Nocturnes catalanes : cafe de l´opera

L’obscurité avait enveloppé la respiration fraîche de la ville, sous les pas sourds et aveugles les ruelles clignotantes d’hallucinations humaines scandaient un rythme frénétique et fluide tandis que je rejoignais l’écho virtuel d’une voix aimante. J’ignorais l’ombre qui collait à mes pas, peut-être feignais-je de la contourner sans y prendre garde, et pourtant l’alerte qui la conduisait vers l’oubli, à cet instant, se laissa happer par les lueurs chaudes du café. J’y entrai en reconnaissant sa belle allure baroque, cherchant des yeux celui qui avait volé mon image sur des petits bouts de papier avant Noël. Il n’y était pas et finalement je fus soulagée par cette absence, car elle me permit d’engloutir la quiétude de cette fin d’après midi au creux de la solitude. Chocolate y churros pour consoler l’hiver et lecture du Dalaï Lama pour traquer sa conscience en se disant que cette édition devait être conçue pour mineurs attardés ou puceaux du bouddhisme tibétain. Elle gagnait néanmoins ma concentration et me procurait l’insolence d’évacuer tout ce qui m’entourait – ou en tout cas en donnais-je l’impression, me confiera t-on plus tard. Je savais pourtant qu’à ma gauche un homme seul grisonnant buvait une bière et avait renvoyé à ma solitude un clin d’œil complice lorsque j’étais passée devant lui avant de m’asseoir. Je jetais aussi par moments quelques coups d’œil tendres et bienveillants à un couple âgé près de l’entrée. Bientôt je ne pus non plus ignorer un homme dont je croisais le regard en relevant la tête, promenant ma distraction du côté des tables et du bar. Il absorba mes yeux plus intensément que les autres car il les kidnappa dans les siens au détour de leur promenade indolente. Ceux ci revenus sur les douces pentes des mots du Lama confièrent à l’encre noire qu’un regard aussi envoûtant que celui d’un Tibétain venait d’être lu dans ce café catalan. Ils s’attachèrent néanmoins à ne pas y accorder trop d’importance et reprirent une sage discipline de lecture. L’âme solitaire creusa de nouveau sa forteresse de silence autour d’elle, en songeant au rendez vous avec le lointain qu’elle laissait filer dans l’insouciance, le reportant au gré de ces mots polis et trop ronds. Lorsque, lassés par les banalités du maître tibétain, les yeux repartirent en ballade, ils savaient qu’ils ne feraient de détours que pour traquer l’essence de ce visage mystérieux face à lui, l’observer un peu plus pour en découvrir une miette de vérité. Ils n’eurent pourtant pas le loisir de s’y adonner et furent les premiers pris au piège lorsqu’ils se retrouvèrent face à ces mêmes yeux ensorcelants qui ne semblaient pas avoir changé de cible. Chancèlement impromptu… Déconcertés –puis décontenancés, perdant tous les fils du karma, des bardos et des multiples réincarnations, mes yeux se faufilèrent au plus vite vers le fond de la salle en prolongeant dans l’illusion de cette perspective le goût laissé par l’ébauche d’un sourire sur les lèvres de l’inconnu. C’est troublés qu’ils revinrent se réfugier cette fois dans la jupe pourpre du père spirituel ; ils volaient à la surface des pages sans s’y fixer nullement. Remparts effondrés, rouge tibétain se pulvérisant sur les joues, l’impérieuse solitude se sentait dédoublée, débusquée, enfouie dans un regard captivant. L’enlèvement s’était produit. Lorsque que sur mes paupières baissées je sentis se dessiner un corps s’approchant, je n’eus aucun doute sur l’identité de cette ombre qui prenait forme près de moi. Les paroles qui ont suivi sonnaient sans doute aussi creux que celles de ce livre insignifiant entre mes mains qui vous a valu une accroche bredouillante et anglophone. Qu’importe…Vous m’aviez déboussolée au moment où il fallait que j’abandonne la rive lointaine pour ancrer au fond de vos yeux la beauté du soir. Devinée à l’heure où votre monde allait donner au mien un souffle poétique et lui rendre en écho son incomplétude. Dénudée afin que s’incarne notre présence dans les ruelles noires de Barcelone, votre peau sous les détails rococos du salon classique où l’embrasement dénote, ma respiration enfin après l’exil d’où vous avez eu raison de me voler, ce soir là, café de l’opera.

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