La Chine des rails et déroute : le corps, les sens

LE CORPS, LES SENS

(7ème CHAPITRE)

 

Le corps se transforme en passant une frontière, on le sait aussi, le regard change de focale et d’objectif, la densité de l’air s’altère et les parfums, les bruits se découpent singulièrement, jusqu’au soleil lui-même qui a une autre tête. 

Jean Echenoz, Je m’en vais

 Voir.

On dit souvent des Asiatiques qu’ils sont pudiques. Selon nos critères ils peuvent le paraître, pour ce qui est des codes vestimentaires par exemple. Les Chinois ne découvrent pas les mêmes parties du corps que les Occidentaux, mais ne coïncident pas non plus avec les Indiens par exemple, ou les Thaïlandais. Résumer l’Asie dans des clichés, c’est ce qu’adorent faire les étrangers, et ce à quoi je suis très souvent confrontée lors de conversations avec des Européens. Mais ce qui me fascine le plus, c’est que ces mêmes personnes qui disent tout savoir sur les Chinois sans jamais avoir mis les pieds en Chine, ne rechignent jamais à livrer leurs idées toutes faites quand bien même ils sont face à quelqu’un qui a vécu là-bas. On me pose d’ailleurs rarement des questions sur les Chinois : on affirme. « Ils travaillent tout le temps, ils sont très fermés, très polis aussi, ils ne disent jamais ce qu’ils pensent » et puis « ils détestent avoir une fille, être une fille en Chine c’est l’enfer, il vaudrait mieux se suicider à la naissance si les parents n’ont pas le courage de les tuer directement, comme ça se fait toujours d’ailleurs ». En général, je suis tellement abasourdie que je ne profite même pas des maigres interstices de silence où je pourrais leur livrer tout cru toutes les images adverses que ces aberrations font surgir en moi : un homme affalé sur le siège de sa moto en train de dormir sous le soleil de l’après-midi ou au fond de sa boutique, les visages souriants de tous ceux qui sont venus spontanément à ma rencontre, la vendeuse qui rote sans vergogne avant de répondre à ma demande, les questions ou les compliments sans détour, et cette jeune femme enceinte jusqu’aux dents qui me dit : « Nous voulons une fille. Elles sont plus obéissantes que les garçons, et plus liées à leurs parents ». Et ceci au creux d’un désert du Xinjiang et non pas dans le contexte moderne et libéré de Shanghai…Non, je me tais et quand on me dit qu’ils sont très pudiques, je sais que cela fait partie du même lot de clichés, de la même ignorance, du même entêtement à ne croire que ce que l’on ne voit pas.

Les Chinois sont ils pudiques donc ? Avant d’essayer de répondre, il faudrait savoir où l’on place la pudeur. Certes, les décolletés ne sont pas légion. Mais si l’on n’exhibe pas la troublante naissance des seins, en revanche les jambes sont largement découvertes : les mini – shorts, l’été, laissent les gambettes défiler sur les places publiques et cela ne choque personne. Les hommes, quant à eux, se mettent facilement à l’aise aussi…Et nul ne se laisse impressionner par les torses imberbes ou la bedaine molle des buveurs d’alcool de riz (peu propices, il est vrai, à réveiller les libidos à fleur de peau…). Une nuque ou un pied étaient, traditionnellement, beaucoup plus troublants pour un Asiatique qu’une poitrine ou des fesses. On peut cependant s’attacher les cheveux et se promener en sandales à présent sans craindre de faire rougir les passants…C’est fascinant de penser que la géographie érotique du corps est elle aussi culturelle, et que les cuisses des filles semblent laisser de marbre certains alors qu’au-delà des frontières elles provoqueraient une tempête émotionnelle. Nos instincts seraient donc éduqués de la même manière que notre façon de penser ? « Décidément, nous ne sommes pas libres », est peut-être la remarque que je me fais le plus souvent depuis quelques années et qui remonte constamment à la surface lorsque je voyage et que l’autre m’interroge, me sonde, fouille au fond de moi ce qui est, peut-être, encore vraiment de moi, tout comme moi je gratte la surface de toutes les couches culturelles, sociales qui nous couvrent, pour le découvrir, original et nu. Et une vague de questions inonde ma tête avant que je ne décolle tout ce papier peint qui ressemble à du ciment : les parties du corps dérobées au regard ne suscitent t-elles pas chez certains des rêveries plus audacieuses que celles qui se bornent à un exhibitionnisme sans surprise ? La nudité est-elle si impudique et si encline à susciter l’érotisme ? Rien n’est moins sûr…Entre une jeune danseuse en tenue courte et cuir qui se déhanche sur le podium d’un bar de Canton et l’épaule nue d’un moine tibétain qui laisse admirer sa peau ambrée et ses muscles fins sous la robe pourpre, qu’est-ce qui est le plus irrésistiblement érotique ? La réponse est subjective, orientée par la sensibilité de chacun : c’est tout ce que j’espère. Mais quand j’observe la réaction d’un Chinois, d’un Indien ou d’un Européen face à un bras nu ou une jambe découverte, je ne suis plus du tout sûre que cette liberté-là existe…

