Ballade balkanique (1) : impressions en clair-obscur

Il est des pays que notre mémoire a peint de gris. L´aube s´y lève sans lumière, la nuit est aussi pâle que le jour, l´herbe n´y reflète pas les rayons, il n´y a pas de rayons, il n´y a pas d´herbe non plus. Seul le ciment est fidèle au ciel, à ses nuages persistants, couleur nostalgie. Novembre toute l´année. Et sur les visages, des rides comme la froissure d´un vieux torchon oublié, poussiéreux et nul sourire qui vienne chasser l´abattement. Les cernes entourent l´ombre blafarde de l´expression déjà sombre. Même les chiens et les chats font des gueules d´enterrement.

Il est des pays que les projecteurs du monde nous ont révélé dans ce clair-obscur que la mémoire a capté sans pouvoir s´en défaire. Condamnés à leur légende triste et à un brouillard entêtant. Le nom de leurs villes résonne comme des sentences funèbres : champs de bataille et terrains dévastés, on n´imagine que de vastes étendues désolées, désertées, des barres d´immeubles raides comme des poteaux électriques, pas âme qui vibre, du gris encore, résolument, rien d´autre que du gris, à peine des nuances, un sale gris mélange de noir et de blanc, avec plus de blanc que de noir, et qui plus est un blanc neige souillée, un gris pâle vraiment mauvaise mine.

Il est des pays qu´il faut absolument aller voir de plus près pour leur redonner leurs véritables couleurs. Pour recolorer, surtout, notre mémoire et notre esprit trompés par la vision du monde que l´on s´entête à nous donner. Ainsi en est-il de pays si proches qui nous semblaient si lointains quand la guerre les plongeait dans ces sphères sans teinte, ces déserts d´amertume et de douleur. J´ai vu les cicatrices de cette guerre sur les pierres des bâtiments : criblées de balles avec parfois des trous béants, obus transperçant l´illusion de la solidité et laissant voir le vide derrière les parois, les étages écroulés et les vestiges de carreaux de salles de bain où l´intimité n´a plus de paravent, où un chien aventureux pourrait faire exploser encore une bombe, où les fils électriques n´ont plus d´autre connexion que l´air qui circule et siffle entre les fenêtres sans vitres, les charpentes sans toits. J´ai vu des femmes habillées de noir, des adolescents pâles, des hommes sur des roues, ils avaient perdu leurs jambes. Ces femmes souriaient, les sourires édentés sont parfois les plus lumineux, ces adolescents couraient, ces hommes dirigaient d´intenses regards clairs vers des bâtiments intacts, majestueux, survies de l´histoire. J´ai écouté un homme suggérer avec autorité à un étranger qui dirigeait son appareil vers une maison détruite de tourner son regard vers l´autre versant de la montagne et de photographier les ruines innocentes du château médiéval. Combien de ses souvenirs restaient accrochés aux parois délabrées de cette maison, combien de rires n´y avaient plus d´écho, combien de pas, de notes de musique, de bruits de vaisselle, de cris d´enfants, d´exclamations d´hommes, de soupirs de vieux, de colères et de fêtes, de repas fastueux après le ramadan ou de Noëls gourmands, il n´y avait pas de nom devant la porte, il n´y avait plus de porte, combien de ces souvenirs résonaient là quand à nos yeux ces lieux ne sont que la mémoire triste, et documentaire, d´une guerre qui nous fut étrangère ? J´ai vu un musulman pêcher entre la mosquée reconstruite, pierre par pierre, pierres claires du pays de Stolac, et les tombes noires des civils morts le même jour, l´eau brillait cristaline entre la terre où repose ces hommes jeunes, Mustafa, Omer, Mohamed, et le lieu de culte érigeant, blanche, une dignité rescapée. Et j´ai vu aussi les images du siège, un couple de personnes tombées de leur bicyclette, une chute sur le sol froid dont ils ne se relèveront pas, et une femme qui courait en protégeant son bébé contre son sein pour traverser une avenue cernée par les tireurs cachés en haut d´immeubles, la peur se lisait sur son visage, et j´ai vu encore un homme plié en deux sur une barrière devant un marché, des lambeaux de chair pendus à ce qui avait été son corps, un corps qui n´était que béance, mes yeux sont restés paralysés longtemps devant ce trou noir, de quoi sont constitués les hommes pour laisser autant de place au vide, de quel vide sont constitués les hommes à la place du coeur, l´insoutenable crevait l´image, l´ennemi pourtant devait avoir un visage, le photographe aussi. Et puis j´ai vu les étendues silencieuses de cimetières aux stèles blanches ou noires, avec des dates de naissance qui ne se ressemblaient pas et la même date de mort, 1993, 1994, 1995. Et je n´ai pas pu aller cueillir de fleurs sauvages pour rendre hommage à ces hommes et ces femmes, ni dans les prés lumineux ni dans les bois de pénombre silencieuse car une tête de mort noire sur du fer blanc cerné de rouge m´expliquait en langue universelle que le danger rôdait encore, l´inscription en bosniaque ou en anglais n´apportait rien d´autre d´essentiel même si je reconnus le mot « mines ». J´ai vu de près tout ce gris de la mémoire, ce qui reste de ce gris, couleur de souffrance ici, couleur d´indifférence à quelques pas de là.

