La Chine des rails et déroute : le lien social

LE LIEN SOCIAL

(5ème CHAPITRE)

 

Etre humain, c’est aimer les hommes

Etre sage, c’est les connaître. 

Confucius

 

Être en groupe, être seul… 

« Nous les Chinois, nous avons, comment dire…l’esprit moutonnier», me dit poétiquement un jour une collègue chinoise qui m’avait invitée à passer le week-end dans sa famille. Nous étions en train de grimper la montagne bouddhiste « Dinghu » près de Zhàoginq (Guangdong) et elle semblait impressionnée par mes entreprises de voyages solitaires, mes prises de décision sans en référer à personne. Elle définissait ainsi un trait de caractère de ses compatriotes qui lui paraissait prédominant. Il y a le cercle de la famille, le cercle des amis et le cercle social, plus général, mais qui pose des modèles qui fonctionnent comme des balises et qu’il ne faut pas perdre de vue. Les relations sont fondamentales. Choisir de faire quelque chose en s’en passant paraît louche. Il y a certainement des Chinois solitaires. Je ne me souviens pas en avoir rencontré. En général, eux-mêmes reconnaissent l’être peu, ne voyant pas l’intérêt d’être seul. Combien de fois, en voyage, j’attrapais au vol cette question « Yi ge rén ? »[30], le regard inquiet autour de moi, espérant traquer l’ombre de quelqu’un qui m’accompagnerait malgré tout…Oui oui, « une seule personne ». Mais pourquoi ? ? ? Difficile de leur expliquer dans mon chinois précaire ma vision des voyages solitaires…Cette solitude finalement si sociable, quand d’elle naît tellement plus de rencontres que lorsque je voyage accompagnée, autrement plus présente également à ce qui m’entoure, ce que j’observe, ce qui m’intrigue. Sans protection pour aborder le monde et autrui en me cachant derrière le soutien complice d’un compère avec qui je pourrais avoir en partage la langue, les pensées et la façon de vivre ce voyage. J’ai vécu de très beaux voyages avec des personnes qui me sont chères et je sais cette expérience belle autant que rassurante. Mais sur les routes en solitaire s’invite comme nulle autre pareille une grande muse du voyage : le hasard. Tous les chemins peuvent bifurquer, à tout moment. L’espace, comme le temps, est ouvert, perméable à l’inconnu…Etant donné que je ne prévois jamais vraiment de plan avant de partir, guidée seulement par des envies et la curiosité, cette flexibilité est idéale. Il n’est certes pas toujours facile de voyager seule – en particulier quand on est née fille – mais il n’y a rien de plus exaltant lorsque ce même hasard vous conduit au plus profond et au plus précieux des itinéraires imprévus. Sans barrière ni bulle aucunes, jonglant avec ce que l’on nous a transmis de bon sens et de prudence mais également avec beaucoup d’intuition, c’est un rapport vif et sans détour au monde, une présence à l’autre pleine. Mais tout ceci, je ne savais pas l’exprimer à mes interlocuteurs sceptiques par rapport à la démarche solitaire et je me contentais en général de leur répondre : « Parce que ça me plaît » ou « pour vous rencontrer », ou encore, plus ironique sur leur façon spontanée d’aborder les Occidentaux sans crier gare : « pour être absolument disponible quand vous avez envie de pratiquer votre anglais avec moi ». Je gagnais des points, ils riaient et j’étais invitée chez eux, postée sur un petit tabouret de plastique entre le père et la grand-mère à manger des petits poissons frits ou dans une maison lointaine et tibétaine, dans une atmosphère de conte. C’était le piège le plus courant qu’ils tendaient à ma route solitaire et qui portait si souvent le voyage à son comble.