Ce qui reste pudique par contre – et qui fait la différence – c’est peut-être le regard : on ne se jauge pas des pieds à la tête, du moins à première vue. Les Chinois ont en effet une aptitude assez difficile à décrire qui consiste à regarder fixement sans pour autant dévisager. Viennent ensuite les « regards en coups de pinceaux » qui peuvent passer totalement inaperçus et qui sont plutôt prêtés aux hommes ; il s’agit de découvrir, le plus discrètement possible, le corps de la femme, de s’en faire une idée sans pour autant être démasqué dans cette tentative. Si, dans le langage courant, il y a beaucoup d’expressions concernant la corpulence, je n’ai jamais été témoin de commentaires sur le physique. Quand on dit à quelqu’un « Tu as grossi », c’est un compliment qui félicite le fait d’être en bonne santé et équivaudrait à notre « tu as bonne mine » et lorsque l’on prend congé, on lance un « Garde ton poids » qui révèle l’importance d’une bonne alimentation pour rester en forme. La façon de se regarder est beaucoup moins sexuée qu’en Occident. C’est seulement lorsque je suis rentrée en Europe, après un an complet d’absence, que j’en ai réellement pris conscience. A peine avais-je posé les pieds à l’aéroport de Francfort où je faisais escale que je me suis sentie déshabillée du regard par des inconnus que je croisais, sans comprendre initialement que cette intrusion visuelle venait du fait que ces grands gaillards nordiques, en répondant à leurs habitudes culturelles le plus naturellement du monde, étaient en train de faire ce qu’aucun Chinois ne pratique publiquement : ils promenaient leurs yeux sur moi sans même forcément s’en apercevoir et je me sentais du coup visitée, explorée, prise d’assaut. C’est alors ce regard-là, en me remettant dans le bain européen, qui m’a fait réaliser la façon de regarder des Chinois, si particulière qu’elle m’avait effleurée sans me toucher, captée sans m’agresser. On me regardait avant tout comme une personne ; ce qui attirait la curiosité ou retenait l’attention n’était pas le fait que je sois une fille mais une étrangère. Et en m’imprégnant peu à peu de cette perception, c’est toute ma façon de voir qui s’est transformée. Quand je suis rentrée, un de mes amis m’a dit : « Il y a quelque chose en toi qui a changé, c’est ton regard. Tu ne regardes plus de la même manière ». Etait-ce l’expérience vécue qui m’avait donné une autre profondeur de champ ou alors l’absence qui aiguise l’attention quand on retrouve des visages aimés ou encore le fait d’avoir été regardée différemment et d’avoir, du coup, apprivoisé un autre regard ? Je ne crois pas, malheureusement, avoir gardé ce que cet ami décrivait comme une « autre intensité », une façon plus fixe et plus concentrée de regarder. Je pense que l’Europe, qui m’a replongée dans son rythme frénétique autant que dans des codes familiers, a rendu à mes pupilles leur mobilité et leur dispersion, voire leur farouche entêtement à très peu regarder autour de moi car le temps presse, les trains sont quotidiens et le monde, finalement, s’absente sous l’anonyme…

Ce regard de Chine, différent, en dit long sur le rapport à l’autre, car cette façon de percevoir sa présence –  à travers son corps et l’intrusion visuelle que l’on se permet ou non – nous laisse appréhender la teneur des relations, notamment entre hommes et femmes. Et l’on apprend alors beaucoup sur la relativité de nos concepts de pudeur, de l’instinct et de tout ce qui serait « naturel ». Nos yeux sont aussi forgés par l’histoire, par le contexte : l’interprétation chinoise du communisme a laissé ses marques dans cette façon de « neutraliser » le schéma classique de « l’homme musclé et velu » et de « la femme fragile et douce » ; dans plusieurs provinces, on croise beaucoup de femmes sur des chantiers, portant des charges très lourdes sous un soleil de plomb, à côté d’hommes qui les traitent en égales ; dans la société matriarcale des « Na » dans le Yunnan, les femmes sont même comparées au roc stable et fort tandis que l’homme est un « petit caillou qui dégringole »… ! De même, la réaction spontanée des filles de se cacher la bouche quand elles rient est un héritage des dynasties passées, qui interdisaient aux femmes de montrer leurs dents – sans-doute gâtées – et d’ouvrir trop la bouche. De là viendrait aussi la coutume de couper la viande et les légumes en tout petits morceaux afin de les attraper facilement avec les baguettes et de les glisser discrètement dans son palais…en cachant cette bouche que nous ne saurions voir…Petits pieds et bouches fermées : ces dernières, en s’ouvrant, menaçaient-elles d’exprimer leurs pensées ou leur sensualité ?

Toucher.

