Chine désorientale : la route de la soie à contresens et autres barbaries en Asie

CHINE DÉSORIENTALE

Récit de voyage

Avant de commencer, note aux lecteurs :

Pour resituer un peu le contexte : ce voyage a été fait entre juin et juillet 2003 après avoir passé un an en Chine à Canton. Nous venions de traverser l´épidémie du SRAS (sorte de grippe aviaire) qui avait fait beaucoup de bruit et dont Canton était le foyer initial. C´est pourquoi il y a autant de contrôles de température et autres tracasseries sanitaires pendant tout ce voyage mais en temps normal en Chine on ne prend pas la température aux passagers à tout bout de champ. C´est aussi la raison pour laquelle je ne disais jamais que je venais de passer un an à Canton (je choisissais Kunming dans le Yunnan, assez éloigné de la zone du « fléau » pour ne pas réveiller les soupçons). Enfin c´est aussi pour cela que tous ces lieux traversés étaient assez désertés, peu de voyageurs s´aventurant à ce moment là en Chine.

07 juin – Il fait beau dans le ciel. 17 h 30 presque à ma montre et j’ai l’impression de ressentir une fraîcheur matinale sur la densité des nuages – blancs en neige montés au-dessus de la pesanteur. J’ai quitté la terre, enfin.

Comme les villes collantes marquent leur torpeur jusqu’au bout, je n’ai pas pu décoller comme prévu ce matin à 9 heures. Avion « canceled », sans doute trop peu rempli comme la majorité des vols depuis plusieurs semaines en Chine. Au vu de mon dépit (et au « son » si tant est que l’expression d’un gros mot soit assez évidente pour comprendre…sans comprendre), on m’a conduite à l’ « Airport hotel » juste en face, à 5 minutes à pied et pourtant…ils ont dépêché un conducteur de van pour m’y conduire : m’attribuant une chambre, un petit déjeuner et un déjeuner pour faire patienter la « lao way » pas contente. En ouvrant le rideau de la chambre sur le vis-à-vis avec les avions, j’eus du mal à contenir un fou rire. Jouant la carte du voyage même à 15 minutes du « chez moi » cantonais que je viens juste de quitter (en le laissant aux soins d’Eric qui le reprend), j’ai donc accepté qu’on me cloître dans cet hôtel, ce qui me prépare à accepter toutes les « galères » et décalages potentiels à venir. En l’occurrence, cette galère est relativement confortable et tout ça finit par m’amuser. Les aéroports ont toujours représenté pour moi une sorte de no man’s land échappant à l’espace, au territoire et je me plais à prolonger cet effet. C’est encore un coup joué par cette ville tentacule. Me retenir dans ses membres gluants de chaleur, m’enserrer dans sa moiteur, au creux de sa pesanteur.

Le matin, comme il est encore tôt (je suis arrivée à l’aéroport à 7 H 30), je prolongerai ma pause dans la salle de restaurant devant des dim-suns en potassant quelques docs collectées sur le Xinjiang puis je monterai faire des découpages collages, une sieste de laquelle je me réveille angoissée (l’attente…dans tous les sens du terme). Cela me rappelle l’attente forcée d’une nuit et d’un jour au Sénégal avant de rejoindre Praia au Cap Vert…malgré le plaisir de découvrir rapidement Dakar, il y avait cette même impression de voir s’étirer un temps impossible à combler car l’objectif loupé (prendre un avion) avait projeté toute sa tension vers le prochain départ – qu’on veut réel, déjà satisfait. Dans les deux cas, la même irréalité de la situation : se retrouver, seule et déjà loin, dans un lieu de halte non choisi, insolite.

À Dakar, c’étaient deux hommes d’affaires des Canaries qui m’avaient étrangement porté secours en me voyant bloquée là jusqu’au lendemain ; l’un d’eux m’avait conduit avec son chauffeur en plein centre de Dakar, dans un hôtel de luxe où il paiera avant de partir chambre et petit déjeuner, sans même attendre un merci. Et d’ailleurs ce n’était pas une chambre mais une suite ! Ce matin, je mangeais mes légumes verts et morceaux de bœuf avec la même désinvolture empreinte d’ironie : puisqu’il faut attendre, attendons…

De retour à l’aéroport, je ne me sens pourtant pas du tout comme à Dakar : je me souviens de la nuit de mon arrivée dans la ville africaine où la liberté à la fois effrayante et fascinante d’être seule et sans ressource dans cette étape prolongée m’avait transportée dans un sentiment de bien-être intense.

Là, je reconnais encore la ville connue, assommée aujourd’hui de grisaille et de pluies passagères, ses arbres au milieu de la laideur urbaine. Je me demande un temps si elle va me laisser m’envoler la gloutonne.

Au contrôle, je bippe, on m’inspecte des pieds à la tête puis on se rend compte que l’objet-intrus est mon opinel dans la sacoche de mon appareil photo. L’indésiré m’oblige – si je ne veux pas m’en débarrasser tout de suite, ce qui est le cas – à faire demi-tour et retourner au check-in. Au même moment une grande jeune fille chinoise type « fashion victim » se voit également confisquer une étrange créature qu’elle conserve dans une sorte de bocal-biberon : entre la migale et le crustacé, la bête plie et détend ses grosses pattes un peu dures gris-rosâtres et j’aperçois son énorme bassin, ce qui me laisse d’autant plus perplexe sur l’identification de la chose. Je me demande à cet instant si je ne suis pas en présence d’une VIP originale.

De retour en bas, on m’emmène, moi et mon précieux couteau, dans les coulisses des tapis roulants, là où s’entassent les bagages avant d’être conduits aux soutes. J’y glisse donc la lame interdite et mon pic à cheveux, des fois qu’ils décident en haut que cela puisse se transformer en arme diabolique.

Comme les surprises, dans ce pays, ne parviennent même plus à me surprendre complètement, je me rends compte que mon vol pour Urumqi se partage avec celui de Xining (dans la province tibétaine du Qinhai), même heure même numéro de vol. Ce qui semble vouloir dire donc que ce ne sera pas direct et qu’on fera une halte au cœur de cette région – l’une des moins peuplées et des plus secrètes de Chine.

Dans l’avion, après un certain moment…je me demande de plus en plus comment va se profiler ce séjour et se finir ce trajet car une esclandre vient d’ébruiter tout l’avion. Un passager moustachu et bronzé (pakistanais semble t-il) aurait visiblement de la fièvre : « ershi ba » (28) se répète t-on à tour de rôle ; je n’ai aucune idée de la valeur de ce 28 qui me paraît bien bas mais visiblement c’est beaucoup trop et l’agitation commence à se faire sentir. Certains passagers énervés lancent des injures, les hôtesses s’exaspèrent et une bonne partie du personnel vient lui démontrer son incivilité dans le contexte actuel tendu – SRAS ultra médiatique depuis déjà trois bons mois…D’autres passagers rient mais j’en sens plusieurs stressés, se mordant les lèvres.

J’observe avec la même curiosité mon propre calme, une impassibilité toute asiatique acquise en fait bien avant d’arriver en Chine, mais particulièrement marquée depuis ce contact étroit avec l’épidémie, une traversée vécue au cœur de son foyer. Comme si j’avais finalement admis depuis lors que tout était ancré dans des lignes qui pourraient changer le cours de la vie mais qui sont des routes nécessaires, malgré tout.

Nous atterrissons (je crois) au Sichuan – ce qui n’est bien entendu absolument pas prévu – mais c’est peut-être ailleurs. Dieu seul sait la suite mazette. Quarantaine pour tous ? Siège « eject » pour l’intrus fiévreux ? ? ?

Routes et détours. Échafaudages de plans et pulvérisation de châteaux de cartes. La Chine, pays imprévisible.

Nous ne sommes pas à Chengdu mais bien à notre première étape, Xining. L’arrivée était impressionnante : montagnes arides rouges et lopins de terre très verts.

Nous sommes arrêtés et des hommes en blanc – infirmiers – sont dépêchés sur place dans une cabine aménagée en 5 minutes pour l’occasion. Le fiévreux a été isolé et ils sont en train de vérifier son état de santé – SARS ou pas. Le verdict déterminera notre propre sort.

