La Chine des rails et déroute : les villes

Chapitre I :

ESPACES : VILLES ET NATURE

                                                                                              Dans la vie il n´y a pas de mesure

Gao Xinjiang

Urbanisme et coins de verdure.

Le premier contact d’un étranger avec la Chine sera la ville, à moins que son vol ne s’écrase dans le désert du Taklamakan ou dans le gouffre des Trois Gorges, ce qui, heureusement ne se produit pas tous les jours. Personnellement j’ai pensé à cette éventualité quand la compagnie russe qui se donne des airs de flotte aérienne se mit à tanguer dans les airs et que la carlingue trembla de toute sa vieille carcasse vieillotte en laissant présager un naufrage. Mais je ne me sentais pas si perdue car le bleu marine des sièges en skaï marié à l’orange vif des petits appui-têtes qui les surmontent me rappelait une bouée de secours. Je dois d’ailleurs reconnaître un mérite à cette compagnie, celle de donner une impérieuse envie à ses passagers d’écouter très attentivement, pour une fois, les explications des stewards et des hôtesses au moment du décollage.

Tant bien que mal donc, et parfois bien imbibé de vodka bon marché (les Russes font honneur à leur légende, même en vol), l’étranger arrive en ville. Et quand on arrive en ville…chinoise, le refrain commence à dérailler et on pense à tous ceux qui vous disent que vous allez « à l’autre bout du monde » alors qu’il serait plus juste de parler de « l’autre bout de la dimension ». Ou des dimensions…Pour commencer, la ville est dans une sorte de « 3 D » multipliée à l’infini. Finies les voies urbaines sages et ennuyeuses de l’Europe où la seule fantaisie est de les prendre en contresens ou de tourner en rond sur les ronds-points. Ici on joue du relief avec des bretelles, on confond les points cardinaux à chaque option de route, on superpose tout, les rues comme les éléments sur les véhicules. On oublie souvent qu’il y avait un simple vélo sous l’énorme charge de cartons ou de polystyrène qui rivalise de hauteur avec un poids lourd et se déplace comme par magie. Le plus troublant en effet, c’est que tout fonctionne et s’agence comme par enchantement alors qu’à nos yeux ces situations nous semblent à chaque fois vraiment limites. Sans-doute est-ce nous qui sommes limités dans notre imagination face à l’incroyable pouvoir de la ville à orchestrer le chaos. En regardant passer des couples sur des motos qui coincent entre eux leur(s) bambin(s), tous sans casque, en voyant les bus bondés, les camions où s’entassent des ouvriers venus de provinces lointaines, les taxis rouges fatigués, les voitures clinquantes et coûteuses, les vélos prolongés de remorques…je me suis souvent sentie immerger par cette impression du nombre, non pas par rapport à la quantité mais par rapport au mouvement permanent, à cette réalité écrasante, à cette valse de vie. C’est cette première image, le mouvement dans la ville, qui me renvoie exactement à ma première impression de Chine : ce pays est un monde dans le monde, un monde à elle seule, tout le reste étant rejeté dans les fissures du globe, dans des recoins obscurs : l’Empire du Milieu fait glisser toutes les frontières de l’altérité sur les pentes des « border lines », une marginalité aplatie, terrassée, écrasée au rouleau compresseur. Auparavant, ces frontières étaient si fermées que les Chinois n’avaient pas besoin des autres, se suffisaient à eux-mêmes. Je me suis surprise plus d’une fois à me dire : « Et si tout le reste avait disparu ? ». L’éventualité était plausible, car j’avais l’impression de pouvoir traverser des kilomètres et des kilomètres en ne voyant plus autre chose que ce monde. Absorbée dans son vortex…Mais maintenant ce géant s’impose sur la scène internationale et déploie ses forces de titan ; nous n’avons plus qu’à bien nous tenir car la Chine domine et recouvrira de son ombre nos vieilles cultures fatiguées et imposera ce mouvement fascinant que j’observe au cœur des villes…pour le meilleur et pour le pire.