Si les regards touchent à peine, il va sans dire que les contacts, plus généralement, paraissent peu tactiles au premier abord. Paradoxalement, il y a une pratique qui est beaucoup plus répandue – ou en tout cas coutumière – qu’en Europe, ce sont les massages. Ils ne se font pas chez une esthéticienne ni dans des stations balnéaires mais beaucoup plus couramment chez le coiffeur ou dans des centres consacrés spécialement à cet art séculaire. Moi qui n’avais jamais mis les pieds chez le coiffeur de ma vie – habituée à ce que ce soit mon père qui me coupe les pointes à la pleine lune et n’acceptant de nul autre quelle qu’intervention que ce soit sur mes cheveux imperturbablement longs – je me suis mise à aimer ces lieux en Chine. Dans la rue, ils sont annoncés par des petits tubes dont les bandes bleues et rouges se déroulent comme un serpentin dans le cylindre lumineux. En général, les jeunes Chinois à l’intérieur qui lavent, coupent et malaxent les cheveux des clients sont un modèle de branchitude orientale et ont des coupes délirantes de toutes les couleurs. C’était un premier point intéressant. Le second – que m’avait fait découvrir le collègue chinois qui m’avait entraîné dans ces antres bigarrés – était qu’on pouvait y aller sans qu’on y menace notre farouche chevelure avec une paire de ciseaux. Il était tout-à-fait normal en effet de s’y rendre pour un simple shampooing. Cela valait entre 10 et 15 yuans, soit un euro environ. J’y ai rapidement pris goût et lorsque j’avais des pannes prolongées d’eau ou d’électricité chez moi, je savais comment sauver au minimum les apparences avec des cheveux brillants de propreté (on peut certes se laver dans le noir mais c’est moins pratique et on ne voit pas l’éventuel insecte cafardeux qui va venir nous gratter le dos). Le summum de ces shampooings prodigués par d’autres, ce n’est pas tant de sentir l’eau chaude sur son crâne ni les mains délicates des coiffeurs que d’y profiter d’un massage : de la tête bien-sûr (et du visage) mais aussi du dos, du cou, des épaules, des bras et jusqu’aux doigts de la main ! A la manière chinoise, c’est-à-dire pas des plus sensuelles, mais agréable et relaxante quoi qu’il en soit. Nous y allions même parfois entre deux cours car mon collègue s’était amouraché d’un jeune coiffeur aux cheveux bleus et adorait que je l’accompagne pour aller l’épier et que l’on rigole ensemble – en français. Cette habitude de fréquenter les salons de coiffure m’a accompagnée toute l’année et faisait aussi partie des plaisirs de mes voyages quand je faisais une halte un peu plus prolongée dans des villes ou villages. Cela avait le double avantage de consoler mon dos et de résoudre mes incessants problèmes de nœuds, phénomène récurrent après plusieurs jours de baroudage, cheveux au vent sur les routes…

Plus classique mais incontournable, le massage des pieds se pratique dans des centres spécialisés. Quelqu’un qui ne comprendrait pas le chinois pourrait néanmoins identifier ces lieux grâce aux panneaux affichés devant, représentant un pied traversé de mille lignes de couleurs différentes : les méridiens qui relient les multiples points de nos extrémités avec les organes de notre corps. Il était amusant de voir que dans les familles chinoises, les centres de massage n’avaient pas forcément bonne presse : la belle-sœur de Tian Bao disait que l’eau utilisée n’était pas propre et que l’hygiène de ces lieux, en général, était douteuse. Nous ne l’écoutions pas et allions en douce vers ces temples du bonheur. Le massage commence en effet toujours par un bain de pieds, dans un bac en bois. Dans l’eau très chaude, ils versent parfois du thé ou un mélange de plantes bienfaitrices. Pendant cette immersion, le masseur brouille les premières pistes de celui qui penserait qu’il s’agit strictement d’un massage consacré aux pieds et se met à s’occuper de votre dos. Puis les épaules, là où ils appuient fort. Et une fois les pieds séchés, ils se mettent à se concentrer sur cette partie, très méticuleusement mais de façon énergique. Au début on pense que l’on ne pourra pas éviter les fous rires puis on se rend compte rapidement que les massages chinois prêtent finalement peu à rire. Non pas qu’ils soient ennuyeux, mais ils ne sont pas très doux. Je me souviens d’une fois où j’y suis allée en oubliant que j’avais fait une chute et que j’avais un énorme hématome sur la cuisse. Or, après le pied, le masseur remonte et triture, malaxe, donne des petits coups avec le flanc des mains à toute la jambe. Jamais je n’ai eu autant conscience d’une blessure. Trois jours après cependant, elle avait presque entièrement disparu. Ce fut la même chose quand nous avions décidé de consoler nos cuisses après avoir fait l’ascension des 6666 marches du mont Taishan (redescendues ensuite, ce qui fait donc 13332) avec un massage : or, au lieu de délier nos muscles, celui-ci les contracta encore plus et se révéla être un supplice de douleur. L’effet est rétroactif…Parfois le massage donne même l’impression de se transformer en une sorte de lutte. Tout dépend de la personne qui le pratique. De jeunes hôtesses apportent parfois du thé, de la pastèque ou des arachides à grignoter, comme pour consoler la victime de cette épreuve. Et vers le haut de la pièce qui compte en général trois ou quatre sièges rétractables, il y a l’éternelle télévision.