Ma voisine a commencé à engager la conversation avec moi, intriguée par mon périple en solitaire. Mon piètre chinois ne me permet pas d’atteindre des sommets de communication.

La tension semble monter dans l’avion car l’attente commence à être longue. Bon, les Chinois sont quand même plus calmes que la majorité des peuples, dont la moitié des femmes seraient tombées en syncope ou devenues hystériques et dont les hommes auraient relevé leurs manches pour faire son compte à l’élément perturbateur.

Je pense à cet homme qui ne doit pas particulièrement être fier en ce moment d’être sous toutes les attentions et pressions. Espérons pour lui qu’il ait tout autre chose, une banale fièvre passagère.

Pour lui, un peu pour nous tous aussi, accessoirement.

Si je commence ce trajet par une quarantaine à Xining, dans la partie est du Tibet, ça promet d’être insolite. Ça promet aussi de m’énerver.

20 heures. On attend toujours. La personne a été sortie de l’avion pour avoir un check complet. En attendant, un autre homme à proximité parlant un peu anglais engage la conversation. Il est directeur d’une école privée à Xining et me dit modestement qu’il est assez connu des étrangers grâce à son école !

Il me laisse son numéro de portable au cas où j’en aie besoin lors de mes étapes dans la région (étape qui, au point où nous en sommes, risque d’être anticipée puisqu’on va peut être rester bloqués ici).

Ce trajet n’aura décidément rien de classique. Et toutes les turpitudes de Chine nous suivent et nous collent maintenant à la peau. J’apprends par mon interlocuteur que la personne a 28, c’est à dire 38. Un degré de plus, en somme. En temps normal, pas de quoi bloquer les avions. Mais nous ne sommes pas en temps normal justement.

En fait, le moustachu bronzé n’est pas celui qui a de la fièvre. C’est juste un passager qui est en colère car il doit avoir un rendez vous important et il ne supporte pas d’avoir à poireauter là. J’ai remarqué ces hommes aux peaux plus foncées, au regard marquant. Ils sont assez beaux. J’ai notamment perçu cette virilité qui est si souvent neutralisée chez les Chinois, trop lisses, trop enfantins. Très mignons ceci dit, quand ils sont réussis.

Les Pakistanais sont d’ailleurs pour la plupart (c’est un groupe de 5-6) masqués. Prévoyants ? Hommes d’affaires prudents ?

Annonce ! Les choses semblent un peu avancer. Les gens s’agitent en tout cas. Bah au moins je suis à Xining, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est mieux que d’être à Canton.

Autour de moi, ils téléphonent tous. Ambiance spéciale.

Au bout d’un long moment, les gens devant descendre à Xining sont finalement « libérés ». Nous, on attend encore une heure ou deux avant de repartir pour Urumqi.

Apparemment, il n’y a pas de verdict clair concernant l’état de la personne. Un des Pakistanais, assez jeune, en profite pour venir poser une question en anglais à ma voisine qui ne parle que chinois, du style « dans combien de minutes on part ? » et finalement je me rends compte rapidement que c’est une stratégie (pas particulièrement subtile) pour engager la conversation avec moi.

Toutes ses questions intéressent visiblement ses compatriotes puisque j’entends mes réponses en écho pakistanais. Alors, résumé : le bel homme vit à Rome, me montre qu’il connaît l’Europe et me précise qu’il est là pour affaires car il vend des « carpets » d’Afghanistan, d’Iran etc.

Si j’ai bien assimilé le fait de dire que j’ai passé l’année à Kunming et non à Ghangzhou pour ne pas éveiller les soupçons sur mes poumons, j’oublie encore de détourner la conversation quand on me demande si je voyage seule ou non. Car ça provoque toujours une dilatation des pupilles : surprise, incrédulité, peur…ou attirance. Donc, pour cette dernière option, ça n’a pas loupé, le Pakistanais saute sur l’occasion pour dire « tu peux venir à la même auberge que moi, tu es seule, je suis seul… »…mais bien-sûr mon garçon ! Stéréotype courant…une fille qui voyage seule est libre et de libre, il n’y a sans doute qu’un pas pour la vouloir libérée, une exilée qui n’attend que de rencontrer un bellâtre pour combler la solitude de ses nuits. Non mais je rêve ! J’avais remarqué leur présence beaucoup plus virile que celle des Chinois mais en effet ça se confirme. Il me laisse donc son numéro de portable, déçu que je n’en ai aucun à lui donner en retour. Tant pis pour toi, marchand de tapis et de rêves aériens !

J’inspecte toutes mes cartes. Elles me passionnent plus, pour l’heure, que ce Pakistanais trop facile à déchiffrer mais qui n’a rien compris.

Cartes promesses, cartes à jouer…

Dernier épisode cocasse de ce vol : après l’atterrissage, deux infirmiers entièrement recouverts de tenues spéciales anti – SRAS montent à bord et commencent à prendre de nouveau la température à chaque passager. Je me penche, l’infirmière regarde son thermomètre, s’étonne, recommence. Elle passe au second. Elle s’étonne, revient vers moi et vérifie de nouveau ma température avec son bippeur. Elle regarde, compare une nouvelle fois avec mon voisin. Elle recommence avec moi. Elle passe en faisant une moue. Elle prend la température d’un troisième. S’étonne de nouveau, revient me voir. Elle revérifie le second puis s’acharne encore sur mon cas et me demande cette fois de me rapprocher d’elle. A ce stade, les passagers ont commencé à se demander si la « Lao Way » ne présentait pas quelques symptômes…Enfin, elle déclare que ça passe et me laisse tranquille (ce cirque n’aura duré qu’avec moi… !)

Toute la tension revient quand on quitte les airs. C’est seulement à l’aéroport d’Urumqi, morte de fatigue, que je commence à réaliser la situation foireuse de la journée puisqu’à minuit passé il n’y a évidemment plus de bus, que des taxis qui arnaquent et des gens chanceux (ou organisés) qui avaient prévu leur point de chute. Je me résous à monter dans un taxi pour rejoindre le centre ville, il me laisse face à une auberge, je dois réveiller la réceptionniste qui finit par me dire que les étrangers ne sont plus autorisés dans son établissement. Voilà, la journée catastrophe qui s’étire…Je marche dans les rues noires et larges de la ville, épuisée, ne sachant pas exactement où je vais. Finalement je me rabats sur le Xinjiang Hotel que la réceptionniste du premier m’a indiqué comme « très bon marché » avec plein de Russes et de Pakistanais qui y campent. C’est pas l’élément qui me réjouit le plus vu le récent souvenir du Pakistanais dragueur mais l’heure commence à m’imposer ses contraintes. Et effectivement à mon arrivée un groupe de 4 Pakistanais squatte devant, l’un d’eux joue de l’harmonica et se met à danser en me voyant arriver. Ils sont euphoriques car deux d’entre eux rentrent au Pakistan le lendemain. Ils me posent quelques questions mais me laissent rejoindre ma chambre sans insister. Xinjiang Hotel, dortoir de 4 pour 21 yuans seulement, une bonne affaire pour une grande ville. A deux heures du matin, je m’écroule toute habillée sur le lit. Je me réveille vers 9 heures avec deux Hollandais et un Japonais qui s’étirent à mes côtés.

08 juin. Je retombe dans le terrible cycle de désintoxication du café : phase de manque donc. Au musée je manque de m’écrouler devant trois poteries tellement je suis fatiguée. Je sens dans les nerfs l’absence de tension normale. Je commence même à me demander si je n’en ai pas, de la fièvre…drôle de drogue que la caféine…

Au Musée, les momies sont impressionnantes. Certaines font peur. Des années plus tard, après la publication du livre Momies de mes amis Jean-Michel Chesné et Éric Gougelin, ce musée résonnera étrangement en moi, car Éric en avait une très grande curiosité et avait répertorié quelques unes des momies exposées. Je ne me souviendrai alors que de sensations diffuses, mêlées d´immense fatigue et de terreur face à ces morts embaumées. Je me sentirai presque dépitée de ne pas faire honneur à son immense rêve de les voir « en vrai » comme il m´a été donné de les voir à travers ce voyage. J´étais moi-même, à ce moment-là, presque « hors de mon corps ».