Dans une ville chinoise, je suis avant tout stupéfaite par la laideur. Je ne comprends pas comment les Chinois, qui ont pourtant une tradition architecturale sublime, ont pu se laisser envahir par un urbanisme aussi affreux. Parallèlement, ils continuent à exceller dans l’art des jardins et des parcs. Les sculptures de plantes et d’arbustes qui ornent le bord des routes, les banians qui offrent leur nonchalance et leur ombre aux trottoirs rattrapent souvent le désastre. Bien-sûr tout n’est pas laid partout, c’est un panorama généraliste. Pékin a des quartiers troublants de beauté, Shanghaï est une séductrice qui déploie ses charmes – surtout la nuit avec ses tours étincelantes, ses maisons de bois intrigantes, ses rues jetées dans une pénombre diffuse. Mais quand on n’est pas sous les projecteurs internationaux ni dans les circuits touristiques classiques, on a rarement la chance de maquiller la réalité. J’ai donc souvent interrogé les Chinois sur l’impression que leur laissait leurs villes. Les remarques variaient beaucoup et dépendaient évidemment des éléments de comparaison qu’ils avaient. A Canton, quand je déplorais de voir de vieux quartiers rasés, mes étudiants ne comprenaient pas du tout ma réaction et invoquaient le fait que ces maisons étaient vétustes et dangereuses. Il était plus simple de les éliminer que de les réhabiliter et, du reste, cette architecture ne semblait soulever aucune passion chez eux : c’était ancien, donc bon à jeter et oublier. L’avenir, c’est la modernité. Les vestiges bien conservés que l’on peut admirer dans certaines villes sont devenus des parcs d’attraction pour touristes : Pingyao dans le Shanxi ou Lijiang dans le Yunnan par exemple. On les traverse comme un songe. Leur réalité est irréelle. Notre goût du patrimoine est ringard ou pèse trop lourd sur la conscience. Je l’ai réalisé quand Tian Bao est venu me voir à Barcelone. Après quelques jours de visite, il me confia ces paroles qui ont résonné longtemps dans mon esprit ensuite : il se demandait comment nous pouvions vivre dans ces rues chargées de patrimoine, habiter ces bâtiments aux pierres du passé sans nous sentir assommés par autant d’histoire. Un peu comme si nous vivions dans des lieux encore hantés par les esprits de jadis, de tout ce qui a forgé le visage de nos villes, les histoires, les intrigues, la patine du temps, un lien si fort qu’il nous enchaîne à notre long passé. Cela m’a rappelé une amie suédoise qui était fascinée par une maison du Moyen-âge qu’habitait des amis français. C’était inconcevable pour elle car l’histoire de son pays ne l’avait pas habituée à de telles plongées à travers les siècles mais elle trouvait cela féerique alors que mon ami chinois semblait au contraire terrorisé par cette fidélité à nos vieilles pierres.

Je me suis rendu compte d’ailleurs plus d’une fois que nous y sommes effectivement particulièrement attachés : elles sont l’image même de ma nostalgie lorsque celle-ci m’attrape sans crier gare après quelques mois dans un pays. Dans les pays de l’est, le baroque me laissait plutôt de marbre au bout d’un certain temps. Je rêvais d’églises romanes dans un paysage bucolique. En Chine je traquais les campagnes pour la même raison : de l’herbe et des pierres. Les châteaux, les remparts, les églises ou une simple maison de pierre aux volets pourpre me parlent de montagne, de vacances et d’enfance. Je ne pouvais donc pas répondre à mon ami chinois autrement qu’en lui disant que, loin de nous étouffer, ce patrimoine faisait écho à un monde affectif qui nous manquait quand nous en étions privés trop longtemps. Sa réflexion m’a renvoyée à ma quête désespérée pendant mon premier séjour d’un an en Chine, lorsque je me mis à « traquer de la pierre ». Ce n’est qu’au bout de six mois, pendant la Fête du printemps (c’est-à-dire en février, selon la logique du calendrier lunaire), que j’ai enfin trouvé des maisons de pierre ; c’était à la montagne dans le Yunnan, et cela m’avait terrassée de bonheur. Ma nostalgie des pierres est toujours associée à celle de la nature. Je me souviens qu’à ce moment-là, je désespérais de trouver ne serait-ce qu’un chemin de campagne qui ne soit pas dallé et dompté par la main de l’homme : en Chine la majeure partie des montagnes sont en effet « civilisées » et dessinées pour que l’homme y marche sans déraper. On y construit des escaliers interminables et la voie est tracée, il suffit de suivre les chemins de grès et les marches. Dur d’y percevoir la voie taoïste qui fonctionnerait plutôt par le biais et le détour…Un jour que je demandai à Ma Yang (mon amie et colocataire à Canton), de m’aider à m’exprimer correctement pour m’extirper de la ville et quémander un bout de nature dans le sud du Guangdong, elle me tendit un papier où elle avait écrit trois mots : je reconnus un caractère : « Shan » = montagne. Je lui demandai ce que signifiait les deux autres. Elle m’expliqua le plus sérieusement du monde que c’était « arbre » et « eau » et qu’avec ces trois mots les gens pourront comprendre ce que je cherchais. Je restai sceptique et en effet les premières indications que me valut ce petit « passeport pour les champs » confirmèrent mes doutes : on m’envoya dans un parc. Les parcs sont des endroits superbes en Chine mais ce n’est pas ce que je voulais. Je finis par mimer. Ce n’est pas si facile de mimer le vent dans les feuilles, l’éclosion d’un bourgeon, les sinueuses courbes des sentiers des sous-bois, l’émotion du silence, ou la sensuelle odeur de terre après la pluie…On me comprit peu d’ailleurs. Sûrs de satisfaire mes besoins, on m’expédia à l’orée d’un lac majestueux et de monts verdoyants, mais tout était balisé, le lacet asphalté autour de l’eau ressemblait à la promenade des anglais et il y avait un grand restaurant clinquant derrière moi qui aguichait les chalands : en somme, rien de sauvage, ma quête était vaine. Le seul chemin que je finis par trouver ressemblait plutôt à une piste tracée par un bulldozer et menait à un golf. Je rentrai bredouille à Canton.

