La Chine des rails et déroute : l´individu, le nombre

L’INDIVIDU ET LE NOMBRE

(3ème CHAPITRE)

 

Sept cent millions de Chinois et moi et moi et moi… 

Jacques Dutronc

 

Le complexe du nombre.

Est-on forgé par la conscience de notre appartenance à un peuple à travers le nombre d’individus qui le compose ? Dans mon pays d’une dizaine de millions d’habitants, je ne m’étais jamais posé cette question. Je me rappelle plutôt l’effort de mémoire que cela me demandait pour le cours d’histoire et de géographie au primaire, de retenir le nombre d’habitants de l’Hexagone, la superficie et la densité…C’était donc une notion relativement abstraite, un chiffre qui me parlait peu. Je comparais la France avec les autres pays de l’Europe pour constater que sa forme était équilibrée sur les cartes, des contours nets et gracieux, l’élégance même, à côté de l’Espagne massive et lourde, la botte italienne trop maigre, les petits pays informes, l’Allemagne imposante et sans charme…De plus, la France était le seul pays à me donner l’impression d’être bien « droite » sur les globes ou les cartes, alors que les autres étaient inclinés ou mal fichus. Quelle fierté géométrique ! Mais outre ces considérations, la population ne m’intriguait pas, ne me disait rien : je savais que mes grands-parents, en ayant engendré du côté maternel comme du côté paternel dix enfants participaient au bon score de la natalité française. J’étais loin de ruminer des pensées autour de la question de l’enfant unique, quand mes frères et moi grandissions loin de cousins et cousines que nous connaissions à peine. Du côté maternel, nous sommes actuellement plus de deux-cent trente et moitié moins du côté paternel (la famille angevine bat donc à plate couture la famille bretonne) mais les deux sont composées de gens que je pourrais croiser dans la rue sans les (re)connaître. Dans le noyau nucléaire, nous allions encore au-delà des habitudes puisque mon petit frère avait lui tous les traits de « l’étranger », alors qu’il nous était plus proche et plus familier que quiconque : ce frère adoptif aux yeux bridés, d’origine coréenne, arrivé à l’âge de trois ans et demi quand nous en avions six et sept avec mon frère aîné, n’était pas quelqu’un qui arrivait de loin, n’était pas une pièce rapportée au puzzle familial, mais, le plus naturellement du monde, notre frère. Au-delà des personnes qui m’étaient proches et de toutes celles que nous fréquentions, visages aux traits étrangers ou familiers, le nombre d’habitants du pays, la conscience d’appartenir à une « population » représentaient donc des notions arbitraires, voire absurdes.