Je vais plus tard au Renmin gongyuan après m’être plus ou moins endormie dans le bus. Face à moi, une pancarte typique :

« Carry throug into practice 20 morals norms of « citizen morals developments outlines :

–          love country                                             – obey the law

–          understand rules                                       – trustworthiness

–          solidify                                                     – friendly

–          industry and thrift                                    – self-revewal

–          respect work                                             – offer              »

 Y’a du monde qui rapplique, je quitte les tables en plastique, les pancartes communistes et les Ouïghours. Assise sur un banc…les petits sont collants quand ils veulent vendre leurs graines de tournesol. Y’en a un qui me récite sa litanie, il résiste. Et finalement c’est moi qui suis obligée de partir.

Le parc est le « lieu de plaisance » du dimanche : de nombreuses familles ou couples viennent s’y étaler dans l’herbe, il y a même des tentes. Les vieux, eux, se réunissent plutôt autour du « temple » où l’on joue de la musique et chante l’opéra traditionnel.

C’est vrai que les hommes portent beaucoup de chapeaux. Je ne sais plus écrire une phrase : l’idée était plutôt « beaucoup d’hommes du Xinjiang portent des chapeaux ». Les Hans ressemblent à des Hans, les autres ont vraiment des physionomies et des visages différents. Côté russe pour certains, mongol pour d’autres, pakistanais, indien…ou ouïghour tout simplement, ce qui signifie avoir des traits et un caractère différents.

Plusieurs femmes portent des foulards. Beaucoup de Hans tout-de-même. En fait, je viens de réaliser que beaucoup de Ouïgours ressemblent aux Tsiganes (d’Espagne ou d’Europe de l’Est). D’ailleurs à Gangzhou, ils sont un peu leurs Tsiganes (les voleurs, quoi).

Les grand-pères et grand-mères sont mignons. Cela me fait penser à ces deux à Gangzhou qui s’asseyaient sur les rebords de n’importe quel muret, discutant et rigolant ensemble.

J’ai une forte agression de pollen, je quitte le parc.

Ce qui m’a frappé en arrivant au Xinjiang : l’écriture bilingue arabe – chinois avec une absence totale de transcription en pinyin ou en anglais, sauf pour les marques ; la présence de diverses nationalités, dont les Pakistanais. Malgré l’éloignement évident du pôle principal du virus (là où j’habitais, puis Hong Kong, Pékin, Taïwan), la conscience générale (voire beaucoup plus soutenue) face à l’épidémie et des précautions redoublant de toutes parts, même en pleine campagne, en plein désert.

Je constate encore à Urumqi l’utilité de parler aux gens, ne serait-ce que trois mots de chinois : passant devant une devanture où j’avais aperçu des corps en pointillé, j´y suis entrée pour voir si c’était un lieu de massage. En fait non, c’était plutôt médical, mais les personnes qui s’y trouvaient étaient ravis de me faire asseoir dans leur bicoque et de m’expliquer où se trouvait le lieu de massage par des aveugles. Plus tard l’homme croisé dans le boui-boui m’emmena directement au lieu indiqué et me réserva une visite spéciale du parc, d’où je devrai néanmoins m’éclipser car le temps pressait…et j’avais un bus le soir même pour le nord. Direction Buerj’in, trajet ponctué de sursauts d’insomnie et de sommeil nécessaire. Lors d’une halte, je sentis sous mes pieds le sol du désert, le vent du désert et je me sentis loin, enfin partie…

09 juin. Après négociation, je trouve un Kazakh pour m’emmener en voiture au Hanasi Lu, le lac Kanas, à l’extrême nord de la province. Le Xinjiang révèle sur la route sa beauté, des collines verdoyantes aux rocs bruts et bruns, des steppes immenses d’un vert lumineux, des rivières tumultueuses…En effet, c’est étrange d’y voyager seule. Sentiment profond d’exil. Journée route et ballade près du lac près des monts enneigés. Je tombe de fatigue. Je croise des hommes au rire gras près du lac, apparemment intrigués par ma présence (comme tous ceux que je croise d’ailleurs). En cheminant seule, j’entends des pas derrière moi ; n’ayant pas envie de la rencontre, je vais me cacher dans les sous-bois en bordure de chemin en attendant qu’ils passent. Je retiens un fou rire car je me dis que s’ils me trouvent tapie là à les épier passer, je leur paraîtrais encore plus bizarre et sauvage que ce qu’ils imaginent déjà. Puis, en remontant, je discute avec une dame postée à ce qui sert plus ou moins d’office de tourisme et avec une épicière qui me propose de m’asseoir. J’accepte puisque je n’ai rien de mieux à faire. Je vais observer les gens du village venir acheter des bricoles. Un homme aux traits différents (cheveux châtains, yeux plutôt verts) se met à me parler et s’assoie à côté de moi. Il est complètement ivre mais assez drôle. On me précise qu’il est Mongol. Les gens d’ici ont beaucoup plus de nerfs, ça se sent. Brutalité d’une vie beaucoup plus sauvage, rustique. Les steppes, le froid, les courses à cheval, la montagne et sa faune dangereuse. Quand on voit les hommes ou les femmes sur leurs chevaux au galop, ils impressionnent nettement plus que mes familiers Cantonais devant leur soupe de nouilles.

Je m’endors tôt ce soir là sans dîner après avoir tenté en vain quelques discussions avec mes hôtes, une famille ouïgour tout ce qu’il y a d’antipathique. Je glande un moment avec eux près de la barrière de leur maison, c’est déprimant. Aucune conversation ne décolle malgré mes efforts en chinois ; ils sont tout simplement très peu accueillants. Mais peut-être aussi ont-ils peur de moi car ils ne comprennent pas comment une Française a pu atterrir ici, toute seule. Je ne dois correspondre à aucun de leurs codes et ils préfèrent m’éviter, après tout, ils hébergent peut-être un diable ou une terroriste en cavale.

10 juin. Je trouve un Kazakh avec un cheval pour faire un tour dans la montagne. Sublime paysage, les prés sont couverts de fleurs. Malgré la pluie, les sensations sont pleines. Le cheval dans l’ensemble ne veut pas aller trop vite mais il s’emballe en voyant un autre étalon détaler et se met à aller au galop : inattendu ! Le Kazakh, à pied depuis le début et me suivant de loin, se marre en courant derrière et moi je suis ravie. On s’arrête alors dans son village au milieu des prés, qui consiste en quelques maisonnées en bois éparpillées. Je rencontre ses deux grand-mères et un homme qui dénote relativement dans ce cadre car il est bien habillé et porte des lunettes, je me dis qu’il ne doit pas vivre là toute l’année. Trois petits (ses « didis » – petits frères) jouent dans la cour : ils ont des bouilles d’enfants des steppes (rondes, pommettes relevées, yeux et cheveux plus clairs). Les grands-mères m’offrent des bouts de fromage sec salé (un goût étrange mais pas mauvais), du beurre et un épais lait fermenté. C’est assez bon. La maison (enfin la pièce) est simple mais bien tenue. Les grands-mères ont quelques bijoux : bagues et bracelets, boucles d’oreilles. Elles ont des traits marqués qui leur donnent le visage des femmes d’Asie Centrale, ayant connu de rudes hivers. Elles portent de gros bas, des jupes-robes fleuries et des bottes. Ici, beaucoup de choses me font penser à la Roumanie : l’aspect des gens, des villages et le rythme de vie. Sauf qu’avec les yourtes et les chevaux, les yeux bridés, on se sent également profondément en Asie Centrale et on ne peut ignorer la proximité des frontières kazakhs, russes et mongoles. Nous sommes ici exactement au point de jonction des 4 pays (avec la Chine). Fascinant Turkestan oriental…Ça se sent aussi dans les langues parlées, même si on peut toujours communiquer en chinois et qu’on le voit écrit.

