais charmant

Où l´hirondelle reviendra chaque printemps

Étourdie de tous ces sifflements, je m´abreuve de toutes les prophéties : Créature vient admirer la Nature… L´enfant vient en cette vie Les mains pleines d´avenir S´il sait s´en servir Il les laissera remplies de souvenirs

Je me souviens soudain que ton enfant adorée, emportée trop tôt au royaume des morts, naquit un 11 octobre…et je réalise alors avec un certain vertige que je suis venue me perdre dans les rêveries de ton temple en ce jour d´automne. Je m´enquiers de la date : nous sommes le… 11 octobre. Cent trente deux ans jour pour jour après la naissance de ta fille, étourdissante coïncidence. Ce n´est pas le temps qui passe mais nous… Laisse-moi déposer une pierre et une fleur en son hommage au pied de ta maison baptisée du nom de cette fille défunte, Alicius.

Je reviens vers ton rêve. Ici une mosquée, Allah et ses jardins des délices, là un chalet suisse, côtoyant la maison blanche, un temple hindou, la maison carrée d´Alger, un château du Moyen-âge, je tourne sur moi-même et vois les fées de l´orient (qui) viennent fraterniser avec l´occident. Dis-moi Facteur, sommes-nous encore à Hauterives ?

Et toi, Joseph-Ferdinand, où es-tu maintenant ? Reposes-tu à côté de ta fille disparue ?

Nul n´échappe à sa destinée,

Pas plus que son corps

Appartient à la terre,

Et l´âme à l´éternité.

Tu as convoqué tous les mondes en ton monde, tous les temps au cœur du temps sacré où ton rêve a pris les formes bizarres et folles d´un temple dédié à l´absolu de l´imaginaire. De tes mains tu as bâti ce rempart magique contre la mort et l´oubli. Auteur de l´œuvre de génie Qu´avec plaisir nous contemplons Oh, dis-nous par quelle magie Tu fis ce que nous admirons

 Sur les flancs des coteaux, les pierres mollasses te parlaient d´êtres fantastiques, de divinités et de fées… Leur abandon au creux des vallées d´érosion avait formé en elles des spirales et des seins, des élans vers lesquels on aspire à l´au-delà de la vie, une vie à la hauteur de ta démesure. Tu trébuchas sur une de ces pierres pour mieux te relever et comprendre que ta vie fantasmée de démiurge devait commencer. Le chemin de Tersanne traçait la voie de ton au-delà.

Je pénètre encore dans les entrailles de ce palais des fées, je veux te connaître Bravant la chaleur, la froidure Et même l´outrage du temps, je veux goûter de ce breuvage où ton âme a trempé son courage, comprendre comment  A la source de la vie tu as puisé ton génie. Mon corps s´incline vers la paroi, l´oreille contre la pierre froide sous laquelle sourde une fièvre lancinante, j´écoute ce que tu murmures encore Ma pensée vivra avec ce rocher.

Dehors trois géants me rappellent que je suis minuscule : le défenseur de la Gaule, le grand savant grec, le grand conquérant romain.

Aux grands hommes l´Humanité reconnaissante. Tu étais petit paraît-il et tu es devenu si grand…Ton rêve de démesure est protégé par le regard bienveillant de la fraternité éternelle, toi humble paysan, facteur de campagne, maçon aux mains sublimes Qui, sans maître, sans aide, Et de cailloux infimes, Construisit, patient, Ce palais inouï.

Tu me souffles ce que je ne prononce pas encore à voix haute.

–          J´ai contemplé ton œuvre et j´en reste ébloui.

–          J´ai contemplé ton œuvre et j´en reste éblouiE.

Je répète tes mots comme une prière murmurée aux portes de ta cathédrale. Comme tu avais raison d´écrire : Cette merveille, dont l´auteur peut être fier, Sera unique dans l´univers. Tu n´es pas si prétentieux et ton tombeau vers lequel mes pas me mènent est à la hauteur de ta grandeur, Ne crains pas que ton nom périsse.

Que pensait Philomène ? me demandai-je en m´éloignant du palais. Te voyait-elle autrement que muni de ta brouette et de tes pierres, formant le bestiaire d´un paradis terrestre ? Lui disais-tu Enfant de la chaumière, désespère pas Un jour pour toi aussi le soleil brillera? Ou ces paroles étaient elles destinées à Alice ou à toi-même ?

Tu ne me réponds plus mais tu m´as laissé ce message sur le belvédère

Chaque fois que tu me regardes

Tu vois ta vie qui s´en va

Oui je sais que les minutes perdues ne se rattrapent plus, je me demande juste si tu as été heureux ici-bas dans l´accomplissement de ton rêve.

A la source de la sagesse seule

On trouve le vrai bonheur

Avais-tu trouvé le bonheur, Facteur Cheval, lorsque tu sculptais plus tard le berceau de ton repos éternel  à l´entrée du village ? La vie sans but est une chimère Où le songe devient la réalité. Tu nous as légué un rêve qui ne cesse de se renouveler, le rêve éveillé d´un immortel.

Ici le terme du voyage arrive, pauvres exilés. Et toi, nous vois-tu depuis ton exil, t´élevant de ton tombeau du Silence et du Repos sans fin ?

Avant de partir, facteur, j´ai déposé au creux d´une roche creuse et secrète de ton palais des Mille et une Nuits cette lettre que je n´avais pas encore écrite. Je l´ai adressée à « Facteur Cheval, Hauterives-Drôme». Je ne l´ai pas timbrée et je ne connaissais pas le code postal de l´éternité. Mais tu la trouveras sans doute un jour où tu viendras caresser de nouveau ton rêve et les seins des divinités, d´Eve et des fées d´Orient…

Puis je suis repartie vers d´autres cieux, fascinée par un facteur au génie fulgurant, en songeant que

L´homme qui meurt est un astre couchant

Qui se lève plus radieux

Sur un autre hémisphère

Quelques photos ici

(note : j´ai eu des problèmes de batterie ce jour-là, les photos ne sont pas terribles. S´il m´en donne l´autorisation, j´ajouterai à cet album les photos de mon ami Jean-Paul B., de bien meilleure qualité)

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