J’ai rencontré une fois un masseur qui a démenti cette coutume de la « brutalité » dans le geste. Il était jeune et extrêmement bavard, assez beau mais surtout très charmant. Il n’arrêtait pas de me poser des questions et quand je lui répondais avec mes rudiments de chinois, tout son visage s’illuminait d’un sourire enjôleur. On parlait ainsi de tout et de rien et je me rendis compte au bout d’un certain temps seulement que toute la douceur de sa personne circulait jusque dans ses mouvements de mains et la dextérité de ses gestes. Je lui en fus gré car j’avais trop marché ce jour-là et toute la grâce de sa présence résonnait comme l’aubaine d’une belle rencontre en cette fin de journée solitaire. Au cours des voyages, ce sont ces étoiles filantes qui éclairent mon chemin : des passages fulgurants d’humanité et de partage qui redonnent au corps et à l’âme toute leur substance de vie. Vers la fin de la séance, il terminait son massage par la main et eut un geste presque troublant dans la paume où il faisait glisser ses doigts de façon délicate, presque chatouilleuse. Pendant qu’il effleurait, évitant l’évidence de sa proximité puisqu’il était cette fois à côté de moi, je fermai les yeux et, plongée dans mon monde onirique comme dans une salle obscure de cinéma, je vis apparaître en lettres clignotantes et sur quatre notes magistrales qui découpaient les syllabes : « L´Empire des sens ! ». Je frôlais le fou rire, à la fois en repensant aux masseurs qui m´avaient jusqu´à présent donné l’impression de vouloir me décoller la peau des os, mais aussi en me moquant de cette fâcheuse tendance qui me porte toujours à trouver au fond de moi des éléments déstabilisants quand il s´agirait plutôt de se concentrer. Sur le fond de ces pensées et des pièges tendus par mon imagination espiègle, j´entendis l’Empereur des sens me poser cette drôle de question, typique en Chine mais qui sonne bizarrement quand il s’agit de la traduire littéralement : « Combien tu aimes ton fiancé ? ». Je ne savais ni dire les pourcentages ni « totalement » ni « plus que tout », je me contenta donc de répéter plusieurs fois « beaucoup beaucoup beaucoup » et j’aurai voulu en profiter pour ajouter « mais laisse ma main tranquille maintenant parce que tu touches un méridien sensible et que tes vingt ans impertinents sont en train de réveiller toutes les zones de mon corps en jachère pendant mes longues traversées en solitaire…». Heureusement, c’était un seigneur à la perception très sensible et il comprit sans parole. Il cessa donc chatouille et massage et m’offrit son plus beau sourire au moment de nous quitter. J’oubliai vite ses approches transversales (l’heure à laquelle il quitterait son travail, son intention de sortir seul, son intérêt pour la façon dont j’occuperai ma soirée) et gardai précieusement sa malice bienveillante tout au long de ma promenade dans les rues bercées de nuit de la « Venise chinoise »…A deux jours du départ, j’étais heureuse d’avoir rencontré un jeune masseur qui contredisait les pratiques habituelles de tous les autres. L’impulsion séductrice du jeune homme ne quittait en rien la tendresse qui émanait de lui et qui offrait, enfin, une belle exception à la règle.

Il existe aussi un autre type de massage en Chine qui malheureusement semble se perdre peu à peu par la cruauté des hommes, ce sont les massages prodigués par les aveugles. J’ai lu en effet que les autorités chinoises, dans leur quête de modernité et de prospérité, mettaient de plus en plus à l’écart les handicapés qui jusqu’alors trouvaient leur place naturellement dans ce genre de pratique. Or, pour l’avoir testé au Laos et en Chine, le massage par un aveugle, qui consiste principalement par des pressions sur des points clefs de nos méridiens (une forme de Shiatsu) est un des plus agréables et délie sublimement le corps de ses tensions. Leur concentration est extrême et la précision de leur toucher, le silence qui remplit la pièce pendant qu’ils effectuent le massage, donnent une solennité majestueuse à la séance. Nul besoin de voir quand il s’agit de sentir…Quand ils repèrent une zone de tension et qu’ils la soulagent, c’est tout leur savoir et une infinie sagesse qui passent à travers leurs doigts.

Le corps s’exhibe à tout va en Occident mais on lui réserve peu de gestes qui le console de ses douleurs, de la fatigue qui s’accumule en strates et courbe le dos. On le dénude, offrant les courbes aux regards comme une viande à palper (les décolletés plongeants imposant l’exubérance de certaines poitrines comme seule cible possible du regard produisent chez moi le même haut le cœur que de la viande fraîche derrière la vitrine d’un boucher mais c’est peut-être uniquement une affaire de goût…). La mode des T-shirts avec une phrase grotesque imprimée à la hauteur des seins est d’ailleurs le summum du vulgaire et j’attends toujours avec impatience le moment où des créateurs farfelus lanceront le même procédé sur les pantalons, avec des messages devant ou derrière, peu importe, mais qui signeraient là la vraie poétique du corps parlant. Le massage, dans nos pays dit libérés, évoque d’ailleurs irrémédiablement des rêveries érotiques : cela ne prouve t-il pas que l’on est bien les plus coincés de la planète ?

 Un autre type de contact qui nuance l’idée première de rapports généralement peu tactiles en Chine, c’est l’habitude entre filles ou entre garçons de se tenir par la main ou par l’épaule. Plusieurs jeunes Chinois m’ont assurée que c’était une pratique plus courante à la campagne qu’en ville. Pourtant, c’est à Canton que je l’ai remarquée pour la première fois et je me souviens en avoir été touchée. Je redescendais la montagne du « Nuage blanc » et j’étais derrière un groupe de trois garçons, trois compères volubiles et heureux d’être ensemble : l’un avait le bras autour de l’épaule de son ami qui tenait par la main le troisième comme pour affirmer que chacun était solidaire de l’autre, une vraie chaîne d’amitié, pas virtuelle pour une fois. Je crois que j’étais avec une amie chinoise à qui j’ai demandé, toujours avide de combler mes ignorances culturelles : « Cela veut dire autre chose ? » et elle m’avait répondu que non, que cela se faisait entre amis…Mais elle trouvait cela amusant elle aussi car elle me précisa que cela n’était plus si fréquent. J’ai eu cependant d’autres occasions de voir cette forme d’intimité et même de la recevoir de façon inattendue. C’était un soir d’hiver et nous allions nous promener avec une de mes collègues, jeune femme très vive et très gaie de trente ans. Elle avait croisé son bras autour du mien, ce qui jusque là ne m’avait pas surprise car j’avais été accoutumée à cette pratique en Hongrie – plus qu’en France à vrai dire. Mais là où elle m’a prise au dépourvu c’est au moment où, pour se réchauffer la main, elle la plongea dans la poche de mon pantalon où j’avais déjà glissé la mienne ! Sans fausse pudeur, elle venait la chercher là où je l’avais égoïstement réfugiée pour s’en servir de petite bouilloire vivante et me sentir complice dans notre lutte mutuelle contre le vent glacé de la nuit. Pendant quelques secondes, j’ai quand-même été traversée par un doute sur ses intentions mais rien par la suite n’a démontré que ce geste avait une autre finalité. J’ai donc reçu la main chaude de Wang comme une nouvelle offrande parmi ces innombrables surprises qui donnent du relief à notre rencontre de l’autre, cet être « de l’ailleurs » qui nous devient familier à mesure que lui-même nous apprivoise…

