La Chine des rails et déroute : introduction

Où est le miroir où le reflet ne se dépose pas ?

                                                                       Pascal Quignard, Les ombres errantes

 

Il y a des actes qui cachent d’autres intentions que celles qui semblent les motiver au premier abord. En décidant de retourner en Chine cette année, après l’avoir quittée il y a trois ans, je savais que j’allais au-delà du voyage.

Quand j’étais partie de Canton le 17 juillet 2003, j’avais vidé mon compte chinois où il restait une bonne partie du dernier salaire touché début juin : 7000 yuans environ, l’équivalent à présent de 700 euros, mais qui en valaient bien 900 à l’époque. Je n’ai jamais changé cette somme. Je la gardais sans y penser dans une enveloppe kraft où il y avait aussi deux ou trois cartes téléphoniques et quelques hong-kong dollars. Le dernier voyage chinois que j’avais fait, une diagonale tracée à l’ouest du nord au sud n’avait pas vidé les caisses. Je dépensais peu, dormais dans des dortoirs où j’étais seule car l’épidémie du « Syndrome Respiratoire Aigu Sévère » – S.R.A.S – avait chassé des routes les voyageurs prudents, je payais entre 10 et 25 yuans[1] ces lits au confort variable, toujours sommaire, j’étais habituée à partager des toilettes crasseuses et la douche avec d’éventuels cafards à la taille qui ne me faisait plus ni chaud ni froid. Je mangeais des soupes de pâtes pour 2 ou 5 yuans, je négociais tout, ce que j’avais appris à faire pendant un an avec amusement. Je ne vivais de rien. Seules les entrées dans les parcs nationaux ou les sites, triés sur le fil d´une sélection rigoureuse, coûtaient cher, les Chinois ayant décidé d’imposer une valeur marchande à la moindre parcelle de nature ou de divinité, et les massages étaient mes seuls – et relatifs – luxes.

Si je n’avais pas changé cet argent qui me restait, c’était bien parce que j’avais l’intention de revenir en Chine et de le dépenser là. Cela rendait aussi ce projet omniprésent les trois années qui ont suivi le retour, même si j’en décalais constamment l’échéance : l’été d’après, j’étais hypnotisée par l’envie de découvrir l’Inde, l’autre « gros morceau » d’Asie et j’en ai donc exploré une infime partie, de New Delhi jusqu’au Ladakh. Je retrouvais là une culture tibétaine et l’Himalaya. Je reculais encore la date possible l’été suivant, préférant la Russie où une amie venait de s’installer. Pourtant la Chine m’habitait toujours et était en filigrane de tout ce qui se prévoyait de façon incertaine : rejoindre mon cousin au Kirghizistan et passer la frontière à Kashgar, prendre le Transsibérien… L’argent a freiné les kilomètres rêvés : je n’habitais plus en Chine, je n’étais plus riche.

Riche…C’est une notion relative mais en gagnant entre 7500 et 8500 yuans par mois à Canton, on économisait presque un salaire sur deux. Les instituteurs et les profs de lycée comme ceux que je rencontrerai trois ans plus tard, n’en gagnent que 1000. Les ouvriers aussi. Je n’avais ni sécurité sociale ni droits en revenant en France, mais j’avais vécu libre. On me parlait de tous ces points que je n’avais pas cotisé pour la retraite : je ne vivais en effet que dans le présent, que pour le présent.

Depuis j’appartiens à la nouvelle catégorie sociale des « mileuristes »[2] dans la ville la plus chère d’Espagne où les touristes aiment venir faire la fête et dépenser tous leurs kopeks, je travaille trois fois plus qu’à Budapest, deux fois plus qu’en Chine, je cotise certainement pour la retraite, je paye la sécurité sociale et continue à ne jamais aller chez le médecin. Quand je me retrouve enfin seule, voyageant en moi-même dans les rares moments de répit, la Chine me revient. Et puis cette phrase de Nicolas Bouvier qui m’obsède car je ne peux que la sentir planer au-dessus de moi : « Pourquoi s’obstiner à parler de ce voyage ? Quel rapport avec ma vie présente ? Aucun et je n’ai plus de présent. »[3] Compter des points qui sont comme des bons de vie pour un futur incertain, c’est s’amputer de ce présent exaltant, dangereux peut-être mais réel. On œuvre toujours pour ce qui n’existe pas ; on se sacrifie, on planifie, on prévoit, on se fait taper sur les doigts quand on ne calcule rien : pourtant le futur n’est pas là et ne le sera peut-être jamais.