Suite à cet épisode décevant, le petit papier « montagne – arbre – eau » froissé dans ma poche, je traversai une période quasi hallucinatoire cernée d´angoisse, me persuadant que si l’on ne comprenait pas du tout ce que je cherchais, c’était peut-être parce que plus personne ici ne savait ce que c´était et que cela n’existait même plus : l’urbanisme était devenu la seule réalité. Feu le patrimoine, feu la nature ! Je regardais avec consternation les images d´immeubles-salles-de-bains clinquants neufs qui défilaient sur le petit écran à chaque météo : le présentateur se contentait de parler globalement de la situation climatique dans l´immense pays et puis, comme des millions de spectateurs attendaient de savoir quel temps il ferait chez eux, une voix cédait la place à l´homme et commentait ville par ville, province par province, l´état du thermomètre sur fond de diaporama urbain ; ça durait tellement longtemps que j´avais tout le loisir de penser : « s´ils ne montrent jamais de prairies ni de temples ni même de limpides rivières, c´est qu´il n´y en a plus, tout est ravagé, l´esthétique du peuple se résume à ces horreurs… ». Heureusement que je partageais mon appartement avec une Chinoise pour me sortir de ma torpeur et calmer ma déraison. Ma Yang me confirma que je n’étais pas à proprement parler dans la région la plus rurale mais me rassura en me disant que je trouverai ces paysages en prenant des trains et des bus pour rejoindre ces espaces encore sauvages. Elle me mit en garde contre les montagnes sacrées foulées par des pèlerins de touristes qui n’hésitaient pas à user de chaises à porteur et me parla aussi des parcs naturels qui facturaient leurs entrées assez cher. Mais il y aurait aussi des déserts, des rizières, des villages de minorités pas encore pris d´assaut et toutes ces régions qui étaient jusqu´alors interdites aux étrangers…Je soupirai, presque consolée et me fit à l´idée qu´avant de retrouver « montagne, arbre, eau », je devais donc aiguiser mon regard autour de la première réalité tangible, qui constituait aussi tout mon quotidien : le monde urbain. C’est ce qui m’avait d´ailleurs été donné à observer, dès mon premier matin en Chine, lorsque du haut des 18 étages de l’appartement où m’accueillait mon hôte, je regardais la ville, ou plutôt une infime partie de la ville, en buvant un thé debout, seule, en me murmurant : « Nous y voilà ».

« La gueule d´atmosphère » des villes.