En Chine, par contre, les chiffres se sont dotés d’une autre résonance à mes oreilles et dans mon esprit. Être un individu parmi plus d’un milliard constitue, à travers différents faits, une expérience à part. En Europe, nous caricaturons cet excès jusqu’à confondre tous les Asiatiques pour des Chinois (« ils se ressemblent tous ») – mon frère n’a d’ailleurs pas échappé à cette confusion ni à la cruauté verbale des enfants de l’école qui l’ont surnommé parfois « le chintok ». Inconsciemment, nous sentons que le nombre est en conflit avec l’individualité, que le groupe va à l’encontre de l’égo…Et c’est vrai que ce poids de la multitude est quelque chose qui impressionne dans cet « Empire » sans que cette sensation soit uniquement physique. Outre l’effet de « monde dans le monde », il y a cette impression que le nombre nuit à l’individu, l’écrase, l’anéantit parfois, le rend inexistant : le phénomène « bulldozer », ou « rouleau compresseur ». En Europe, nous grandissons dans des pays où la vie de chacun semble sacrée : s’il se passe quelque chose, une catastrophe naturelle, un accident, un attentat, on déplore et on pleure les morts. En tout cas, on en a l’impression car on en parle, ce n´est pas tabou. Certes les médias se repaissent de la mort comme des vautours affamés plutôt que de glorifier la vie ; il n´empêche : quand le présentateur doit annoncer une noyade, un crash aérien, une disparition ou un charnier, il prend un air grave, pèse ses mots et semble évoquer la perte d´un de ses proches. La mort est peut-être son fond de commerce mais au moins elle a le droit de cité. En Chine, c’est comme si le nombre confondait tous les repères et que la vie individuelle – ou la mort donc – perdait de son intensité en étant noyée au milieu de toutes les autres. Fondu dans la masse, l’individu chinois passe si inaperçu qu’il peut en devenir transparent, pour les autorités politiques du moins : son existence, de ce fait, est aléatoire, ou perçue comme telle. J’ai vécu à Canton en 2002-2003, et ma présence a donc coïncidé avec l’émergence de l’épidémie du SRAS : j’étais d’ailleurs à plus proprement parler aux premières loges puisque la province du Guangdong en était le foyer. Lorsque je m’étonnais naïvement du manque de transparence dans l’information ou encore des stratégies d’évitement pour divulguer le nombre réel de malades ou de morts, Ma Yang me rétorquait souvent qu’à Pékin, le gouvernement s’en fichait absolument qu’il y ait deux mille ou soixante mille Chinois rayés de la carte. « On est tellement nombreux ! » me disait-elle d’un air fataliste ; devant mon incrédulité, elle ajoutait parfois : « notre vie n’a pas d’importance ». Elle me donnait le même argument quand j’étais sur le point de partir pour ma traversée finale et qu’elle me disait qu’elle ne pouvait pas s’imaginer pour sa part « faire une chose pareille », c’est-à-dire voyager seule. « Pourquoi tu penses que c’est vraiment dangereux ?», lui demandai-je dubitative, « je ne me sens pas en insécurité moi ici ». « Tu as raison », rétorquait-elle, « à toi il ne t’arrivera rien car tu es étrangère et c’est trop grave si tu as un accident ou qu’on t’agresse, car ça se transformerait immédiatement en affaire diplomatique. Mais moi je suis chinoise, alors un Chinois de plus ou de moins… » et je l’entends encore ajouter dans un soupir cette remarque qui me surprenait à chaque fois et qu’elle répétait pourtant souvent, « on est tellement… ». Je savais qu’elle n’exagérait pas ; pendant le SRAS, j’avais constaté avec consternation que le phénomène était devenu « important » uniquement quand les médias occidentaux s’en étaient mêlés, et ils ne s’en étaient mêlés qu’à partir du moment où le virus avait fait une victime étrangère et avait passé les frontières pour s’exporter au Canada…A l’intérieur du pays, un ou mille morts n’intéressent donc personne, et à l’extérieur encore moins. Mais paradoxalement, le nombre est pris en considération par les autorités chinoises dès lors qu’il peut produire un effet de masse menaçant : la raison même de la censure au moment de l’épidémie était, entre autres, de ne pas provoquer de mouvement de panique, car cela aurait aggravé encore plus la situation. Certaines personnes en ont été les tristes modèles, en réagissant à la menace du virus en désinfectant leur appartement en faisant bouillir du vinaigre et en s’asphyxiant chez eux. Le nombre n’a donc rien de protecteur : soit il annihile, soit il provoque des raz-de-marée dont on n’est pas sûr de sortir indemne.

La foule crée évidemment un stress particulier et les Chinois n’en sont pas exemptés bien qu’ils soient habitués à ce phénomène. Un départ en train est toujours un festival d’hystérie lié au nombre. Des cas d’accidents par asphyxie ou piétinement sont mentionnés dans les journaux quand il y a un événement particulier : pas forcément le nouvel an chinois mais l’ouverture d’un grand centre commercial par exemple, où des milliers de personnes avides de consommation se ruent à la première heure…pour y laisser parfois leur dernier souffle. J’ai souvent pensé que la perte d’intérêt envers les traditions ancestrales, comme le respect du « qi », le souffle vital, était une cause profonde de ces problèmes actuels : les villes sont polluées et génèrent déjà beaucoup de maladies, le SRAS atteignait aussi les poumons (les victimes mouraient d’étouffement) et il faut croire que le nombre, lui aussi, mène à l’asphyxie.

 

Ebauche de la notion d’individu.