Sur cette terre où j’accepte de trimer car j’aime un de ses fils (le seul à incarner réellement le présent et dont la présence ne peut devenir ni un passé ni un futur), les gens s’endettent toute leur vie pour « avoir » à 70 ou 80 ans un logement qui leur appartienne. Encore une projection illusoire dans un avenir qui ne viendra peut-être pas. Et pour quel bonheur ?

La Chine, donc, était un retour au monde sans points retraite, sans futur (vivre dans le foyer d’une épidémie et dans la censure aide à relativiser), sans dette aussi. A Canton, je n’ai jamais su mon adresse, je ne me souviens pas l’avoir vu écrite ni même entendue ; Je recevais mon courrier là où je travaillais quand on ne me le volait pas (pas par des douaniers chinois intéressés mais mes directeurs alsaciens inattentifs et sans scrupule). Acheter un logement n’aurait été sur les lèvres de personne, encore moins dans ses projections : ce que j’aimais de mon appartement c’était les arbres autour et, surtout, le quitter.

Ce récit jettera des passerelles entre l’ici et le là, fera des aller-retour permanents entre le passé et le présent. Ils n’ont pourtant sans doute rien à voir. Aucun rapport. Ce lien ne tient qu’à moi, à l’expérience que j’en ai. J’avais conscience avant de remettre les pieds en Chine que si je repoussais autant l’échéance de ce voyage, c’est qu’il impliquait une introspection inégalable à toute autre destination. Amélie Nothomb écrit cette phrase juste : « S´intéresser à la Chine c´est s´intéresser à soi. »[4] J´aime cette idée provocatrice que la destination recherchée au fin fond de contrées reculées n´est autre que soi-même. La quête d´altérité n´a pour graal que son égo, l´ailleurs est le lieu de rendez-vous de son identité. Cela fait-il des voyageurs des êtres plus narcissiques encore que les artistes ? Je ne crois pas car on part à la conquête d´un moi qui nous manque outrageusement : il nous fait défaut, littéralement, non pas que l´on en soit privé mais on ne le sent pas vibrer contre les cordes du vide qui nous envahit. On meurt de faim de ce moi si mystérieux auquel on n´a jamais vraiment goûté et qui ne nous laisse du coup pas apprécier la saveur des autres. Ce n’est d’ailleurs pas un moi qui s’arrête aux frontières de notre corps, de notre seule personne : c’est le « moi » culturel, qu’on pourrait décliner en « nous » car il est cette entité plus vaste de notre milieu culturel et familial, ce moi construit peu à peu sur ce bout de terre que l’on dit nôtre. Et si, comme le prétend Mohammed Dib, « le dépaysement (…) rend les ressemblances plus frappantes, l’éloignement nous rapproche de notre point de départ plus que nous croyons »[5] que nous reste t-il encore pour croire au déboussolement total que nous promettent les départs ? Car la force de ces ressemblances, leur exotisme profond, est de nous renvoyer le reflet de notre propre différence ; elles nous disent : « Regardez-vous : vous voyez, vous ne vous (re)connaissez pas ».