Alors j´ai voulu voir aussi ce qui n´était pas gris puisque je venais jusque là depuis les pays d´indifférence. J´ai plongé mes yeux dans les gorges profondes de la Netva, les nuances de vert émeraude et de vert jade, la beauté des arbres, l´ombre des montagnes et la blancheur éclatante de la maison des derviches contre la roche austère. J´ai connu un enfant au nom de Mirsade, petit homme adulé de toutes les femmes autour de lui, mère, grand-mère, tante, il menait la danse de son royaume, météorite vivante des générations d´hommes fauchées comme les mauvaises herbes. J´ai regardé aussi la mer impassible et profonde, bleu de paix. La nuit, les étoiles se racontaient la bonne aventure. Le jour, les visages souriaient doucement, confiants. J´ai observé l´accent circonflexe que dessine le pont glissant de Mostar, ce point d´honneur où l´est et l´ouest se rejoignent, et j´ai imaginé les plongeurs qui venaient lancer leurs corps gonflés de vie au-dessus du vide, défiant les vents opposés. Il se multipliait à l´infini dans la ville, le vieux pont du passé, le pont blessé puis détruit et le pont flambant neuf, mais avec ce sourire caractéristique des beaux visages lassés par le temps qui ont voulu se refaire une jeunesse au bistouri, un sourire figé, glacé par la chirurgie qui a étouffé la respiration fluide de l´âme. Je l´ai reconnu encore sur le bras tatoué d´un homme et j´ai compris qu´il était le coeur de leur histoire. J´ai vu des jeunes femmes voilées donnant la main à un fiancé catholique, chahutant la tendresse, pratiques peu orthodoxes et j´ai vu le musée des « Broken relationships », où se collectionnent des objets qui racontent une histoire, l´amour perdu. Les dômes étaient verts, les tapis rouges, les moulins à café cuivre ou or, les cheveux bruns, les yeux bleus ou jade, les voiles jaunes, blancs ou roses, les bureks dorés, les rues ensoleillées et la rivière brillait là aussi…A l´ombre de la mémoire blessée, il y a peu de gris sur cette terre au goût de lumière et au milieu d´une maison en ruines, j´ai vu un jeune arbre qui poussait, ses feuilles vertes se frayaient un chemin entre les fenêtres crevées, et j´ai pensé alors que la vie renaissait toujours du pire, que le nom des Balkans, peu à peu, perdra dans notre mémoire sa sonorité de détonation, son drapé anthracite, sa brume mélancolique. L´arbre donnera des fruits que les enfants cueilleront ensemble, Mirsade, Bojan et Sača…

 

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