Nous rentrons de notre ballade à cheval sous la pluie. Le garçon kazakh semble me proposer un moment un truc (et je comprends qu’il me demande s’il peut monter avec moi) mais n’étant pas sûr que je l’aie compris ou intimidé, il renonce. Finalement il renouvellera la proposition plus tard et le fera, ce qui rend la ballade nettement plus intense : le cheval reconnaît son maître et n’hésite pas à aller à vive allure, je suis en extase : steppes défilant sous le rythme d’un trot rapide et d’une pluie fine et fraîche. J’ai gardé les rennes et les étriers et il est monté derrière, s’accrochant sans doute à la selle, les jambes dans le vide : ça me fascine. Un jeune Kazakh dans le dos, la Mongolie et son pays sous les pieds, de l’aventure et du vent !

Vers l’intersection de la route principale et celle menant au lac (d’où l’on revient), il descend, ayant certainement peur des commentaires des villageois. La ballade m’aura rafraîchi les yeux, la peau (nous arrivons trempés) et l’humeur de solitude dans les steppes.

A l’arrivée, mes « hôtes » me proposent quand même de m’asseoir avec eux dans leur yourte. Je dois de plus en plus les intriguer. Je réalise qu’il est à peine 10 heures du matin. Il pleut…Leur manque crucial de sociabilité et l’immense solitude des lieux parée de danger (pour les ours et les tigres dans la forêt plus que les humains), malgré le spectacle saisissant de la nature, me poussent à envisager un départ aujourd’hui. La jeune fille me propose un truc bizarre, des petits morceaux bruns. En mâchant ça donne une sorte de pâte de chewing gum avec un goût d’écorce. En fait ce doit être de l’écorce. Ça colle aux dents, on dirait un substitut de drogue, c’est atroce.

Ils m’ont dégoté un lascar (Kazakh encore une fois) pour retourner à Buer’jin. Il veut partir tout-de-suite, je le fais un peu attendre en lui expliquant que j’aimerais me sécher un peu avant et rester un peu plus longtemps dans la yourte à regarder les clips du chanteur ouïgour qu’on a écouté la veille avec l’autre conducteur. Mais il insiste en prétextant que le bus pour Kyutun part à 17 heures. Je finis par céder. Mais au lieu de partir directement il tourne dans le village pour essayer de trouver d’autres passagers, sans succès : il n’y a pas un seul étranger, pas un seul touriste à Kanasi Hu en ce moment. Il s’arrête au milieu du village, sur la route principale, et interpelle deux personnes. Il sort de la voiture. Il pleut toujours et il fait d’autant plus froid que je suis encore trempée de la ballade. Tous les parterres devant les baraques en bois sont boueux et le paysage – pourtant magnifique – prend des airs de désolation. J’entends soudain le ton monter et de la seule vitre où j’ai de la visibilité je vois les villageois se regrouper en regardant un point derrière la voiture. Je comprends vite que c’est mon chauffeur qui est en train de se bastonner avec un autre gars du coin, ce qui met immédiatement en confiance. Je soupire en bougonnant. Une vieille folle passe, en faisant des commentaires avec de grands gestes désordonnés. Triste vie villageoise, rude et ennuyeuse, que l’on pare de toute la magie de nos rêveries. Il y a certes les cavalcades et les réunions mystérieuses des hommes dans des repères de montagne, mais il y a surtout une oisiveté flagrante, que je remarque en premier chez la vilaine famille qui m’a « accueillie » : ils restent des heures devant leurs barrières à regarder ce qui se passe (et il ne se passe rien), guettant un moment d’animation (une baston par exemple…). Et puis le reste du temps ils regardent la télé dans leur yourte, des émissions qui rend leur regard passif et terriblement vide ou font la cuisine, ce qui relève déjà le niveau. La télé me déprime, dans sa facilité à abasourdir les gens de neutralité, à couper les ailes de leur créativité ou des talents qu’ils pourraient développer, dans n’importe quelle activité, de pensée, d’art ou d’artisanat. Je n’ai plus l’impression que soit véhiculé avec la même force ce que la culture autochtone transmettait de propre, d’original. Le décalage entre nos fantasmes occidentaux des steppes et des nomades et la terne réalité me saute aux yeux : je n’ai plus qu’une envie, ne plus avoir ça sous les yeux, prendre du recul et me dire que je retenterai plus tard, ailleurs. Pour comparer. Et espérer me tromper.

Revenons à mon chauffeur qui se bagarre. Après son règlement de compte (une bonne demie heure et l’attraction de tout le village), il revient, je lui demande ironiquement : « you wenti ma ? » (« il y a un problème ? »), et il répond du tac au tac « Mei you wenti, zuo ba !» (« il n’y a aucun problème, on y va ! »). C’est ça, roule coco…ce sanguin monte le prix sous prétexte de n’avoir trouvé personne d’autre à emmener à Buer’jin, je proteste, on négocie mais je cède trop vite car j’en ai marre de ce village désolé, de cette pluie, de ce froid, de ces yeux plein d’alcool, de cette violence au cœur d’un paysage qui hantait mes images d’adolescente rêveuse…la route, la route toujours aimée, me consolera…Durant la dispute, il y aura quand même une scène émouvante et forte qui me restera : l’arrivée d’une ou deux familles sur des chevaux au galop, sublime passage de cavaliers majestueux…

Je laisse derrière moi les garçons sauvages qui m’ont trouvée hier en me dépassant « Hen piaolang » (« très jolie »), je laisse la famille asociable, la vieille folle, les beaux cavaliers, le mongol saoul, la gentille épicière, les bambins aux bouilles rebondies et ces paysages de paradis asiatique et file avec mon étrange conducteur vers le sud. Nous traversons donc le même paysage que la veille, que j’entrecoupe différemment de sommeil. Mon interlocuteur est différent mais me surprend sur le même point : il n’a que 26 ans (l’autre 25) et ils en paraissent tous les deux 10 de plus ! Sur la route, nous nous arrêtons dans une yourte prendre du lait, il fait froid et il pleut toujours. Je me rends compte, comme ce matin, que malgré le climat et la boue dehors, leurs yourtes sont très propres et bien tenues. La femme kazakh m’offre un petit bol de lait frais, délicieux.

Sur la route (nous embarquons deux ouvriers pour quelques kilomètres), le Kazakh m’explique que venir à Kanas Hu sans boire l’alcool de lait « naizhu », c’était comme ne pas venir à Kanas Hu. En somme, j’étais priée d’en goûter en route, il en avait dans le coffre.

Les paysages sont splendides : eaux turbulentes du lac qui se jettent dans la vallée et yourtes disséminées partout, entourées de chevaux et de chameaux. Dans la brume, des verts – jaunes presque fluorescents éclairent les steppes et vallées, horizon humide et lumineux.

Ayant largué les deux ouvriers sur la route, on en reprend trois plus loin qui ont leur véhicule en rade. Ça se met à parler kazakh très très fort dans la voiture. Je les interromps un moment donné pour oser jouer la touriste japonaise et leur demander si on pouvait faire un arrêt pour prendre une photo de cette magie verdoyante : c’est trop mongol pour être vrai ! Ils n’y voient pas le moindre inconvénient et en profitent pour pisser.