Je me rends compte que pour écrire sur ce pays qui donne titre à ce récit, je voyage moi-même partout ailleurs et je risque de projeter le lecteur aux quatre coins de l’atlas. Qu’il ne s’en offusque ! Ce tourbillon mène mieux que toute autre trajectoire au cœur du sujet, au « milieu » de cet Empire car le voyage en Chine est un voyage qui interroge tous les autres. Je déraille sur les routes, je suis les rails de tout ce qui me déroute. Le voyage semble devenir peu à peu ce lot de trajectoires permanentes entre l’autre et soi, ces détours obligés qui puisent dans le passé et l’identité, ces chemins creusés dans l’inconscient, cette interminable quête de la rencontre, de la différence de l’autre jusqu’à la reconnaissance de ce que l´on a au fond de soi, sa propre étrangeté. C’est une thérapie en mouvement : une analyse qui troque le divan pour un tapis volant. C’est peut-être aussi pour ce motif que le voyage et l’écriture sont souvent liés : on pose des mots sur l’insaisissable et l’éphémère, on écrit ce présent déjà passé, ce qui est fluide et se meut, le vent. Ce besoin de retenir un temps, un espace, une tangente fébrile, n’est qu’une façon de se retenir soi au bord du vide. Les mots sont tour à tour garde-mémoire, garde-manger et garde-fous. Je remercie tous les voyageurs qui ont couché sur le papier leur propre thérapie. En emmenant Nicolas Bouvier dans ce voyage en Chine, je savais que je ne pouvais être en meilleure compagnie. Sur le rythme cadencé d’un train qui ronronne sa berceuse de fer, je lis ces mots qui consolent mes vertiges : « Comme une eau, le monde vous traverse et vous prête ses couleurs. Puis se retire et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. ».[6]

Je savais aussi qu’au-delà de la nécessité impérieuse d’un voyage intérieur, ce départ solitaire signait également une boucle dans mon univers amoureux. La Chine représentait pendant longtemps la terre étrangère quittée et dont je restais assoiffée, la rivale suprême de la terre où je vivais comme une clandestine mais qui m´ancrait dans la puissance tellurique d´une passion devenue amour. Ce conflit intérieur opposait le lieu extrême et provisoire au rivage de sédentarité qui échappe toujours complètement à tout être qui n´a appris qu´à être nomade. C’était un nouveau langage à décoder et à apprivoiser. Il n´y avait pourtant aucun geôlier : c´étaient des voix intérieures qui hurlaient de ne plus provoquer l´absence, sachant à quel point le monde pouvait être dépeuplé quand on perdait ses repères, fussent-ils littéraires…L´amour est une patrie qui remue en nous des terres souterraines. Il fallait s´adapter : habiter poétiquement le monde, le seul projet qui m’inspire, devait passer par des parcours nouveaux, inconnus jusqu´alors. Les sillons de cette route semblent sans fin car leur étendue brouille l’horizon et leur profondeur donne le vertige. Retourner dans le pays du Tao revenait aussi à y retrouver sa boussole : car être en Chine ça revient à être avec soi, au plus près de soi.