Face au nombre, au cœur de la multitude, il y a donc l’individu. Et je réalise que je ne le connais pas, que la notion même d’individualité, en Chine, m’échappe complètement. Si je pense à « un », je pense à « enfant ». Mais quand je songe à l’enfant chinois je ne peux faire l’économie de cette pensée intrinsèque : « la famille », et au drame des six adultes penchés au-dessus du berceau du nouveau-né, comme autant de fées à la fois bienfaisantes et maléfiques pour son développement personnel. Dans le meilleur des cas – mais qui sera aussi le pire, quatre grands-parents et deux parents, remplis de l’amour le plus sincère mais aussi le plus dangereux. Les nouveaux petits empereurs chinois sont ces enfants uniques, dont l’égo ne manque pas de souffle. Pourtant, ils me semblent encore être l’écho emblématique de ce tiraillement de l’individu au milieu du nombre : une personne toujours reliée, voire dépendante, et très protégée, par sa famille. Contre l’altérité indifférente, le poids du nombre, il y a ce cercle familial, cette valeur immuable, ce monopole affectif. On observe ainsi peu de rébellion et la marginalité est associée à la dérive (folie, mendicité…). Même si beaucoup vivent loin de leur famille, et de plus en plus différemment, ils restent fidèles à cette envie de plaire à leurs parents, de reproduire « le » modèle. C’est en tout cas ce que j’ai toujours rencontré chez les jeunes entre vingt et trente-cinq ans. Je me souviens avoir été impressionnée par le cas d’un jeune garçon de seize ou dix-sept ans d’une province du nord, traduit en justice pour avoir assassiné sa grand-mère puis ses deux parents, sous la pression trop grande que ceux-ci mettaient à sa réussite scolaire. Quand on n’a ni frère ni sœur, toute l’attention est centrée sur soi et être un bon élève, si ce n’est le meilleur est le moins que l’on puisse faire pour sa famille, qui mise tout sur l’éducation. Ce jeune n’a pas pu supporter cette soupape familiale ni su se rebeller sainement : au lieu de cela il a mené le parricide à son extrême, détruisant tous les membres de sa famille qui devaient certainement agir, aussi sévèrement soit-il, en pensant à son bien. Le jugement passait à la télé et nous regardions cela avec Ma Yang qui me résumait l’essentiel (le documentaire était ponctué de photos, témoignages, bulletins scolaires) et me commentait l’événement : selon elle, nombreux étaient les lycéens ou collégiens exténués par cette course aux meilleures notes qui, s’ils ne passaient pas à l’acte, avaient tous rêvé au moins une fois au cours de leur adolescence d´assassiner leurs parents et grands-parents.

Loin de cette autorité familiale, débarrassé du carcan social, l’individu m’apparaît alors comme une entité abstraite, difficile à saisir. Ce n’est pas une carence de personnalité, mais, d’une certaine façon, les jeunes ne semblent jamais être nés à eux – mêmes, ni vivre entièrement avec leurs idées propres, leurs convictions personnelles, en s’affranchissant de l’opinion de leurs parents. J’ai observé cela à travers plusieurs amis et le thème du célibat chez les filles en est un exemple éloquent : après l’âge de vingt-cinq ans, il est problématique d’être une « catherinette » (inutile de dire qu’une fête en cet honneur ne viendrait à l’idée de personne sous ces latitudes). Une jeune femme de vingt-huit ans rencontrée à Shanghai me rapporta cette anecdote survenue lors du mariage d’une de ses amies : un invité connaissant sa famille s’approcha de son père et lui dit : « Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus mais c’est vrai que tu ne m’avais pas invité au mariage de ta fille ! ». Ce à quoi le père répondit, tranchant : « C’est tout-à-fait normal puisque ma fille ne s’est pas encore mariée ». Il se mura ensuite dans un silence qui se convertit en véritable mutisme pendant toute la fête et jusqu’au retour à la maison. Il explosa alors et dit à sa pauvre fille qu’elle lui avait gâché sa journée et qu’il ne pouvait plus supporter la honte d’avoir une fille encore célibataire. Elle en fit un vrai complexe et culpabilisa d’autant plus qu’elle traversait un désert affectif dont elle ne voyait même plus l’horizon. Elle me confessa qu’elle avait essayé de se mettre avec un garçon mais que la relation était catastrophique, ce qui n’échappa pas au regard de ses parents qui, mettant de l’eau dans leur vin, lui ont sagement conseillé de s’en séparer, en précisant qu’ils ne voulaient pas non plus qu’elle se marie seulement pour se marier. En fait ils regrettaient simplement qu’elle ne trouve personne à son goût. Elle m’avoua ensuite qu’elle était amoureuse d’un jeune homme déjà fiancé, voire marié, ce qui n’arrangeait en rien les choses. Quand j’essayais de la rassurer en lui disant qu’une personne célibataire pouvait tout-à-fait être heureuse, voire parfois beaucoup plus qu’une personne mal accompagnée, elle se renfrognait et me répétait : « Non je crois que c’est moi qui ai un problème et mes parents ont raison ». Nous touchions du doigt un thème sensible : le mariage est une des valeurs culturelles les plus fortes dans de nombreux pays encore et se transforme en un thème aussi tabou parfois que la religion que l’on pratique…ou ne pratique pas.

