Le tulou en demie lune, Fujian

Pékin, début septembre, mon ombre se promène entre les raies de lumière du parc du Temple du ciel…j’apprends que l’architecture, vue du ciel, reproduit la conception chinoise du monde : le ciel est rond et la terre est carrée…

Fujian, un creux de vallée entre les montagnes sculptées par les terrasses de riz, quelques semaines plus tôt…nous sommes accueillis dans le tulou. Le tulou est rond comme le ciel…les plantations rectangulaires, les cabanons renfermant les cochons sont peut-être carrés : c’est la terre chaude et nourricière, puanteur diffuse du réel et grognements carnivores, résolument yang. Le cercle yin, celui de la féminité est évidemment fécond en enfants : ils forment une ronde qui nous entoure de leurs petits corps gesticulant, de leurs rires griffant le ciel, de leurs regards qui s’agrippent à nos yeux étrangers ici. Ils nous absorbent. Nous ne pouvons nous détacher du chahut tournoyant que ces petits Hakkas orchestrent autour des courbes de ce tulou demi-ouvert : lignes de fuite d’un tourbillon qui nous entraîne dans la mémoire de notre enfance, là-bas, si loin, si proche…Trois petits viennent de débusquer nos cours de récré couleur sépia en sortant un élastique qu’ils commencent à enrouler autour de leurs chevilles. Celui qui s’apprête à jouer a pris mon corps de fillette. Un pied dessus, l’autre dessous, clip clap, sauter pieds joints sur le fil, entortiller l’autre jambe autour du fil opposé, figures complexes qui s’emmêlent dans mes souvenirs, ce petit a l’énergie féline de l’Orient, figure yin de nos muscles miniatures électrisés d’excitation sous le soleil yang de l’Occident. Mes yeux s’échappent alors vers les coulisses d´une école buissonnière : une petite s’accroupit au-dessus de la rigole qui dessine le deuxième cercle du tulou, après celui de la sphère de ce large bord planté devant les cuisines familiales. De l’eau y coule et c’est ici que l’on pose les tuyaux qui servent à laver les légumes, les mains, et, pourquoi pas, les dents de ces deux étranges étrangères qui ont entrepris d’improviser ici leurs pratiques. La petite, elle, après avoir baissé son petit short étoilé, s’applique à y déposer un pipi aussi fin et mutin qu’elle. J’observe qu’elle termine en faisant ces quelques flexions de genoux, comme j’ai bien appris moi aussi, qui laissent tomber les dernières petites gouttes. Hop…elle repart à cloche pied…Je rejoins mon frère aîné qui me montre ses billes, les belles agates qu’il a gagnées. Je me sens fière d’être sa petite sœur. Notre frère cadet nous rejoint et je m’amuse à lui mettre mes barrettes dans les cheveux. Lui aussi a les yeux bridés…et lui non plus n’aime pas qu’on lui touche les cheveux. L’enfant qui me pince le cœur depuis qu’elle m’observe avec insistance détourne la tête comme un petit animal sauvage quand j’ébouriffe ses fins cheveux courts. Elle s’est fait une minuscule petite queue (de souris plutôt que de cheval) au-dessus de la tête avec le petit élastique qui lui entourait le poignet. Plus tard, près de moi, elle se tient droite sur un haut tabouret, petite princesse Hakka silencieuse au milieu d’un cercle d’adultes dont elle ne comprend pas le langage. Nous tentons en effet vainement d’ébaucher des conversations dans un mandarin sommaire. Je l’apprivoise en la chatouillant. Son corps se tord et frétille de sursauts rieurs tandis que j’écoute mes doigts écrire sur sa peau des mots catalans, la langue adoptive de la tendresse. Quels sont les morceaux d’enfance qui s’effilochent en nous pour laisser le monde nous apprivoiser peu à peu ? Quels sont ces morceaux laissés sur le bord de la route, balayés par un temps toujours plus avide de nos illusions de liberté ? Ne devient-on adulte que pour justifier le besoin de faire naître de nous les multiples enfants que nous fûmes ? Ou les rêver…Ce tulou ne dessine pas un cercle complet : c’est une demie lune. L’écho de notre incomplétude et le reflet de la distance qui nous oppose à cet univers craintif et exaltant qui fut celui de notre enfance. Nous ne sommes encore que des demis êtres errant entre ce monde noyé de souvenirs et celui dans lequel nous survivons en apnée. Dans notre tête, la mémoire est quadrillée comme un jeu d’échecs dont les pions se dispersent en faussant les routes du destin. Nous aspirons à la rotondité de l’âme, celle qui nous délivrera des lignes droites et des vies parallèles. Je prends dans la mienne la main chaude et timide de l’enfant : qui de nous deux est plus curieuse de l’autre ? Qui de nous deux aspire à rejoindre l´autre, l´adulte revenant à l´enfant, l´enfant désirant déjà être grande ?

A travers les cultures de gingembre, de taro, de patates douces, les courbes du riz et l´inclinaison de la jujube, je me recueille près de l´autel des dieux protecteurs de la montagne, je vis le retour aux sources de la nature, je remplis moi aussi le seau d´urine et me retient de respirer dans l´enclos en bois près des cochons qui délimite les toilettes, je m´asperge de fraîcheur le soir tombé avec deux baquets d´eau, je détourne le regard de la canne qu´on vient d´égorger et que l´on déplume, du porc capturé dans une cage grillagée, je pose les yeux dans ceux de cet autre enfant unique qui réclame l´attention, je chante avec lui ses comptines anglaises que les erzats diffusent dans un volume hystérique, mes deux amis sont là, complices de cette vie éphémère, leur présence et la pénombre de cette chambre dans l´après midi humide et chaud distillent un halo de quiétude et l´on s´endort alors dans le silence de ce monde circulaire, la lune au cœur…L´énigme de l´enfance en filigrane de nos songes échappe à toute rectitude : le monde de ce tulou est une rencontre vers le yin, nous chuchotent sourdement les voûtes féminines de la nuit.

 

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