Je me suis beaucoup demandé, plus souvent en Chine que dans d’autres pays, pourquoi on parlait autant de « choc culturel ». Je ne nie pas qu’il existe car nous ne sommes pas habitués en effet à emmener en pique-nique des pattes de poulet à grignoter, ni à marcher à l’envers dans les parcs, encore moins à aller choisir dans une cage la bestiole que l’on va manger. C’est vrai aussi que rares sont les cultures où l’on se sente aussi analphabètes : quand on commence à baragouiner, on ne peut prétendre encore déchiffrer, à moins évidemment d’avoir étudié la langue avant de venir ou de s’y consacrer entièrement sur place. Ce n’était pas mon cas : j’enseignais ma langue maternelle et apprenais la leur le reste du temps (temps très inégalement réparti puisque le travail prime toujours et oblige tout homme à prostituer sa valeur la plus précieuse, le capital de sa vie : son temps). Pour ne rien faciliter, j’apprenais le mandarin alors que je vivais dans le cantonais. Je me contentais de jongler avec quatre tons, la gamme des sept ou neuf étant largement au-dessus de mes forces. Mais par-dessus tout, le mandarin était le passeport pour traverser tout le pays. Dans la langue locale, je me « cantonnais » à savoir les chiffres, et quelques formules de politesse. Ce n’était pas compliqué, le même mot sert à dire s’il vous plaît ou merci[7] et, du reste, plus on se connaît moins on se fait de courbettes. En cela, l’adage « Plus les sentiments sont distants, plus les politesses sont nombreuses » était vérifié par son contraire. Chaque région de Chine et chaque ethnie a sa langue, avec des variations plus ou moins grandes d’un village à l’autre. La langue a cette faculté de séparer mais je ne le ressentais pas trop dans le sud. Maintenant que je vis dans le bilinguisme catalan – castillan et que l’apprentissage de l’un a déstabilisé la connaissance de l’autre, je me rends compte que l’on aborde une langue principalement avec ce qu’elle va nous permettre d’acquérir avec elle et que cette projection génère beaucoup de frustration. Encore un problème de possession. On doit avoir, on a besoin de…pour… Mais en Chine, je n’avais pas de besoin précis et je pouvais jouir de mon ignorance : j’écoutais le cantonais comme une musique, j’écoutais Ma Yang[8] parler au téléphone le « Kunminghua »[9], et je chantais les tons du mandarin pour me les approprier peu à peu. Plutôt que de connaître des mots, je retenais des combinaisons : celle qui allait me permettre d’obtenir un billet de train en couchette dure pour telle destination et telle date, celle qui allait me faire entrer dans le jeu du « c’est beaucoup trop cher, pouvez vous baisser le prix ?», celle qui allait me donner de quoi me sustenter en évitant d’avoir devant moi des becs de canard et des boyaux de je ne sais quoi…Au bout d’un an, j’avais fini par répondre avec beaucoup d’habileté aux questions qu’on me posait et certains me croyaient douée ; il n’en était rien, j’étais juste habituée et anticipais presque : on me posait toujours les mêmes questions. Par contre, je ne maîtrisais pas du tout l’écrit. Je reconnaissais quelques caractères, en général je les avais photographiés quelque part dans ma mémoire mais si j’essayais de les reproduire tout s’embrouillait. C’est qu’il faut déjà apprendre les clefs et savoir par quel trait commencer. Les Chinois ont du mal à concevoir, quand un étranger sait un peu parler, que l’écrit lui échappe totalement. Régulièrement, quand on ne se comprend pas avec mon interlocuteur, arrive le moment où je vois son visage s’illuminer d’une joie soudaine comme s’il venait de découvrir la loi de la gravité ; il sort un papier et un stylo et me lance, jovial : « pas de problème, je vais te l’écrire ! ». Il reste perplexe quand je lui dis que c’est bien la dernière chose à faire, que ses caractères sont aussi hermétiques pour moi que la cité interdite au temps des Qing et des Ming.

La langue étrangère est-elle le socle du choc ? Je ne crois pas pourtant. Il est parfois très confortable de ne rien comprendre. Après tout, on sait qu’à n’importe quel point du globe les gens se disent à peu près la même chose et parfois c’est assez reposant d’être épargné de cette pollution sonore que constituent toutes les conversations agaçantes que vous infligent les bruyants. L’énigme a plus d’attrait : on peut rêver et inventer ce qui se raconte, imaginer des scénarios sur cette gestuelle fascinante et ces sons hermétiques. Les chansons étrangères nous procurent parfois cette même impression, elles sont belles car elles nous restent énigmatiques, elles ne sont que musique ; quand on nous les traduit, en général, elles perdent tout leur charme car on réalise à quel point leurs paroles sont niaises ou dépourvues de cette poésie qu’on leur prêtait.

La langue perturbe donc un peu l’intellect et nous maintient dans un monde parallèle mais n’est pas si excluante (au contraire, puisque vous ne comprenez pas, vous êtes souvent au centre de toutes les attentions et l’on se met en quatre pour vous « assister » : vous êtes handicapés en quelque sorte). Et puis, cette « barrière de la langue » comme on l’appelle fréquemment, nous arrête dans plus d’un pays, même voisin, et je l’ai connu aussi fortement en Hongrie par exemple et ce n’est pas pour cela que l’on parle de choc culturel pour ces destinations : l’Europe nous est familière, si différents soient ses visages…Le choc, pour moi, passerait plutôt par les sens : la chaleur humide du sud asiatique, l’odeur des marchés, de la volaille fraîche et du poisson séché, la puanteur des poubelles ou d’un certain type de tofu cuisiné dans la rue, l’air dense et métallique de la pollution, les molécules d’eau lourdes dans le ciel, le raclement du crachat au fond de la gorge, les musiques des camionnettes quand elles font marche arrière, toutes ces têtes aux cheveux et aux yeux immanquablement noirs, les rires des filles étouffés sous leurs mains délicates, ces regards de biais jetés comme des coups de pinceaux, le goût de ces petites boules suaves dans ce thé de perles aux amandes, les voix chuintantes et aiguës de l’opéra…