Pas de bises qui claquent sur les joues donc (et suscitent l’hilarité chez eux) ni d’embrassade, encore moins de longs baisers langoureux entre amoureux mais des gestes autres qui parlent tout autant de présence et de chaleur et s’écartent des rituels sociaux…Et, peu à peu, dans les grandes villes surtout, la sphère personnelle se rapproche, les jeunes couples ont le câlin plus facile et l’on troque l’esthétique d’un Wong Kar Waï[33] où le froissement sensuel de la soie des robes dit le désir, contre un langage corporel plus « occidental » : mondialisation des corps, mondialisation des sens…

Sentir.

Ce qui « saute au nez » quand on voyage dans certains pays, ce sont toutes les odeurs qui s’en dégagent et nous rappelle que l’on est dotés du sens de l’odorat : avouons-le, il est facile de l’oublier en Europe car tout est aseptisé, c’est l’ère des dé-odorants généralisée. En Inde, c’est l’odeur des épices, les corps chauds de cannelle et de garam massala, l’urine relevée aux clous de girofle et à la cardamone, les rues aux effluves animales, vaches sacrées et chiens errants…Au Sénégal, ce sont les oranges qui pourrissent sur la plage et dont l’amertume acidulée se lie au varech, mais aussi l’odeur des chèvres qui se déplacent en petite bande et celle du sable qu’elles foulent et qui s’imprègne de soleil…Et en Chine, il y a l’odeur de sang sur les marchés, l’acharnement presque écoeurante du durian, la suavité des œufs cuisant dans du thé, la récurrence du bouillon de poule ou l’horrible soupe de nouilles déshydratée, ou encore la violence du « tofu qui pue » qui rappelle plutôt un plat de tripes…Beaucoup d’odeurs sont alimentaires tandis que les corps ne diffusent presque rien. Je me suis surprise plus d’une fois à humer l’air pour essayer de capter l’essence olfactive de leur présence mais les résultats étaient quasiment toujours nuls. J’ai beaucoup dormi avec les Chinois : non pas à travers des expériences intimes mais dans les trains ou les bus. Et je n’ai pas pu identifier une odeur spécifique, alors que nous portons parfois l’empreinte de ce que l’on mange. Mais non, je discernais mieux la présence de chats, de chiens ou de coccinelles que celle d’êtres humains. Il est vrai que les Chinois urbains étant des inconditionnels de la douche en général et les ruraux ne rechignant pas non plus à faire preuve d’hygiène, nous uniformisons nos odeurs à celle du savon. Par contre les toilettes publiques ou les installations à la campagne se repèrent de loin. Dans les hutongs de Pékin où les maisons ne sont pas dotées d’installations sanitaires comme dans les recoins des Tulous du Fujian, l’odeur des excréments indique de loin l’itinéraire des toilettes.

Une autre odeur qui me conduisait invariablement à préférer l’apnée était la pollution. A Canton, le climat subtropical la rendait si dense, si concentrée dans toutes les molécules d’humidité, que je traversais des rues entières en me retenant de respirer. Depuis, quand on me dit que Paris ou Barcelone sentent la pollution, j’en viens à sourire. Il faut avoir respiré l’air des grandes mégalopoles asiatiques pour identifier précisément la force de cette odeur et craindre les maux de tête. L’effet a été encore plus radical chez moi puisque je peux dire sans me tromper que mon départ est largement lié à la pollution. Pourquoi se laisser asphyxier par cet azote impur quand existent les montagnes ?…

Pour revenir à l’odeur qui se dégage des corps, je crois me souvenir que même les Tibétains, qui ont la réputation de peu se laver, voire de ne jamais le faire – et en effet, les familles les plus isolées dans la montagne avec qui j’ai partagé plusieurs jours ne m’ont pas prouvé le contraire – même eux donc, ne dégagent aucune odeur désagréable. Je me souviens plutôt de l’odeur de la fumée des braises chez eux, du beurre de yak ou de celle de l’encens des temples. Je m’éclipsais à la rivière pour me débarbouiller quand je bivouaquais chez eux et cela les amusait mais ils ne me proposaient pas d’autres alternatives. J’ai vu par contre dans le Gansu des moines tibétains plonger dans les rivières transformées en réserve d’eau mais il s’agissait plus de jeux aquatiques que de bains à visée hygiénique. Le souvenir de leurs larges étoffes pourpre sur l’herbe d’un beau vert lumineux est par ailleurs l’un des plaisirs visuels les plus purs que je garde de ce voyage dans l’Ouest. Cela détourna si bien mon attention que je ne sais toujours pas si cette réputation tibétaine est fondée ou non. Quoiqu’il en soit, elle n’altère en rien la brillance de leur chevelure de jais et leur beauté altière.