Pourtant, cette solitude, qui se forgeait en moi en me donnant une sensation de force intérieure inébranlable, a un aspect précaire pour les Chinois. Le système des relations est au cœur de la société chinoise et s’en passer, même momentanément, est une aberration. À un regard étranger, cela peut presque donner l’impression que de ces réseaux intrinsèques dépend la survie de chaque membre d’une communauté. Cette notion de « guanxi » (« relations ») permet de surmonter les difficultés passagères mais a un rôle primordial également dans le tissu social lorsqu’il s’agit de prendre des décisions, conclure des accords ou des négociations. Je pense que c’est cette même force du groupe et des relations ténues qui mène les Occidentaux à considérer la communauté chinoise comme l’une des plus fermées voire hermétiques lorsqu’ils sont exposés à cette vaste diaspora exilée sur leur territoire. Combien de légendes entend t-on sur les « mafias chinoises » ou le taux de mortalité étrangement bas dans le quartier chinois de Paris (les papiers des « morts » serviraient ainsi à faire venir illégalement d’autres membres de la famille…), sans compter sur cette réputation indéfectible de « rester entre eux » ? Quand les Occidentaux parlent des « Chinois » on peut parfois avoir l’impression qu’on pourrait transposer le discours en remplaçant cette dénomination par « colonies de fourmis » : même organisation sociale, même ténacité au travail, même impression de nombre infini…

Avant de livrer des bribes de ce que j’ai pu percevoir de ce lien social, il fallait revenir sur cette notion de « groupe versus individu », de cet étrange rapport à la solitude (étrange à mes yeux étrangers car la loi de l’enfant unique ne fait que crier la contradiction de ce fait). Il s’agit d’interroger alors ce qui reste ou perdure de ce lien dans une société qui adopte de plus en plus de modèles individualistes.

Les parcs, ou le foyer du qi.

Il n’y a pas de café en Chine où s’asseoir, lire, converser avec des amis ou des inconnus. Pas de café ni de terrasse de café donc, pour voir les gens passer et paresser. Les groupes se réunissent pour manger dans les restaurants ou dans les maisons de thé pour partager cette belle « cérémonie » ou siroter les meilleurs breuvages, tout en jouant éventuellement.

Mais ce qui représente à mes yeux le meilleur endroit pour sentir les gens « entre eux », dans une belle fusion sociale, ce sont les parcs. Ils sont généralement les poumons des villes, à tous les points de vue : ils permettent d’oublier un peu la pollution dense et la rumeur omniprésente de la circulation, et ils développent le « qi » de chacun. Entendez par « Qi » le souffle. L’expression « Un bon qi passe entre nous » signifie que les gens s’entendent bien, que leur relation est fluide. Comment se manifeste ce souffle dans les parcs ? Nombre d’activités le font circuler : outre celles qui reprennent au sein même de leur appellation cette notion (comme le « tai qi »[31] ou le « qi kong ») et nous laissent admirer des hommes ou femmes dessiner des mouvements harmonieux tout en lenteur, on rencontre également beaucoup de groupes qui se réunissent pour danser, chanter – des morceaux traditionnels ou de l’opéra -, jouer de la musique, ou encore faire des parties de tennis de table ou de badminton. Il y a aussi un autre jeu dont j’ai oublié le nom qui consiste à former un groupe en cercle et à se passer un volant à plumes avec les pieds sans que celui-ci ne tombe sur le sol. Les enfants admirent souvent les poissons rouges des bassins, apportent un cerf-volant ou entraînent leurs parents dans un tour de barque ou de pédalo sur le lac. Il y a aussi ceux qui viennent promener leur oiseau, accrochant la cage à la branche d’un arbre et le laissant sortir tout en le comparant avec ceux de leurs amis. J’ai vu également des hommes pratiquer la calligraphie avec des pinceaux de mousse qu’ils trempaient dans de l’eau. Ils écrivaient sur le sol un poème éphémère et comparaient leur technique, leur tracé, la dextérité du geste. Je n’y comprenais goutte mais adorais les observer. On croise aussi les joueurs de ma-jong, même si ceux-ci se retrouvent plus volontiers le soir, dans les maisons ou les petits restaurants de quartier, ou encore les lieux dédiés uniquement à ce jeu. Le bruit du brassage des pions, après chaque partie, m’a accompagnée de nombreuses nuits et me plaisait autant que le bruit de la pluie.