Je me laisse ensuite bercer par les discussions kazakhs animées, me disant que j’aime toujours ces musiques incompréhensibles de langues inconnues, si apaisantes que je commence à m’endormir. Une fois les trois bavards laissés, c’est – plus inquiétant ! – le chauffeur qui commence à flancher. Il me demande de lui parler pour le réveiller et je pose alors n’importe quelle question qui me vient en chinois, ce qui l’amuse et alimente un intense échange interculturel : « T’as des frères et sœurs ? » (lui une demi-douzaine, moi deux frères dont un a les yeux bridés comme toi, mais alors ça ça les dépasse et je sais pas bien le dire en mandarin et quand je mime, il croit que je me moque de lui), « Combien on peut faire de bébés chez les Kazakhs ?» (deux, autant qu’on veut en France mais c’est pas pour ça qu’on se lâche), « A quel âge vous vous mariez ? » (25 – 28, voire plus côté Kazakh, très aléatoire chez les Français et pour ma part jamais mais ça je m’abstiens, il me trouve déjà assez bizarre comme ça) et finalement (réveillé), il me dit que venir seule à Kanas Hu, en étant fille et en étant Française, était « li rén » ou « li jén ». Ça ne m’avance pas à grand- chose car je ne connais pas ce mot. Plus tard, on voit (ou plutôt entend) deux détonations très fortes dans la montagne et il emploie le même adjectif. Mystérieux…j’émets des hypothèses sur ce qui pourrait constituer un lien, voire une ressemblance, entre moi et un explosif. « Dangereux » peut-être. En cherchant plus tard dans mon dictionnaire de poche, je ne trouverai rien à cette entrée. Grâce à d’autres Chinois qui utilisent ce même mot pour parler de mon attitude de voyageuse solitaire, je finirai par tomber sur « admirable » et, plus génériquement, « c’est fort, courageux ! ». Ça flatte mon égo de me dire que je suis aussi courageuse et admirable qu’une bombe de carrière ! Malgré la surprise créée par mon arrivée dans ce coin reculé où la Russie, le Kazakhstan et la Mongolie forment un trio fascinant, ils voient mon expédition avec une forme de respect. Ils se disent que je dois avoir des ressources pour me défendre ou me protéger en cas de danger, que je suis une intrépide assez folle, et donc je n’ai pas à user de mon stratagème psychologique qui m’a une fois sauvé d’un conducteur louche lors d’un trajet en auto-stop dans l’Aveyron et qui consistait à faire croire avec le calme le plus olympien que j’étais professeur ceinture noire deuxième dan de « Taïkwendo », discipline qui m’attirait car ce n’était pas seulement un art martial de défense mais aussi d’attaque. Non, là, nul besoin de fantaisie de secours de ce type, ma solitude en impose, et ça tombe bien car je ne crois pas savoir mentir aussi bien en chinois. Je suis pourtant la première à penser que si on venait à m’attaquer en pleine forêt, je n’en mènerai pas large ou alors, me sachant dotée d’un extraordinaire sens de la démesure sur le plan romanesque, je me verrai déjà ligotée, obligée à manger des racines, soumise à une expérience ethnologique sans pareille et donnée à manger aux léopards. Ce qui, en soi, serait une fin suffisamment héroïque pour me plaire et justifierait les prises de risque : il faudrait donc ne pas tomber sur n’importe qui et que mon agresseur soit à la hauteur.

J’en étais à ces rêveries tordues lorsque mon conducteur me ramena à la réalité en me demandant de façon très terre-à-terre : « Combien de fois par jour tu manges ? ». Surprise par sa question, je ne réponds rien. Plus tard il relancera ce thème en commençant autrement : « Tu n’as mangé qu’une fois hier, ce n’est pas suffisant ». Éberluée, je lui demande « Mais comment tu le sais ? » – « c’est la famille chez qui tu étais qui me l’a dit »…Ah les rapaces…les bruits courent donc plus vite qu’on ne le pense à Kanas Hu avec ces imbéciles qui m’adressaient à peine la parole. Je m’abstiens de lui rétorquer que je mange normalement, mais que ces énergumènes m’avaient coupé l’appétit. Et c’est malin car il me fait en effet prendre conscience que je n’ai rien avalé de consistant depuis le déjeuner de la veille et que je devrais commencer à avoir horriblement faim. Pour pallier à cela, mon chauffeur fait une halte et me fait goûter le fameux alcool de lait qu’il a dans un jerrycan. Ça décolle !

Nous arrivons enfin à Buer’jin, un peu avant 17 heures (heure de Beijing), j’achète un billet pour Kyutun (19 heures comme je pensais et non 17 comme il prétendait) et j’en profite pour aller acheter quelques petits trucs sur le marché pour la route (dattes, bananes, petit pain), les locaux me dévorent des yeux, semblant ne pas avoir vu de spécimen occidental depuis belle lurette, puis je vais me poser dans un boui-boui ouïgour où j’avale un succulent plat de pâtes fraîches aux légumes en pensant à mon chauffeur bagarreur qui me croyait anorexique.

De retour à la gare, un grand Kazakh au beau visage blessé, complètement ivre, vient me raconter n’importe quoi (on peut pas aller à Urumqi à cause du SRAS, il est prisonnier etc – bon ça c´est peut-être vrai…). Finalement un gars de la gare le vire.

Bus couchette relativement pourri mais qui me plaît pourtant plus que le premier. Le jour ne se couchera que vers 22 heures 15 – 30 et je me régale de paysages de déserts magnifiques se dorant de toutes les couleurs allant de l’ocre au rose sous le coucher de soleil. Un petit à la bouille et aux expressions adorables est sur la couchette du haut à côté de moi, entre sa mère et sa grand-mère ouïgour.

11 juin. Nous arrivons à Kyutun vers 4 heures du matin et on me dit d’office qu’il n’y aura pas de bus pour Kuche. Ça y est, les galères recommencent…Mais on a quand-même le droit de rester dormir dans le bus jusqu’à 8 heures 30. Cependant on est réveillés vers 6 heures 30 pour aller acheter des billets la gueule enfarinée et après avoir entendu confirmation de l’impossibilité d’aller à Kuche par le bus, je me résigne à prendre un ticket pour Urumqi. Juste après y être arrivée, je monte dans un autre bus pour Turfan. Ma voisine ouïghour est sympathique ; elle me montre mon pull en me demandant si je n’ai pas chaud. C’est vrai que je suis encore conditionnée au climat frais du nord et qu’il fait une chaleur à crever par ici. Turfan, à – 140 mètres au-dessous du niveau de la mer, a la réputation d’enregistrer les plus hautes températures de Chine, allant jusqu’à 45 degrés. A l’entrée de la ville, on se fait arrêter pour l’habituel contrôle de température et papiers et là, ils me kidnappent littéralement ; j’attends bien 20 minutes avant qu’ils ne s’occupent de moi – ils oublient même le thermomètre sous mon bras, puis les infirmiers décident qu’ils me conduiront eux-mêmes au seul hôtel de la ville habilité à recevoir des étrangers. Je suis donc virée du bus, je reprends mon sac bredouille et je suis escortée dans l’ambulance par les deux hommes recouverts des pieds à la tête de blanc ; ils me déposent au Tulufan Hotel comme une infirme ou un spécimen dangereux à placarder quelque part. J’ai complètement honte d’être entourée de ces deux gardes du corps en combinaison de chirurgiens. Le comble c’est qu’ils me reprennent encore la température à l’hôtel. J’obtiens un dortoir (où je suis royalement seule !) pour 25 yuans, seule ombre : il n’y a pas de clim ! Mais ils auront finalement pitié de moi et m’apporteront un ventilateur. Je m’offre une douche superbe de fraîcheur après ces deux jours de voyage et ces 4 jours sans douche… (hier dans la montagne, toilette furtive dans la rivière en tentant de ne pas attirer la curiosité des autochtones). Je me promène ensuite dans la ville que je ne trouve pas terrible, à part les ruelles sous treille de vignes ; toujours ces immeubles chinois de décor de salle de bain, petits carreaux de « céramique » (quand c’est blanc les vitres sont bleues, quand c’est rose elles sont vertes, quand c’est blanchâtre à petits pois bleus, c’est un vrai désastre). Je me sens plus extra-terrestre que jamais.

Finalement le soir j’aurai confirmation de ce qui m’avait semblé un premier temps un mirage : il y a bien deux autres étrangers dans la ville, ce sont des Suisses. J’en éprouve une certaine joie, de quitter cette absolue solitude de voyageuse. En plus, c’est un jeune couple très sympathique qui fait le tour du monde pendant un an. Nous négocions ensemble un prix pour un tour le lendemain.

Et les treilles du John’s café avec sa bière fraîche locale me récompensent de toutes les douleurs du voyage. Et enfin, enfin, j’ai l’impression que le fait de voyager seule est un peu mieux intégré au schéma de pensée ici.