Si cette odeur corporelle attirait autant ma curiosité, c’est que je gardais en mémoire ce passage d’un roman de François Cheng évoquant notre odeur pour un Chinois : « C’est une odeur difficile à définir (que les Occidentaux eux-mêmes ignorent et qu’on ne sent plus pour peu qu’on vive parmi eux), qui tient essentiellement au laitage. Quant à moi, l’odeur du corps occidental liée à celle du lait, loin de m’incommoder, suscitait en moi une sorte de connivence. »[34] La France peut donc se targuer d’être le pays du parfum : elle est avant tout celui du fromage ! Et pourtant nos longs nez ne nous servent plus à sentir notre environnement ni même à accepter qu’il y ait des odeurs. Les corps sont inondés d’effluves fabriqués. J’aime me répéter ce vers de Gherasim Luca : « je hume la chevelure de l’aimée et tout se réinvente » pour espérer que notre rapport au monde, et à l’autre, ne se prive pas du parfum naturel de nos corps vibrants de vie et ne perde pas ainsi une part de sa sensualité.

Ecouter

C´est sans doute le matin, encore flouée par les vapeurs du sommeil, les yeux fermés, que je recevais le mieux l´univers chinois à travers l´ouïe… Et puis je répétais le jeu, comme pour chaque sens, dans mes périples quotidiens ou plus exceptionnels : j´élimine les autres sens et je ne me concentre plus que sur un seul – que se passe t- il ? Quels éléments me semblant nouveaux je reçois à travers ce filtre ? Je me souviens des premiers jours en Chine, à peine installée dans mon appartement, lorsque j’apprivoisais l’espace avec ces bruits qui allaient devenir quotidiens : chaque matin, je me réveillais avec la même surprise d’entendre des musiques que je ne déchiffrais pas. La première à m’intriguer était une mélodie que je connaissais parfaitement mais qui me semblait tout-à-fait incongrue dans ce contexte : c’était « La lettre à Elise ». Pourquoi revenait-elle sans cesse, à peu près aux mêmes heures ? Quand je compris qu’elle s’élevait du camion à poubelles, j’en fus encore plus interloquée. Il me manquait pourtant encore un indice : elle ne se déclenchait que lorsque celui-ci faisait marche arrière ! Cette petite musique avait en effet cette fonction, prévenir le passant de la manœuvre du véhicule ! Cela ne manquait pas de poésie…Dans d’autres quartiers et d’autres villes, le répertoire variait mais était le plus souvent classique et c’est ainsi que les éboueurs participent à leur manière à l’adoucissement des mœurs…Ensuite, il y avait cette voix qui parvenait à mes fenêtres et qui fredonnait toujours le même refrain que mon crible phonétique interprétait par : « Allez, travaillez ! », ce que je trouvais quelque peu cruel dans la brume encore floue du réveil. Deux mois après mon arrivée, quand ma colocataire chinoise prit aussi possession des lieux, elle me livra l’énigme de ces paroles matinales : dans le même style télégraphique que mon imagination avait traduit en injonction, c’était un homme qui passait en vélo et disait « Racheter ! Vieilles télés… » : tout comme à Barcelone vous devez guetter les Pakistanais qui passent pour vendre les bouteilles de gaz Butano, en Chine vous prêtez l’oreille si vous voulez vous débarrasser de vos vieilleries. Car on chine dès le matin et sur deux roues…

Outre ces intrusions sonores amusantes, il y a aussi ces bruits du corps qui choquent parce qu’ils ne sont pas vraiment permis dans notre culture : le crachat, l’éructation et la déglutition de la soupe. Se racler la gorge n’est pourtant pas la preuve d’une indélicatesse mais une habitude hygiénique remontant à plusieurs siècles. Tout comme on se mouche pour se libérer le nez (et d’ailleurs ceci écoeure les Chinois !), eux ont pour rituel de chasser leurs mucosités en crachant. La pratique est pourtant bannie des rues de Hong-Kong où elle est passible d’une amende et a été également mise à rude épreuve pendant l’épidémie du SRAS pour risque de contagion. Mais il est difficile de ravaler sa salive quand on a pris l’habitude de s’en débarrasser et il était courant alors de voir des Chinois aller cracher dans les poubelles ! Le fait de roter, par contre, est plus spontané que guidé par une règle quelconque. Je ne crois pas qu’il ait une valeur de satisfaction après un bon repas comme dans des pays arabes ni qu’il soit le prolongement naturel du rot espéré du bébé. Il n’est simplement pas banni et, de ce fait, pas forcément choquant. Je m’y étais habituée et me trouvai même prise à court de ressources linguistiques quand il se produisait : cet effet sonore me donnait effectivement envie, comme l’éternuement, de dire quelque chose comme « A vos souhaits ! », notamment quand un étudiant en lâchait un sans vergogne en pleine classe. Ce n’est pas spécialement un bruit agréable mais il a quelque chose de drôle, dans sa spontanéité peut-être. Il fallait néanmoins que je prévienne ces chères têtes brunes de s’abstenir de lâcher de telles éructations en France ou au Canada (les destinations qu’ils visaient en apprenant le français) sous peine de passer pour d’affreux goujats…

On mange bruyamment aussi, la soupe en particulier, mais cela s’explique : avec les baguettes et de longues nouilles chinoises, il faut aspirer si l’on veut s’en sortir. D’autre part, il faut faire le tri, à même la bouche, entre la viande et les os et la chair de la crevette et sa carcasse : on recrache la partie indésirable donc. Là encore cet accompagnement sonore n’est pas particulièrement charmant mais il réveillait en moi la tendresse du souvenir de mon grand-père breton, paysan humble et têtu (c’est un pléonasme puisqu’il était breton), quand il avalait bruyamment ses soupes ou bouillons…

Un autre bruit qui résonne encore dans ma tête quand je repense à la Chine bien qu’il ne soit pas propre uniquement à ce pays, mais qui m’a pourtant accompagnée souvent à Canton, c’est celui des averses au rythme plein et soutenu, des heures durant. Elles pouvaient se déclencher à n’importe quel moment mais j’étais particulièrement attentive à leur durée la nuit : il ne cessait de pleuvoir et cela semblait laver toute la ville, libérer le ciel pollué de ses nerfs et ces nuits entières de pluie étaient pour moi les plus belles berceuses orientales.

