Ballade balkanique (2) : À tout ce qui n´a pas lieu

A Sarajevo, une vieille femme marche lentement vers la place aux pigeons de Baščaršija, le dos courbé et les bas de laine capturant des mollets aussi fins que les  poignets d´une jeune fille. Elle n´est pas assez couverte pour la saison mais cela fait longtemps qu´elle n´a plus jamais froid. En passant devant la mosquée “Begova”, elle s´arrête devant une affiche indiquant une exposition : on y voit un vieil homme, la tête inclinée vers le sol et sa main droite ridée posée sur le front ; une bulle au-dessus du portrait annonce le thème “Troubled Islam”, la vieille femme ne comprend pas l´anglais mais décrypte le message par ce geste d´accablement et d´extrême fatigue ; elle croit y lire le souvenir de son mari quelques jours avant sa disparition, quand elle l´observait par l´entrebaîllement de la porte de la cuisine sans oser entrer, de peur de ne pas savoir comment rompre ce halo de silence et de solitude qui cerne les esprits rongés par les soucis et l´angoisse. Elle se met à murmurer pour elle-même des commentaires résignés. Puis, apercevant une jeune femme à côté d´elle en train de noter l´adresse du lieu d´exposition, intriguée comme elle par l´affiche, elle la prend à témoin et se met à lui dire beaucoup de choses sans paraître vouloir que son monologue se transformât en conversation. Avait-elle perçu que sa voisine était étrangère et ne comprenait rien à ce qu´elle racontait ? L´interlocutrice muette l´interroge cependant explicitement du regard, soutenant difficilement la vision d´une verrue purulente que la vieille femme n´a jamais pu soigner sous son oeil vif et clair et qui ressemble à une cicatrice qui ne pourra jamais se refermer. Elle se contente de hocher la tête en signe d´assentiment, traduisant à travers la voix écorchée de la parleuse la bande son qui accompagnerait parfaitement les photos de cette exposition qu´elle désire voir. La vieille femme ne tarit plus, comme si elle venait d´ouvrir la boîte de pandore où elle renferme tous ces souvenirs si douloureux à partager avec les quelques proches qui ont survécu et qui ont traversé avec elle ces années de peur, de chagrin et d´humiliation. Alors cette inconnue, cette étrangère, est l´oreille qu´il faut pour recevoir sa douleur sans paraître en souffrir…

Et malgré la tristesse de son récit ininterrompu, la vieillarde sourit entre deux phrases et semble même amusée par l´air de plus en plus interrogateur de la jeune femme qui se demande en effet si la pauvre femme n´est pas tout simplement en train de délirer, ayant perdu la tête depuis que dans celle-ci résonne le bruit des mitraillettes qui a retenti toute une nuit contre la façade de son immeuble. Le lendemain matin, ne sachant pas comment elle avait survécu, prostrée dans la baignoire glaciale, elle avait retrouvé son fils aîné sur le sol, sans vie. Deux jours avant, son mari avait été arrêté après avoir été prier pour les siens derrière la mosquée condamnée et depuis plus d´un mois elle n´avait plus aucune nouvelle de son deuxième fils qui vivait à l´est du pays. Elle n´en aurait jamais plus. Son coeur s´était mis à geler et tremblait à chaque instant et c´est à partir de ce moment là qu´elle n´avait plus senti le froid dehors. Elle s´acharnait néanmoins à se persuader que son mari et son fils reviendraient un jour à la maison et qu´elle pourrait retrouver le sommeil et la chaleur en elle. On ne l´avait jamais appelé pour identifier les corps, alors elle voulait croire qu´ils étaient encore de ce monde. Tous les jours elle sortait pour aller vers la place aux pigeons et parlait aux oiseaux ou à ces inconnus qu´elle croisait et qu´elle croyait reconnaître, des amis de sa famille ou des jeunes femmes qui lui rappelaient les veuves de ses fils ou bien elle-même, à cette époque irratrapable où elle était gracieuse et insouciante, où elle n´avait pas cette maudite verrue qui lui masquait une partie de la joue. Les commerçants astiquaient leurs petits moulins à café dorés et la regardaient passer, frêle et si seule, et la saluaient d´un hochement de tête, avec l´expression de ceux qui savent, qui ont une mère ou une grand-mère qui leur demande chaque jour à quelle heure passera le camion de l´aide alimentaire et s´ils lui apporteront un peu de beurre cette fois.

Tout à coup, la vieille femme interrompt son monologue et offre un sourire désarmant à celle qui écoutait désormais le rythme de ces mots inconnus comme une berceuse triste, mais consolante, puis elle s´éloigne à petits pas rapides, semblant moins courbée qu´avant, comme si en se confiant elle avait redressé en elle les fils de sa dignité et de son courage. Elle ne veut pas arriver trop tard sur la place et espère y profiter des derniers rayons de soleil pour voir comment les pigeons se précipiteront sur les graines qu´elle a glissées dans un sac plastique et qu´elle lance chaque jour d´un geste fragile et satisfait. Ce rendez-vous quotidien est devenu un rituel qui lui permet de supporter l´attente et combler le vide qui dévaste sa maison et son coeur glacé. Elle n´est jamais parvenue à se résigner à ce qui n´adviendra plus ; les pigeons lui transmettent les messages de ses absents, elle les capte au vol dans les battements des ailes grises qui scandent le vent.

La jeune femme serre son foulard autour de sa gorge nouée. Elle a froid. Devant elle, le châtaigner offre des ombres au soir qui tombe dans la cour de la mosquée. Les yeux perdus entre les fidèles répondant à l´appel du muezzin, elle pense encore à la vieille femme et à son long monologue puis elle erre dans ses propres souvenirs et tout ce qui n´a pas eu lieu dans sa vie et qui n´aura pas lieu. Elle se dit qu´elle aurait aimé en parler à la vieille dame, se lancer elle aussi dans un récit expiatoire. Tout ce qui s´est absenté d´elle, de son corps, la vie contre le vide, quand elle n´a jamais réussi à l´extirper de son âme par des paroles. Sa boîte de pandore…Elle se sent elle aussi cernée par ce halo de silence et de solitude si difficile à briser. L´air du soir qui lui caresse les cheveux est doux pourtant et apaiserait presque cette tristesse sans voix dont elle a presque honte quand elle la compare à celle, infinie et irréparable, de la vieille dame. Entre ce qui a eu lieu et ne reviendra plus et ce qui aurait du avoir lieu et ne viendra pas,   pas cette fois, elle se consolerait presque en admettant que la première cicatrice coud une blessure plus profonde, irrévocable. Elle s´approche de la mosquée et décide de remettre au lendemain la visite de l´exposition. Elle observe des hommes bavarder tranquillement et des jeunes femmes voilées riant entre elles, insouciantes. Elle se sent aimantée par la douceur du lieu, le dôme vert en écho aux collines autour de la ville lui évoque sans douleur une bienveillance maternelle. En passant près de l´arbre, une floppée de pigeons s´envole dans des claquements d´ailes. Elle les regarde au-dessus d´elle et croit lire dans les courbes fouettant la chair ambrée du ciel un message à interpréter, une réponse à l´absence, la clef de la boîte : « Quand Pandore ouvrit la jarre que Zeus lui avait confié, les maux de l´humanité qu´il y avait renfermé se déversèrent sur la terre. Seule l´espérance resta au fond. »

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