Si ce choc existe alors, s’il est naturel de le ressentir, pourquoi ne me violente t-il pas ? Je me souviens que le Sénégal m’avait retourné la tête. Dans un autre genre, la Roumanie, avec ses carrioles tractées par les chevaux emmenant Tsiganes et cochons au cœur des villes tristes de communisme, m’avait propulsée hors des frontières de mon imagination. Stockholm, sous la lune de décembre, m’avait donné l’impression de n’être nulle part, trop au nord, presque au-delà de la carte du monde. Et cette Chine que l’on entoure de tous ces mythes, de toutes ces peurs, voilà qu’elle m’a prise dans son monde comme une native qui ne saurait pas encore parler. Rarement je ne me suis sentie aussi bien, autant « chez moi » que dans ce pays. Je ne m’explique pas cette sensation car si je réfléchis, rien de rationnel ne pourrait me mener à un tel bien-être : mon corps n’est pas toujours en phase avec les sensations que le climat ou la nourriture lui infligent, mes yeux voient des choses qu’ils trouvent horribles (les villes, les cages), et j’ai parfois été absolument déprimée de ne pas me sentir proche de ceux qui m’approchaient. Et pourtant, je prends des bus sans savoir leur destination, je pioche des plats au hasard, j’interprète des conversations qui disent peut-être l’inverse de ce que je crois. Mei guanxi…[10] En moi je ne rencontre aucune tension, rien ne court-circuite le zen qui coule comme la respiration la plus régulière dans mon corps : parfois je me demande même si ce n’est pas le manque de caféine qui empêche à ce point mon adrénaline d’avoir des vertiges négatifs. Car elle monte quelquefois (au milieu d’une gare surbondée, quand on tord le cou d’une oie sous mes yeux au marché, ou lorsque j’atterris en pleine nuit dans une ville inconnue sans avoir prévu de point de chute) mais elle finit toujours par se libérer comme une drogue extatique puissante sans aucun effet nocif. L’ivresse sans gueule de bois.