Goûter.

Et bien entendu dans cette ronde des sens, il y a le goût. S’il arrive en dernier, c’est sans doute parce que c’est le sens auquel on peut le mieux résister, dans le sens où on peut plus facilement refuser de goûter tandis qu’on ne peut guère s’empêcher d’absorber les sons ou les odeurs qui nous entourent. C’est aussi le sens qui barricade le plus les étrangers dans leurs références culturelles en général ; il n’est pas rare d’entendre des gens déclarer qu’ils n’ont rien pu manger durant tout un séjour ou qu’ils regrettent terriblement leurs habitudes culinaires. Personnellement, j’ai mis du temps à m’habituer à engloutir une soupe de pâtes aux légumes, à la viande ou aux arachides en guise de petit déjeuner en voyage et j’ai dû apprendre à me passer de café. J’ai pallié aux sensations physiques de ce manque par une cure de ginseng qui fut régénérante. J’ai aimé le serpent mais n’ai pas goûté au chien, ni au chat, ni à la majeure partie de ce qui se trouve dans les cages devant les restaurants, pour la même raison que je ne mange ni lapin ni cheval en Europe, et très peu de viande en général. Mes papilles ont été mises à rude épreuve un soir à Canton, lors d’une soirée réunissant quelques étrangers et des Chinois, dont un qui s’était mis en tête de nous faire goûter aux mets les plus improbables : becs de canard, tripailles diverses, et beaucoup de plats que je n’identifiais pas vraiment mais dont aucun ne me mettait en appétit. Puis arriva une assiette remplie de pâtes que nous regardions, une amie végétarienne et moi, comme notre ultime chance d’avaler quelque chose pendant ce dîner. En un coup de baguettes j’en attrapais quelques-unes et les portais à ma bouche : ce fut alors le début d’une expérience gastronomique aussi absurde que traumatisante puisque les pâtes tant attendues se révélaient fibreuses et impossibles à déglutir et plus je mastiquais, plus j’avais la sensation d’avoir des fils inextricables qui s’éparpillaient contre mon palais ; je compris donc rapidement qu’il ne s’agissait pas du tout de pâtes mais cette texture me laissa perplexe. S’ensuivit une sorte de lutte pour faire descendre ce truc filamenteux dans ma gorge, en vain, et, malgré la honte d’avoir à recracher je pris le parti d’en faire une petite boule et de le caler entre mes dents pour l’extraire enfin et en être débarrassée. Chose faite – et non sans mal – je demandai ce que c’était que cette « surprenante assiette de fausses pâtes ». Le Chinois me dit d’un air délectable « hmm, c’est succulent, ce sont des boyaux ! ». « Exquis en effet… » soupirais-je en jetant un dernier coup d’œil plein de désarroi à la table où n’apparaissait aucun secours végétal, tandis que mon amie s’étouffait dans un fou rire et une crampe d’estomac…Suite à cet épisode nous avons commandé à notre jeune professeur de chinois une leçon entièrement consacrée aux noms des plats qui dorénavant nous sauveraient la mise : aubergines, champignons, riz cantonais, dim suns aux crevettes, au haricot rouge, au sésame…Il y eût d’autres surprises mais jamais plus de repas entier qui ressemblait au dîner de la famille Adams. Et bien qu’il soit très dur d’être végétarien en Chine (car tout finit par être plongé dans un bouillon de viande), nous avons pu constater lors du dernier voyage qu’il est possible d’échapper au règne carnivore grâce à des gens bien intentionnés.

La nourriture varie beaucoup d’une région à l’autre et le goût est donc soumis à cette diversité : les épices et la viande de mouton ou les galettes de blé dans le Xinjiang n’ont pas grand chose à voir avec la frénésie animale et les plats peu relevés de Canton, qui sont l’antithèse des mets ultra piquants du Sichuan. Par contre on grignote facilement la même chose : des pattes de poulet, des petits bâtonnets de poisson séché ou des graines de tournesol.

Ce qui était assez fascinant à observer, c’était la « mise en scène » de certains plats : un beau plat de viande est souvent garni de quelques pétales de fleurs entourant la tête de l’animal tué (cochon de lait, coq, poulet…). Dans une soupe de poule par exemple, il n’est pas rare non plus de voir remonter à la surface un œil ou une patte…Le rapport à la viande n’a rien d’hypocrite et en cela on peut féliciter le peuple chinois car leurs enfants ne confondront jamais un poisson avec un carré surgelé. Quand on rechigne à faire le tri entre viande et cartilages, un Chinois affirme volontiers aimer plus que tout sucer les os des petits bouts de viande de sa soupe. Il est drôle aussi de recevoir comme argument, lorsque l’on fait la moue face à un dessert de gelée noire « à la carapace de tortue », une phrase du type : « C’est bon pour ton intérieur ». En effet, les aliments sont classés en yin et yang (les aliments froids et chauds) et régulent la température du corps. Cette gelée par exemple était yin, très adaptée au régime des femmes pendant leurs règles notamment. Le chien, c’est yang, c’est pourquoi on en mange l’hiver (en fondue notamment). Comme les « yeux de dragon », ces délicieux petits fruits ronds dont le goût ressemble aux litchis.