A quoi ressemble une ville chinoise donc ? Ce qui surprend à première vue ce sont les immeubles. Les bâtiments les plus courants sont recouverts de carreaux de salle de bains (on dit peut-être mosaïque mais ça me semble peu approprié, trop noble). Les blancs s’associent souvent aux roses et se combineront avec des fenêtres teintées vertes. Parfois elles sont bleues (quand le bâtiment est uniquement blanc ou blanc à petits pois gris). Aux fenêtres il y a des barreaux, par peur des voleurs : les balcons ressemblent à des cages à oiseaux. On y voit suspendu le linge de la famille, sur des perches qui se fixent facilement entre toutes ces barres. On craint les cambriolages jusqu’à des étages très élevés : c’est que les Chinois sont souples…Cependant, à Hangzhou et dans quelques autres villes, ils commencent à se sentir moins en danger et enlèvent les barreaux : « Hangzhou est une ville sûre dont les habitants sont très éduqués » nous affirme Gao Ming Ming, une jeune femme chinoise que nous avons rencontrée l’été dernier là-bas…Il y a aussi des petits bâtiments en béton, dont certains avec les escaliers à l’extérieur ; ceux-ci rappellent parfois nos barres HLM mais ne sont pas tagués et n’ont pas de caves douteuses…On y croisera éventuellement des rats mais pas de délinquants. D’autres sont en construction, cachés par des échafaudages en bambou qui leur donnent un brin d’humanité…Quand ils donnent pignon sur rue où circulent voitures et bus, ce sont souvent des bâtiments dont le rez-de-chaussée est un local commercial (magasin, banque, boutique de thé, cybercafé…) et dans ce cas, au-dessus de leurs enseignes, il y a toute une série de panneaux publicitaires qui ne laissent pas le regard vaquer au-delà du monde de la consommation. Quand le bâtiment est immense, la publicité l’est aussi : le plus flagrant se trouve dans les mégalopoles comme Hong-Kong ou Shanghai où vous ne pouvez détourner les yeux de la dernière marque encensée qui vous écrase de ses proportions mégalomanes. Et plus c’est grand, moins c’est terne : cela clignote de partout et, malgré vous, votre regard est aimanté.

Mais ce qui me fascinait le plus des immeubles en ville, quand j’observais le dessin urbanistique depuis les taxis qui m’emmenaient de part et d’autre de l’immensité, c’est que j’avais l’impression qu’ils étaient posés n’importe où. Comme nous circulions sur les bretelles en trois dimensions, les points de vue variaient et les contre-plongées offraient les visions les plus absurdes : au milieu de terrains vagues ou de zones en construction – ou en destruction, cela dépendait – des bâtiments surgissaient de nulle part, et le linge qui pendait sur leurs balcons signifiait qu’ils étaient bel et bien habités. Ils étaient le plus juste reflet de ce qu’est la Chine en ce moment : le plus vaste chantier du monde. Il y a toujours en effet des travaux dans la rue et j’ai traversé des villes où j’avais l’impression d’être un ouvrier dont il manquerait le casque. J’ai aussi failli tomber dans des trous par mégarde la nuit, ce qui n’a malheureusement pas échappé à mon amie Cath qui s’est esquinté le dos et ouvert la lèvre à cause d’un dérapage de ce type. Une fois finis, les trottoirs ont une certaine classe, rose, gris ou vert, avec des dessins subtils. Je me suis rendu compte lors de mon dernier voyage que je les reconnaissais, ce qui m’a laissé perplexe : on n’a pas toujours conscience, en effet, de garder en mémoire les trottoirs des villes d’un pays du monde. Pourtant, inconsciemment, mon esprit sait différencier un trottoir chinois d’un trottoir hongrois, parisien, lisboète ou barcelonais. C’est d’autant plus surprenant que j’ai toujours l’impression d’avoir le nez en l’air quand je marche dans la rue, et non pas rivé vers le sol…Mais en Chine, donc, il est si facile de se laisser absorber par les entrailles de la ville qu’un œil doit toujours contrôler le dérapage potentiel.

Quant à l’organisation de l’espace urbain, les commerces se regroupent par zones, ce qui n’a rien de surprenant, sauf qu’avec ces dimensions extensibles, cela se remarque plus que nulle part ailleurs. On peut s’orienter par produits vendus : le quartier des boulons, celui des tissus, l’autre des pièces de rechange informatique, ou encore celui des scorpions et ailes de requin. A Hong Kong je me souviens parcourir en tramway des rues dont l’odeur de poisson séché me piquait le nez tant il envahissait tout l’espace. Et tous les étalages de médecine chinoise fascinaient autant les yeux qu’ils chatouillaient les narines. Ces séries de petits magasins – ateliers qui vendent la même chose donnent la même impression d’abondance. C’est la répétition qui finit par créer l’excès : cela a beau paraître disproportionné, ce n’en est pas moins complètement proportionnel au nombre potentiel de consommateurs. Même s’ils ne sont pas tous à se ruer là à ce moment précis, on ne peut oublier qu’ils existent et que l’infiniment petit (la vis par exemple ou le boulon), en se multipliant, représente l’infiniment grand. Malgré ces repères géographiques, il est excessivement facile de se perdre. En arpentant ainsi des quartiers, guidée par la simple curiosité de découvrir leur enchaînement, je me suis lancée dans de véritables treks urbains qui ont eu raison plus d’une fois de mon sens de l’orientation. Happée par ce que je voyais et allant d’un lieu à un autre, j’avais complètement oublié à quel moment j’avais tourné, dans quel sens, et rien dans ces villes ne permet de se positionner pour retrouver au moins un semblant de direction. C’est trop vaste pour que les balises soient sûres, en général quand vous croyez reconnaître par exemple une pagode ou une antenne de télévision qui vous servaient de repères, c’est un mirage car il ne s’agit pas du tout de la même pagode ni de la même antenne de télévision. Seul un taxi pouvait me sauver de la situation et me ramener dans des endroits familiers. Je devenais alors très attentive à son parcours afin de récupérer quelques indices : c’était souvent peine perdue, je ne reconnaissais rien.