En général pourtant, on se sent bien quand on se fond dans le paysage : or ici, l’étrangeté saute aux yeux. Cela vaut parfois des attitudes cocasses : on m’a souvent demandé par exemple si la couleur un peu mordorée de mes cheveux était naturelle, on m’a palpé la jambe ou le bras comme pour en vérifier la constitution, certaines amies ont également senti des mains sur leurs fesses ou leurs seins (sans que ce geste soit sexuellement orienté puisqu’il venait d’une paysanne étonnée), j’ai senti le regard d’autres curieuses dans les toilettes publiques (qui portent bien leur nom car elles ne ferment pas) vérifiant si mon anatomie était si différente de la leur, j’ai vu un homme se planter devant moi et évaluer mon âge à vue d’œil, et j’ai écouté un jeune se demander pourquoi nous avions le nez, les paupières, la peau « comme ça ». Je me suis surprise parfois à être aussi à l’aise qu’eux et à toucher leurs cheveux hérisson – qui me rappelaient ceux de mon petit frère originaire de Corée, ou à passer mes doigts sur la peau fine et imberbe d’un avant-bras masculin : c’était en effet exotique et là aussi, mon geste n’avait rien de sensuel, c’était juste de la curiosité. Et malgré cette inévitable prise de conscience de notre différence, leur regard glisse cependant complètement sur moi. Dans de nombreux pays, le regard de l’autre pèse, que celui-ci soit trop présent ou trop absent : en Inde, il intrigue ou dévore, en Afrique il convoite et paralyse sa proie (vous ne pouvez pas être ignoré), alors qu’en Russie, au contraire, il vous quitte toute enveloppe charnelle et vous annihile : c’est le non – regard. Cette première impression commence avec les douaniers qui ne lèvent même pas les yeux sur vous et vous privent de ce premier pas de danse qui constitue tout le charme des passages de frontière : lorsque vous tendez votre passeport et que la personne derrière sa vitre, lasse, vous jette un regard et vous dévisage en une fraction de seconde pour voir si c’est bien votre tête. Dans deux minutes vous serez oublié mais, à ce moment décisif, on vous a identifié : vous existez. Pour ces Slaves-là, vous êtes un fantôme de plus, à moins que l’on aie quelque chose de précis à faire avec vous et que vous ayez le droit d’être extirpé de l’anonymat. Je n’ai le souvenir que d’un seul Russe me regardant dans les yeux : les siens étaient pétillants et rieurs, c’était un citadin qui s’improvisait taxi en pleine nuit (comme tous les moscovites rompus à cette amusante coutume du stop urbain payant) et j’étais tellement déboussolée par ce regard soudainement si humain et plein de charme que j’ai eu irrésistiblement envie de l’embrasser. J’ai été retenue in extremis par l’amie qui m’accompagnait qui ne voyait dans ce désir impulsif que l’effet de la vodka et non le retour de boomerang de ce que ce jeune et bel homme produisait en moi : le fait de reprendre corps. Dans ce pays qui ne vole pas sa réputation de froideur, ce n’était pas du luxe.

En Chine rien de tout cela donc. Le regard est question : il interroge mais n’agresse pas, il toque à la porte mais n’entre pas par effraction. Les Chinois me désignent et disent « Lao Way »[11], je me retourne, leur souris et répète « Lao Way » ou dirige mon doigt vers leur nez[12] en riant « Zhongwo rén »[13] : ils éclatent de rire. L’envie de rire à portée de lèvres est un élément qui nous rapproche irrésistiblement. Une image précise symbolise pour moi ce regard des Chinois. Je suis à la gare de Shanghai, assise au milieu de tous les voyageurs dans une salle d’attente claire et moderne et je suis absorbée par la lecture. Je relève soudain la tête et je vois un homme en train de me regarder fixement mais sans lourdeur, le visage légèrement incliné, les yeux remplis de cette curiosité enfantine qui dessine aussi sur les lèvres un sourire discret. Le jeu de l’intrus dans la gare. Je me sens à la fois paysage et ludique : on me contemple et on s’amuse. Ce n’est jamais le regard d’un homme sur une femme. C’est celui d’une personne envers une autre personne. Ou alors ce sont mes codes qui me font entrevoir ces regards de cette manière. Je me souviens de Ma Yang qui me mettait en garde : « tu ne te rends pas compte qu’ils regardent mais en fait ils lancent de très rapides coups d’œil de biais » : les regards en coup de pinceau.

Ce qui est très reposant en Chine, c’est que même si les gens se montrent curieux et qu’on ne peut pas souvent oublier que l’on est étranger, ils papillonnent autour de vous un petit temps mais finissent toujours par reprendre le cours de leurs activités et vous laissent vaquer aux vôtres. On est dans le bon équilibre de l’étrangeté : suffisant pour intéresser (nous ne sommes plus les anonymes de nos voisins en Occident) mais pas si extravagant pour arrêter. La curiosité des Chinois, plutôt que de me perturber, m’a valu de très belles rencontres, des moments d’humanité partagés dans l’éphémère.