Il y a des notions inversées dans notre classification des aliments, les bananes par exemple ne sont pas du tout propices à calmer la faim en Chine, alors que la pomme oui. J’ai le souvenir d’une séance de cours assez frustrante où je tentais vainement de présenter aux étudiants les théories alimentaires des Occidentaux entre calories, protéines, lipides et tutti quanti et de leurs yeux incrédules qui me signifiaient très clairement qu’ils ne voyaient pas du tout de quoi je parlais et qu’ils n’y comprenaient absolument rien. Cependant, si nous ne nous entendions pas toujours sur des affaires de goût ou de diététique, nous nous rejoignions sur un point commun : une passion partagée pour la table et pour les fastueux repas arrosés.

Quant à un goût « à part » mais qui est présent dans l’expérience chinoise – et constitue une épreuve quand on a l’occasion de le tester – c’est l’amertume des remèdes naturels de la médecine chinoise. Plantes, racines, cornes d’antilope…chaque symptôme a bien-sûr sa prescription mais on en passera invariablement par l’authenticité de ce proverbe : « Bon remède a goût amer »…J’ai eu l’occasion de soumettre mon corps à cet incomparable test culturel. Lorsque j’avalais mes décoctions de plantes et de copeaux de bois après avoir eu une étrange et brutale intoxication alimentaire, j’avais l’impression de boire le concentré de tout un sous-bois. C’était tellement amer que tout mon visage se tordait de grimaces, alors que c’était moi qui avais voulu ce traitement traditionnel quand le médecin lui-même voulait me prescrire des antibiotiques. Puisque je refusa, je devais assumer mais ce n’était pas facile, d’autant plus que je suis si rarement malade que lorsque cela m’arrive, je ne suis pas du tout armée contre la douleur et ma seule envie est de me jeter par la fenêtre. Pour supporter l’ingestion de la forêt amère, je repensais aux légendes ancestrales d’huile de foie de morue et trouvai rapidement une solution : j’alternais une gorgée de la potion avec une gorgée d’eau chaude sucrée. Ça passait mieux. Malgré le peu d’attrait du breuvage médical, j’aimais l’idée de le préparer chaque matin en le faisant bouillir pendant quarante-cinq minutes et j’étais persuadée que ce procédé permettait de participer à l’éducation du corps, alors qu’un médicament se dissolvant dans les veines est une intrusion chimique qui n’ouvre aucun dialogue avec soi-même. J’ai guéri rapidement et vite oublié l’âpreté de ces remèdes. Mais comme ce goût provoquait la même réaction chez moi que chez les Chinois qui s’y soumettaient, j’en ai déduit qu’il était peut-être universel de détester l’amertume, tandis qu’il est beaucoup plus culturel d’aimer le fromage, les cuisses de grenouille, la paume d’un gorille ou la « bouche de poisson »…

« Sens dessus dessous » est une expression qui résonne sous ces latitudes, comme des vibrations sinueuses, parcourant notre sang…Il semble naturel que l’adaptation au climat subtropical du sud asiatique s’accompagne d’une immense fatigue durant plusieurs mois. Je crois pour ma part que cela n’est pas seulement une histoire de climat : il s’agit d’accorder tous nos sens au diapason local, de réorienter nos perceptions et, pour répondre à Echenoz, de reconnaître le visage du soleil, s’habituer simplement à le voir sous un autre angle. C’est d’ailleurs plus souvent la lune qui me fascine quand je suis loin, car selon le point du globe où l’on se trouve elle ne se ressemble jamais. On réalise alors qu’on ne l’avait jamais vu couchée ainsi, ni dans cette position dans le ciel et pourtant le spectacle des astres est celui qui nous comble le plus de cette infinie sensation d’universel. Chaque fois que je pars « à l’autre bout du monde », j’ai cette pensée rassurante : « le soleil se lèvera aussi là-bas ». Et tout aussi absurde que cela puisse paraître, ce sont tous ces matins du monde qui donnent l’accord à la musique que l’on partage, à cette relation qui nous reste encore avec le ciel, même si on la dédaigne, même si on l’oublie…

Pour revenir aux frontières plus palpables de nos êtres, je pourrais encore évoquer le mouvement des corps dans les cercles amples du tai chi, ou encore les chorégraphies rythmées qui se déploient sur les places lorsque la nuit enveloppe la ville…Mais ce qui me plaît le plus dans cette découverte sensorielle du monde, c’est de découvrir que ce qui à première vue semble naturel ne l’est pas et que, de la réaction de nos papilles aux musiques quotidiennes et jusqu’à la substance de notre peau, tout est absolument culturel. Réaliser cela, c’est aussi admettre que tout nomade que l’on puisse être, on est pétri de notre culture, moulé de notre terre et qu’il faut surpasser jusqu’à nos stimuli les plus sauvages pour que cède l’émail de tout notre être et que l’on se sente enfin nu face à l’autre.

 

[33] Voir et revoir In the mood for love ou 2046

[34] François Cheng, Le dit de Tianyi.

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