12 juin. Nous faisons donc le tour avec les deux Suisses (Anne-Laure et Marc) et une Australienne approchant de la cinquantaine complètement asociale (en tout cas avec ses semblables voyageurs). Il se trouve qu’elle est arrivée la veille à l’hôtel apparemment complètement effondrée (elle pleurait, sans doute par lassitude des contraintes qu’on nous impose avec le SRAS) mais, loin d’apprécier ma mine compatissante en la voyant, elle s’est totalement détournée de moi et ne m’a pas adressé un mot. Je ne dis rien en la voyant se pointer ce matin dans notre véhicule mais les Suisses s’aperçoivent très rapidement à quel point sa compagnie est agréable. Par contre elle se débrouille bien en chinois et fait son show avec tous ses interlocuteurs. Quant à nos tentatives d’entrer en contact avec elle, elles coupent court : elle nous snobe complètement. Bref, une conne.

Le tour inclut les tombes d’Astana (seule une contient un couple de momies, comme celles vues à Urumqi et les autres des fresques sans grand intérêt), les Flaming Mountains, belles mais malheureusement le soleil n’est pas au zénith), les ruines de Jiashe – un site vraiment impressionnant avec des temples bouddhistes immenses (enfin, ce qu’il en reste). C’est sur un plateau désertique où on craint l’insolation toutes les trois secondes, dont les « falaises » donnent sur un paysage impressionnant de vignes, d’arbres et de rivières (qui donnent une sacrée envie d’abandonner le site et de descendre s’y rafraîchir). Temps suspendu…

Enfin, il y a Karez, le site des canaux d’irrigation permettant à Turfan de survivre de la chaleur : l’eau vient des neiges des Tian Shi. L’endroit est intéressant, on peut remonter quelques canaux, il y a de belles fresques murales et des ouvriers sympathiques qui laissent passer même quand c’est interdit. Entre temps, on a déjeuné dans un petit resto ouïgour : thé anisé succulent. Je n’ai jamais autant bu qu’ici. Bref, le tout est pas mal mais ils surtaxent largement les entrées. Fin de journée-ballade à Turfan, au marché, dans le parc, sous les treilles et dans un bout du vieux quartier. Ils y vendent des petits pains tout droit sortis du four, avec des graines de sésame, délicieux. Les carrioles tractées par les ânes transportent des pastèques, des melons, parfois d’autres fruits à vendre. Ce sont principalement les Ouïgours qui se déplacent comme ça, parfois en famille. J’ai vu quelques ânes qui ne voulaient pas avancer ou qui allaient n’importe où, ce qui a le don de provoquer mon hilarité.

Je trouve ici du henné : bonne surprise. Je m’en étais doutée en voyant les mains rouges d’une jeune fille. Et puis, l’impression quasi permanente ici d’être en Afrique du nord, incite naturellement à penser qu’on va trouver des dattes, des amandes, des épices, du Henné. Fidèle à sa tradition d’oasis – étape sur la route de la soie, on trouve en effet tout ceci, mais pas de loukoums ! Ce qu’ils appellent des « chiche kebabs » sont les brochettes de viande épicée, pas forcément de mouton.

En passant j’entends des vieux qui hésitent sur mon origine : « lao way » (« étrangère ») ou « ouïgour ». Finalement, ils concluent : « lao way ».

Un type m’aborde dans un piètre anglais : « I want to talk to you  – are you busy ? », dans son regard je sens l’alcool vitreux et il s’approche tellement que j’ai l’impression qu’il va finir par me coller un baiser et même si son copain a l’air plus sain, je l’écarte et passe mon chemin : « Yes, I’m busy ».

Une vieille femme devant sa boutique m’agrippe le bras en riant, les enfants changent de tête en me voyant, un vieux m’indique le chemin. Pendant que je mange ma soupe de raviolis et mes brochettes, un jeune homme s’assoie en face de moi et me dit qu’il veut me parler en anglais. J’ai à peine prononcé deux mots, surprise, qu’il me dit que mon « english is perfect, it’s like a song, maybe ». Oui, maybe…Par décence et pour ne pas me gêner, il me précise qu’il va me laisser dîner tranquille et il disparaît je ne sais où avec sa femme. Pendant que je grignote mes brochettes, j’observe un bébé qui est posé à même la table, allongé, avec son pantalon fendu et son petit zizi à l’air. Il dort tranquillement, sa mère veille sur lui à côté. La scène a un je ne sais quoi d’attendrissant. Quand j’ai fini et payé, le Chinois anglophile réapparaît d’un coup comme par enchantement. Je me demanderai longtemps où ils s’étaient planqué pour me guetter ainsi. Nous allons au John’s café boire une bière fraîche du Xinjiang pour converser en anglais. Let’s go for a frenchie-englishi-chinese blablabaterie ! Ils sont marrants. Sa femme attend un bébé, ils désirent une fille, plus attachée à ses parents et plus obéissante qu’un garçon. Il me tient un discours assez han (communiste) sur la bonne entente de toutes les ethnies entre elles, le désir de paix quand on est bien éduqué, les mesures prises par le gouvernement quand il y a eu le tremblement de terre dans la région de Kashgar etc etc. Il me fait des compliments sur mon anglais, mes voyages, ma conversation, je me sens assez bassement flattée et je me retiens de rire. Après cet intense échange interculturel (ils me donnent quelques tuyaux pour ma ballade du lendemain en vélo), Wan an (« bonne nuit ») tout le monde ! Ils me proposent, avant de s’éclipser (cette fois pour de vrai) de venir boire un café chez eux le lendemain et prennent mon adresse, pour prendre un café chez moi en France, le jour où…Bon souvenir de cette soirée improvisée.

13 juin. Nuit un peu plus insomniaque que la veille donc lever vers 7 heures 45. Ballade en vélo : l’Emin Minaret (très stylé – de style afghan paraît-il), puis je pars dans la vallée du raisin. Je traverse plusieurs villages ouïgours : maisons et vignes sont indissociables. Devant les devantures des maisons, quelques pans de vignes qui donnent de l’ombre. A l’intérieur, une cour spacieuse est entièrement recouverte de vignes (grâce à une large treille) qui descend parfois de l’autre côté de la cour.

Des lits (ou plutôt des structures de lit recouvertes de tapis et de nattes) sont disséminées de part et d’autre, parfois on trouve aussi des sofas, des tables basses, quelques meubles, une télé…ou un potager central (ce qui n’exclut malheureusement pas la télé… !). Quelques cours sont dotées de passages entre la maison et l’espace extérieur avec de belles formes courbes. Le tout donne une impression de farniente et de douceur de vivre incroyables. Quelques mosquées jalonnent aussi mon chemin.

Le faux plat et la lourdeur du vélo, sans compter le mauvais état de la route, commence à rendre l’excursion fatigante, d’autant plus qu’il fait de plus en plus chaud. Je n’arrête pas de boire et vers la vallée du raisin, je trouve des rivières où je m’asperge la figure, le cou, les bras. Je croise plein de carrioles tractées par des ânes, des enfants et des Ouïgours qui me lancent des « Hello », je prends des chemins dans les villages, bordant les vignes, pour m’imprégner de l’atmosphère. Au retour, ça va plus vite (ça descend). Je vois une femme assise devant sa maison en train de bercer son bébé dans le petit lit traditionnel. Je lui demande si je peux la prendre en photo, elle accepte. Je reviens à Turfan sous 40 degrés.

Après m’être débarbouillée comme je pouvais à l’hôtel où il n’est bizarrement plus possible de prendre de douche, je file au Bazar. Théières, vêtements, tissus, soies, pains, légumes, fruits, sous-vêtements, thés, quincaillerie se mêlent dans des étals plein de couleurs. Je cherche un endroit où goûter le vin de Turfan. Dans une sorte de boui-boui – bar, on veut me vendre la bouteille entière et finalement j’arrive à négocier pour que l’on ne me serve qu’un verre. Il n’y a que des hommes dans ce lieu, dont pas mal de musulmans, donc je profite de la proximité d’un stand de pâtes fraîches pour aller déguster mon verre de vin en mangeant. Ça doit déjà être assez insolite comme ça une occidentale esseulée qui quémande de l’alcool à la volée ! Avec ce soleil, ça pourrait d’ailleurs me saouler en moins de deux, mais ça ressemble plus à du jus de raisin. C’est doux, c’est bon.