Quant aux activités qui ne recourent pas au groupe, il y a ceux qui courent, ceux qui marchent à l’envers (bon pour l’équilibre) et ceux qui font des mouvements de gym avec de la musique à plein tubes, absolument désinhibés et sans complexe. A Urumqi, la capitale ouïghoure du Xinjiang (la région la plus au nord-ouest qui était autrefois le Turkestan oriental), j’ai été intriguée par des petites tentes parsemées à travers le parc, devant lesquelles les familles pique-niquaient ou se reposaient.

Le parc est l’un des premiers lieux où je vais quand j’arrive dans une ville chinoise. Et l’impression la plus forte que je garde de toutes ces promenades est celle d’une bonne humeur, voire d’une forme d’allégresse de tous ceux qui y sont et partagent un moment d’humanité. J’admirais le naturel de chacun et peu à peu je me suis intégrée à ce paysage, y venant également pour y faire quelques mouvements de yoga ou alors pour apprendre à me servir d’un tour de poterie car c’était aussi l’une des multiples ressources de ce lieu incomparable.

Sur les places.

Autre alternative aux parcs en matière de lien social, ce sont les places. Elles sont souvent le théâtre de réunions de personnes qui viennent là pour danser. Je n’ai jamais su comment cela s’organisait. Chaque soir, il y avait un magnéto avec des baffles postés dans un coin et des couples de danseurs qui se formaient pour un tango, une valse ou un cha-cha-cha. Tian Bao ironisait en disant que c’étaient « les danses occidentales à la sauce chinoise » (« comme tout, ajoutait-il, le bouddhisme par exemple, sinisé et adapté aux mœurs locales »). Nous étions aussi impressionnés par les chorégraphies. Tout cela se déroule dans ce que l’on peut appeler une atmosphère « bon enfant ». Plus loin il y a des bambins venus essayer leurs rollers. Et quand il y a une fontaine…alors il y a des chances que la municipalité ait investi dans des « sons et lumières » orchestrant un concert de jets d’eau, devant lequel s’agglutine une foule de badauds admiratifs. En général, il y a non loin de là quelques stands vendant des boissons et d’étranges « amuse-gueule »  (pattes de poulet, brochettes de petites boulettes de poisson à la sauce piquante, haricots velus glacés et autres curiosités) et c’est à ce moment-là, quand la nuit commence à unir les âmes, que l’on se dit qu’il y a un certain « savoir-vivre ensemble » en Chine…

Un thé dans la rue…

Un autre détail découvert l’été dernier et qui m’a paru digne d’incarner ce « lien social » est celui du thé. Pas seulement celui qui se boit entre amis en suivant un rituel très codé et harmonieux (verser de l’eau chaude dans les coupelles microscopiques puis en renverser le contenu sur le plateau de bois pour les rincer, doser l’infusion juste, puis servir et déguster le breuvage en de multiples prises) mais ce « thé de la rue » découvert à Shanting, la ville natale de Tian Bao. Il s’agit d’une sorte de jarre, accrochée à un arbre ou à un poteau que les bonnes âmes remplissent de thé pour les passants souhaitant se désaltérer. En général ce sont les commerçants qui tiennent les boutiques en face qui fournissent l’eau chaude ou le thé (car les deux existent) et dans cette ville entourée de montagnes et de sources excellentes, cette offrande est un trésor.

Cette sociabilité est rassurante face aux interrogations que soulevaient le poids du nombre et la relative indifférence du gouvernement quand un drame affecte la vie individuelle. Il y a un plaisir à être ensemble qui est porté par tous ces moments de vie et le mouvement incessant d’une animation pleine. Le choc du retour après un long séjour en Chine, c’est aussi ce silence dans nos petites villes le soir, l’absence de circulation, tous ces lieux qui dorment…Pendant que ce comas plonge les concitoyens dans la torpeur, que nos serrures se cadenassent et que nos peurs dérivent dans des délires d’insécurité, les villes chinoises s’agitent et rient, dansent, s’éparpillent et se rejoignent, vivent, vivent et vivent encore…

[30] “Une seule personne ?”

[31] On l´écrit le plus souvent « Taï chi » ou « Taï chi chuan » en France.

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