Le choc, c’est peut-être alors de découvrir « de l’intérieur » cette culture complexe. Les entrailles sont toujours plus difficiles à voir ou à regarder que les visages : ce que je nomme entrailles, ce sont toutes les mœurs propres à un pays, ces habitudes et ces façons de vivre vues de très près et que l’on ne saisit pas toujours si on n’entre pas de plain pied dans leur sphère. « Trésor du ciel »[14], l’ami chinois que nous avons rejoint dans sa province natale avec mon amie Cath, nous a offert ce luxe en nous emmenant dans sa famille : nous avons sillonné le Fujian en allant d’une branche à l’autre de l’arbre généalogique, et en partageant un quotidien qui avait pour nous goût d’exceptionnel. Pas un seul touriste en vue ni d’autres étrangers dans ces régions reculées et si peu visitées par les « longs nez ». Nous n’étions plus dans la surface. Dur de parler là encore d’un choc tant il fut doux. Mais ce qui choque en réalité c’est tout ce qui nous ramène à notre propre étrangeté à leurs yeux, ces conceptions qui nous éloignent parfois ou qui nous font entrevoir d’une autre manière notre rapport au monde. Si bien que lorsque l’on rentre on ne sait plus exactement ce que l’on pense ou ce que l’on croit. On réalise seulement que tout ce que l’on fait n’est que le résultat de modèles que l’on imite même quand on croit s’en éloigner. On reçoit de plein fouet le manque de liberté qui nous caractérise : car s’ils nous semblent empêtrés dans leurs pratiques, nous ne devons pas réfléchir très longtemps pour réaliser que nous le sommes tout autant dans les nôtres : le fait même de réaliser que leur façon de faire est étrange nous fait prendre conscience que nos mœurs sont tout aussi incompréhensibles. Elles nous sont juste familières.

L’objet de ce récit – « essai subjectif » est donc celui-ci : parler de tout ce qui m’interpelle en Chine et casser nos propres mythes. Suivre finalement ce principe de Robert Musil selon lequel « On n’a pas vécu inutilement si on a réussi à faire douter quelqu’un de ses convictions. »[15]. Pendant le voyage, j´ai pensé à la forme que pourrait prendre ce texte, aux thèmes qui l´alimenteraient, mais sans prendre de notes directement. Je m’appuie uniquement sur l’expérience : les conversations avec les Chinois, ce qu’ils m’ont confié de leur façon de vivre, ce que j’ai partagé, mais aussi leurs silences, ce qui se devine à demi-mots, les tabous…Je ne compte chercher ni références ni statistiques, attitude qui me semble d’ailleurs plus raisonnable car les chiffres sont menteurs sous les régimes communistes. C’est un portrait forcément incomplet, conscient d’être partiel et partial. Il n’a pas d’autre prétention que de livrer des impressions, des sensations et des paroles glanées au fil des routes et des rails.

Car le seul choc que l’on puisse communiquer, finalement, n’est autre que celui contenu dans cette parole taoïste qui vous met nu face à chaque voyage :

« Plus on va loin,

Moins on saura ».[16]


[1] L´équivalent, en 2003, d´1€50 à 3€. 10 yuans correspondaient alors à nos anciens 10 francs.

[2] Gagner à peu près l’équivalent du Smic français en Espagne est la norme. On peut même se considérer « chanceux » ! Le salaire minimum, quant à lui, atteint à peine 600 euros.

[3] Nicolas Bouvier, L’usage du monde.

[4] Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux.

[5] Mohammed Dib, Les Terrasses d’Orsal.

[6] Nicolas Bouvier, L’usage du monde.

[7] « M’goih »

[8] ma colocataire et amie à Canton.

[9] Dialecte du Yunnan et plus précisément de la capitale de la région, Kunming, d’où venait M.Y.

[10] « Ce n’est pas grave »

[11] « Etrangère ! »

[12] Quand un Chinois se désigne il dirige son doigt vers son nez (alors qu’on le dirige en Occident vers la poitrine)

[13] Chinois !

[14] Traduction littérale du prénom Tian Bao

[15] Robert Musil, L’Homme sans qualités.

[16] Tao Te King, cité par Olivier Germain-Thomas dans La Traversée de la Chine à la vitesse du printemps.

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Un commentaire pour La Chine des rails et déroute : introduction

  1. Céline dit :

    Et bien voilà ce que j’ai lu à la maison après des mois sans lire et enfin me reconnaissant le droit au repos : ce magnifique texte ! Des bisous pour l’écrivaine 🙂

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