Après cette halte gastronome, je tourne encore dans le bazar puis je vais négocier du thé ouïgour (qui s’appelle étrangement « uyghur medical ») et des couteaux : ils sont superbes, je me vois déjà bandit des grands chemins…J’en prends un pour moi donc, et un autre en vue d’un cadeau, côté couteau je pense à Nico.

Puis retour à l’hôtel, je dis au-revoir aux sympathiques Suisses (qui s’en vont vers Kashgar et le Kirghizistan) et je vais prendre un bus pour Daheyan. Deux Chinois, en voyant mon sac, font des commentaires sur mes étiquettes en les tripotant : « Ah elle arrive de Kunming », « Oui mais tu vois là elle a été à Ventiane, c’est le Laos ça ! » – « oui mais regarde, celle-ci c’est dans le Xischuanbanna… » Une telle curiosité aidant, on engage la conversation. Comme souvent, ils sont gentils, curieux, prévenants, marrants.

On traverse le désert (noir par ici) et les vignes, quelques autres villages ouïgours éparpillés (où quelques passagers descendent en cours de route). Puis soudain il n’y a plus de route : je vois des crevasses. On termine donc le trajet sur des pistes. Comique.

A noter : en quelques jours ma température est passée de 34 ° à 37 ° et personne ne s’inquiète ! A la gare de Daheyan où j’attends le train, je constate que je suis redescendue à 36,8. Correct.

Dans le train, une contrôleuse complètement stressée bloquera sur ma fiche de température en voulant absolument que je lui donne mon nom chinois. Je lui prononce « Xia Lu » mais lui dis que je ne sais plus comment ça s’écrit. Je n’ai en fait jamais vraiment eu la patience d’apprendre à écrire mon nom, c’est compliqué et plein de clefs. Elle se met à écrire au stylo toutes les versions possibles sur une tablette du couloir, je reste ahurie. C’est la première chinoise que je vois taguer un objet public. Elle s’exaspère. Tant pis pour elle. Je tente pourtant de lui expliquer calmement que je m’appelle « chemin d’été » bien que l’écriture signifie plus exactement « rosée d’été » mais que je trouve un peu trop mièvre et romantique pour moi. En fait, je ne l’aide pas du tout.

Le paysage de désert se déroule au fil des kilomètres avec les montagnes en arrière fond.

14 juin. Arrivée à Linyan à 7 heures 50. Comme d’habitude, le train couchette était très confortable. On a encore contrôlé notre température alors qu’on était déjà couchés, la tête de mon voisin en voyant le bippeur (on aurait dit qu’on lui braquait un revolver sur la tempe) était à mourir de rire. Jusqu’à Dunhuang, la route file encore au milieu d’immenses étendues désertiques, gris-noir d’un côté, ocre-rose de l’autre.

Je prends une chambre dans un hôtel indiqué comme « propre et accueillant », en fait c’est le pire de tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent. Les toilettes sont des latrines devenues des nids de toiles d’araignées, la douche ne ferme pas, les draps ne semblent pas avoir été changés. Je râle un peu, le petit gars change une partie des draps et le soir ils me proposeront une autre douche dans une chambre (en fait je m’étais déjà accommodée à faire des nœuds subtils avec la couverture qui servait de porte). Bref.

Après-midi à négocier un chameau, envoyer des mails (premier centre internet croisé depuis le début !) et à aller aux dunes en vélo. Le vélo est pourri, déraille toutes les deux minutes, ce qui incite les Chinois à venir me voir pour m’aider (en général une brochette de 4-5). Les dunes sont belles et grandes mais le ciel est d’un gris blanc laiteux, il semble lui aussi empli de sable. Pour ne pas payer l’entrée, je bifurque sur la droite en m’enfonçant dans les vergers. Ça sent bon, je croise des chameaux et des moutons dans leurs enclos, quelques fermiers surpris par ma présence. La fin des barrières est assez loin. Au retour, je me paume entre les maisons, du coup deux femmes m’invitent dans leur cour et me proposent d’acheter des abricots.

La route du retour est tout aussi chaotique et ponctuée de déraillements. En rendant le vélo, je rencontre une Française, la cinquantaine, très sympathique. Elle arrive du Japon et de la Corée. Nous allons ensemble se renseigner pour le tour dans les grottes. Puis vers 22 heures, je vais faire un tour sur le marché de nuit, très animé, je mange des brochettes et un petit pain épicé en buvant un truc non identifié ; en rentrant j’achète un disque de musique du Xinjiang. Malheureusement je ne remettrai pas la main sur le chanteur kitsch de la voiture kazakh qui m’avait tant plu…

Dunhuang est une petite bourgade agréable où l’on peut oublier, une fois dans le centre, sa situation cerclée par le désert. Pourtant dès qu’on s’en éloigne, le sable est partout présent. Petite ville bien chinoise ceci dit, où on ne croise plus beaucoup de Ouïgours. Il y a par contre beaucoup de Hui (les Chinois musulmans, auquel appartient notamment Ma Yang).

15 juin. Nous visitons les grottes Mogao tôt ce matin. Seules une dizaine sont accessibles. Elles sont superbes. De l’époque WEI ou ZHU, encore très imprégnées des représentations indiennes jusqu’à l’époque des TANG ou SONG (11 ème), tout le site est voué au Bouddhisme dans une magnificence incroyable. Les fresques, même si elles ont perdu de leur couleur, sont incroyables de précision, de foisonnement ; à un moment, le style indien se mêle au style chinois. Toujours le fondateur du Bouddhisme, entouré de ses deux disciples, le vieux et l’intelligent. Toujours avec les mains dans la posture de la connaissance offerte, une main levée, une main tendue. On a vu un Bouddha debout, plusieurs assis et un immense couché (15 mètres) + 2 énormes (26 et 30 mètres de haut). Des drapés superbes, des scènes spectaculaires. Le site autour est également fascinant (montagnes de sable et de pierre, langue verte fendant les courbes creuses). Retour à Dunhuang où nous partageons avec Françoise le plat local (pommes de terre, poivrons, aromates, et poulet sur lit de nouilles, bien relevé). Elle m’apprend qu’elle est déjà venue il y a 10 ans pour un voyage d’à peu près un an avec son fils et son mari (qui est co-auteur de la « petite anthologie chinoise ») et que les Chinois les regardaient avec encore plus de surprise et de curiosité à cette époque là. Elle me raconte une scène dans le hall de gare de Lanzhou où une centaine de personnes les entourait en les regardant fixement.

L’après-midi, j’erre un peu, je fais quelques courses sur le marché, très grand, plein d’épices. Je commence à me lasser des « Hello » ironiques, incessants, de l’attroupement dès qu’on pose une question, du « Ting bu dong (« je ne comprends pas ») quand ils se mettent à plusieurs pour commenter faits et gestes de l’étrange « lao way ».

A 16 heures 30, j’ai rendez-vous avec mon guide pour le désert. Nous partons ensemble chez lui, le chameau est prêt, on parle un peu avec sa femme (qui a d’ailleurs des problèmes pour parler, le lendemain il m’apprendra qu’elle est à moitié sourde), son beau-père et j’aperçois leur fils. La maison est toute simple, deux pièces, une chambre et une pièce pour vivre avec une table, un canapé et la télé sur une armoire. Le minimum. Au mur, des affiches modernes aux couleurs vives montrent une jolie jeune fille et un jeune homme (type pub). Ces trois grandes affiches couvrent un pan de mur. Pour le reste, rien, un calendrier.

Nous partons. Au début, nous traversons un immense cimetière : des stèles, des petits monticules de pierre, cette étendue désertique au pied des dunes est impressionnante. Puis peu à peu nous nous enfonçons dans les dunes et le paysage est à la hauteur de tout ce que j’aurais pu imaginer : grandiose. Des courbes sinueuses, des vagues de creux dans le sable qui forment des ombres, tout prend un contour dont la netteté apprivoise le ciel. Il pleut un peu par intermittence mais sans que ce soit pénible. Le guide se met parfois à chanter, ça ressemble à des incantations pour chasser la pluie. Le chameau va tranquillement, il veut manger des touffes d’herbe. Dans une descente, il se plante (fléchit les genoux), j’en déduis alors que le chameau n’est pas un animal particulièrement adroit. Nous nous arrêtons au cœur d’une grande plaine de sable. C’est là que nous installerons le campement pour la nuit. Il prépare le feu et nous nous mettons à cuisiner. J’ai apporté des pâtes fraîches, des tomates et une sorte de persil. On fait les pâtes dans sa petite théière sur le feu et comme on a tous les deux oublié les baguettes, on en improvise avec des bouts de bois. Un des meilleurs repas du voyage !