Les garçons, de leur côté, n’osent pas non plus vraiment afficher leur manque d’intérêt face au mariage quand c’est le cas ; rompu aux conceptions occidentales, un de mes amis valorise beaucoup le fait d’avoir des enfants mais aucunement l’engagement du couple à travers le mariage. Or, il admettait clairement qu’il ne pensait pas affronter sa famille sur ce point et se marierait sans doute malgré son manque d’envie. Le projet personnel se plie donc au modèle familial. Plus inadmissible encore dans une famille, c’est la préférence sexuelle « non conventionnelle ». L’homosexualité reste en effet un tabou de premier ordre, même dans les plus grandes villes dont les lieux gays n’en finissent pas de changer d’adresse tant le phénomène est imprégné d’une censure collective inconsciente. J’ai connu des homos en Chine mais, pendant de longs mois, tout n’était qu’insinuations ou paroles à demi-mots sur ce sujet. Le corps parlait de lui-même : je n’ai jamais vu de déhanché plus féminin que dans la démarche d’un de mes amis chinois. Le regard des autres sur lui n’était pas malveillant mais jamais personne n’aurait fait de remarque ni ironisé sur ce qui se dégageait de lui et rendait évidente sa préférence. Ces amis gays ne parlaient jamais de souffrance. Ils n’évoquaient simplement jamais leurs histoires et les vivaient cachées. Les filles homos sont, quant à elles, restées absolument invisibles à mes yeux.

Taire les différences, étouffer ses propres conceptions, masquer l’être profond qui nous anime, sont autant d’actes qui ne m’ont pas aidée à percer le mystère de l’individu chinois. C’est en grande partie parce qu’il ne semble jamais libéré du groupe que je n’arrive pas à le cerner. On confond d’ailleurs souvent « individualité » et « personnalité ». Ce que je cherchais à comprendre dans cette dualité « multitude – individu », c’était comment chacun pouvait se démarquer face au poids du nombre et le complexe qui en découle. Malheureusement me revient en écho la phrase fatale de Ma Yang « on est tellement » qui pourrait se conclure «  que l’on ne va pas, chacun, commencer à se faire remarquer »…Cependant, si j’y réfléchis bien, la différence ne séduit jamais vraiment les gens, où que ce soit. Mieux vaut rester « dans la norme ». D’individu on passe à « individualiste » et cela, à n’en pas douter, les Chinois le seront, si ce n’est déjà fait : le monde capitaliste et la frénésie de la consommation mènent les citoyens vers ce gouffre.

Quant à la personnalité des Chinois, ils n’en manquent évidemment pas. Mais là encore, sous le regard étranger, ils sont souvent confinés aux stéréotypes. François Cheng, auteur chinois naturalisé Français, parle de façon très juste de cette inévitable « castration d’identité » dont nous sommes souvent victimes en qualité d’étrangers ; il décrit un repas relativement mondain avec des Français peu de temps après s’être installé à Paris et nous livre ici le portrait déformant qu’il reçoit de lui-même, mais aussi de tous les Chinois qu’il représente malgré lui : « Après les avoir écoutés, j’ai fini par saisir ce qu’ils exigeaient d’un Chinois. Qu’il soit cet être à l’esprit planant, vierge de tourments et dénué d’interrogations au visage lisse et plat, béatement souriant, fait d’une autre substance que la chair et le sang. Son langage doit être délié, naturel, sans efforts accumulés, sans formes construites, d’une simplicité un peu naïve et son propos doit se ramener à quelque aimable sagesse. Un être primaire en somme, destiné à être maintenu dans sa rusticité native, condamné à être dépourvu de passions et de quêtes plus aventureuses qui le mèneraient vers d’autres métamorphoses. » [21]

Inconsciemment, ma culture m’avait transmise, partiellement, cette vision. Partiellement car nous ne savons jamais jusqu’à quel degré ces images affectent notre perception. Nous rêvons le monde plutôt que de le vivre et nous disons connaître des êtres qui n’existent pas, ou plus. La distorsion la plus significative que j’ai remarquée jusqu’à présent concerne l’Inde. Les Occidentaux ne laissent pas ce pays être ce qu’il est, une terre inépuisable de contradictions. L’Inde est un mythe intouchable. Et la Chine, une énigme…François Cheng, en parlant de lui, me parlait aussi de moi. Car il s’agit de l’exil en général et non pas seulement de son expérience. Le fait d’être « étranger ». L’individu chinois m’échappe et je me risque à beaucoup d’erreurs d’interprétation en essayant parfois de le décrire. Mais à travers tous les miroirs déformants que l’on m’a tendus et dans lesquels je ne me suis pas reconnue, je sais combien il est difficile de savoir, ou de comprendre, qui est l’autre. J’écris peut-être, d’une certaine manière, pour combler le manque de cette rencontre.

[21] François Cheng, Le dit de Tianyi.

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