Les grandes artères sont souvent les seules lignes droites qui sont faciles à retrouver mais sont celles qui procurent les plus grands maux de tête. Il est rare de traverser une de ces rues par un passage piéton, en général il y a des passerelles ou des souterrains qui vous laissent sentir tout le mouvement grouillant des voitures. Par contre, quand on s’enfonce dans les rues plus tortueuses et étriquées des quartiers, l’ambiance n’est en rien étouffante. A chaque coin de rue l’atmosphère est pleine, distrayante, presque villageoise. Les gens y étalent par terre, sur un tissu, des légumes et des fruits à vendre, un vélo – «fleuriste » propose sur son porte-bagage des plantes, on dîne en terrasse sur de petits tabourets en plastique face à de larges tables rondes où tournent les multiples plats sur un plateau de verre. Dans un petit parc, des hommes âgés font des calligraphies à l’eau avec d’énormes pinceaux dont la pointe est en mousse et comparent à voix haute les productions de chacun. D’autres sont sur les barres de gymnastique tandis que les plus concentrés font des mouvements de tai qi. Sur une table, un groupe joue au ma-jong, entouré d’une multitude d’amis ou de curieux qui commentent la partie en encourageant les joueurs. Ailleurs, un boui-boui déborde dans la rue tant sont nombreux les spectateurs qui se plantent devant la télé qui diffuse une série populaire se passant au temps des Ming. Le petit écran est également présent dans toutes les boutiques : cela maintient éveillé mais si le vendeur est vraiment trop fatigué, il n’hésitera pas à dormir vaille que vaille, la tête enfouie entre ses bras repliés sur le comptoir.

Contrairement à notre dichotomie habituelle, « ville = lieu des apparences et de la bienséance » et « campagne = espace de liberté et de droit à une certaine négligence vestimentaire », les Chinois ne font pas plus de manière au fin fond d’un village de montagne que dans les plus grandes mégalopoles. Il n’est pas rare de croiser quelqu’un dans un supermarché et de se dire : « J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de bizarre mais je ne vois pas quoi… », avant de réaliser que ce qui cloche, c’est que cette personne est en pyjama. Circuler entre les rayons en tongs et en tenue aux motifs de nounours jaunes ou de petits poussins roses, c’est résolument fengshui. J’adore cette décontraction des Chinois, même si je n’ai jamais osé les imiter. Ceci dit, ce n’est pas étonnant puisque je n’ai pas de pyjama. Mais quand-même, je pense que j’aurais vraiment eu l’impression de me retrouver au cœur de ces rêves que l’on fait de façon récurrente : sortir sans être tout-à-fait habillé, ou aller dans un lieu public en réalisant qu’on est encore en chaussons. Notre honte est donc purement culturelle. Ici, personne n’aurait fait attention à cela. Quand vient l’été et les grosses chaleurs, les hommes retroussent sans vergogne leurs pantalons et nouent au-dessus du ventre leurs chemises, voire les quittent. Les enfants, avec leurs petits pantalons fendus, se promènent les fesses à l’air et les bébés se contentent parfois d’un petit tablier. Ce n’est pas un manque de pudeur (car celle-ci existe), mais c’est un naturel désarmant : contrairement aux Occidentaux qui circulent avec une sorte de rétroviseur dans lequel ils regardent constamment leur reflet, les Chinois vivent, respirent et marchent sans faux-semblant. Chacun semble à l’aise : dans la rue on est comme à la maison. Et la ville est ce théâtre de vie, d’animation, de mouvement. Ce morceau de « monde dans le monde ».

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