On monte ensuite la tente, comme c’est une petite de deux places, je la regarde avec perplexité en me demandant seulement à cet instant-là s’il allait dormir avec moi. Je réalise avec une forme d’amusement et de dépit envers moi-même que je suis quand même partie passer une nuit dans le désert avec un chamelier que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam…Je m’étonne encore une fois de ma capacité de confiance quelque soit le lieu et la circonstance.

Nous grimpons sur les dunes le soir, je découvre des petites bêtes jusqu’alors inconnues, entre le lézard et le scorpion, translucides, courant vite à l’approche de nos pas. Nous faisons des glissades dans les pentes pendant qu’en bas, le chameau se fait la malle en quête de touffes d’herbe. Au loin, nous apercevons le site des grottes Mogao et sa frange de verdure.

De retour en bas, il installe le petit tapis du chameau, j’écris un peu, il regarde intrigué puis s’endort à côté. Je vais près de la tente et j’attends les étoiles, l’obscurité tombe peu à peu (tout-à-fait vers 22 heures seulement) mais garde un voile de sable. Il y a peu d’étoiles finalement ; encore une fois, le ciel est clair, comme tapi d’une fine couche de sable lui aussi. J’entends revenir mon guide et je crois qu’il entre dans la tente, du coup je retarde encore le moment d’y entrer à mon tour. Je reste absorbée par l’air de la nuit et cette atmosphère de silence absolu (seul le vent berce les dunes), de solitude et de grandeur. Finalement, je me décide à aller dans la tente et en ouvrant je m’aperçois qu’il n’y est pas : il s’est posté juste à côté, emmitouflé dans les toiles de jute du chameau, dehors, comme un ange protecteur. Du coup, je culpabilise presque mais je me vois mal lui proposer de rentrer, pour le coup ça pourrait passer pour une proposition suspecte…

Toute la nuit, le vent souffle et fait se recourber la tente. Je dors courbée moi aussi, comme la plupart des nuits dehors.

16 juin. Le lendemain, réveil à 6 heures 30. Il part récupérer le chameau encore en fuite puis nous prenons un petit déjeuner sommaire : eau chaude (restée toute la nuit sur le feu !) et pain – brioche qu’il avait apporté.

Nous défaisons le campement, préparons le chameau, il ajoute derrière mon chargement des bouts de bois qu’il a trouvés ici puis nous nous mettons en route. Avec le lever du jour et la lumière pleine de promesses, c’est encore plus magnifique qu’hier. Nos pas de la veille sont restés imprimés dans le sable. Le trajet dans les dunes me semble plus court (le chameau faiblit encore à deux reprises !) mais tout se couvre d’une atmosphère paisible, une sérénité qui se déroule. Je reste muette de bonheur, ce qui doit laisser croire à mon guide que les Françaises parlent peu.

Il me prend en photo, je joue Lawrence d’Arabie tandis qu’il m’appelle « la princesse du désert », vu ma tête et mes cheveux en bataille, je trouve ça très décalé mais je ne suis pas assez réveillée pour le nuancer ! J’observe le chameau qui me surprend toujours par sa capacité d’absorption d’herbe : en fait avec son système de digestion comme la vache (les aliments descendent puis remontent pour être de nouveau mâchés), il n’arrête jamais de s’activer la mâchoire.

En rejoignant le village, nous croisons des paysans dans leurs cultures ou près de ces longs demi tubes de terre (ou de torchis) ouverts où ils cultivent des herbes et des légumes (sorte de serres adaptées au climat). Ils semblent très intrigués de voir une « Lao Way » passer en chameau et ne me quittent pas des yeux. Certains interpellent mon guide et ils rient ensemble.

Nous arrivons chez lui. Il m’installe une petite bassine d’eau dans la cour pour que je me débarbouille, sa femme arrive, elle est à peine réveillée, elle essaie de me parler mais c’est vraiment difficile de la comprendre. Je reconnais toute l’attention des personnes humbles lorsqu’elle vient gratter et nettoyer la bassine alors que je n’étais pas à une poussière près. Assise à côté d’elle, elle me touche la cuisse, compare avec la sienne, puis me palpe le bras pour conclure que je ne suis pas grosse !

Nous buvons de l’eau chaude aux fleurs de camomille et ils me montrent leurs photos : le désert, les chameaux (notamment une expédition jusqu’à Kashgar avec des Japonais), la famille et quelques voyageurs de passage. Je décide de rentrer à Dunhuang, me doutant qu’ils ont du travail aux champs. Mon guide avait préparé un vélo et je comprends à ce moment-là qu’il voulait me raccompagner jusqu’à l’intersection de Dunhuang en m’installant sur le porte-bagages ! Mais après une tentative comique où nous manquons de nous retrouver dans le fossé, je lui dis que je préfère marcher (d’autant plus que je commence sérieusement à avoir mal aux fesses !). Le matin se révèle dans toute sa quiétude et sur la route, je me sens aussi libre qu’un Rimbaud en fugue. Le soleil commence déjà à taper.

A Dunhuang, après-midi calme, je retourne écrire des messages à des amis, je retente le musée (toujours fermé !) puis je rentre à l’hôtel pour me changer car je veux retourner aux dunes. Malheureusement, au moment de sortir, une averse tombe, suivie d’un orage. Etant du reste pas mal fatiguée, je me replie dans ma chambre où j’écris à Florent puis je fais du chinois.

Le soir, la pluie étant passée, je sors manger d’autres brochettes et un pain épicé sur le marché (même stand que l’autre soir car je sais qu’ils vont me laisser faire ma tambouille : j’ai en effet apporté le reste des tomates et le persil, ce qui les fait beaucoup rire…).

17 juin. Départ à 7 heures dans un bus vétuste en direction de Jiayuguan où je ne compte pas rester. Encore une fois, je suis regardée comme une extra-terrestre, ce qui commence à me lasser.

La route traverse encore de longs déserts où se profilent parfois quelques montagnes. Sur les bas-côtés, des cultures résistent à l’aridité.

Je m’endors complètement entre 9 et 11 heures. Le trajet devient long, nous n’avons que très peu de pauses (pipi). Nous arrivons vers 14 heures à Jiayuguan, je me renseigne toujours pour Zhangye, départs à 14 heures 30, 16 heures 30, 18 heures 30 (4 heures 30 de route), j’hésite…La dame du guichet ne sait pas s’il y a une correspondance pour Xining puis finit par me dire que ce soir, non et elle ne sait pas non plus si je peux rester y dormir. A ce stade, je me dis qu’il est peut-être plus raisonnable (et confortable) d’aller à Lanzhou en train puis de changer mes plans. (Ceci dit, j’ai du mal à m’y résoudre…).

En attendant, je vais voir la grande Muraille en négociant le prix d’un taxi. Elle est plus belle que ce que je pensais mais je n’ai pas d’émotion particulière en étant dessus (ça monte raide). La vue d’en haut est minérale : montagnes rocailleuses derrière, grande étendue gris-noir à nos pieds et l’oasis de Jiayuguan un peu plus loin devant. Un Chinois est là (en cravate !) en train de boire une bière en se délectant du paysage. En redescendant, il m’aborde en s’excusant pour son anglais (pourtant largement supérieur au mien !) et me tient un discours très han (la majorité chinoise) sur le développement de la Chine, la compréhension de nos peuples à travers les langues, son investissement pour sa ville. Il est essoufflé et sa grosse figure est un peu rouge à cause du soleil et de la bière. Il me renseigne sur Zhangye et me dit que j’y logerai sans problème, si bien que je décide immédiatement de foncer à la gare pour attraper le bus de 16 heures 30.

Assurance prise, papier pour la température (sans qu’on ne me la prenne pour une fois !) et hop ! c’est parti…Il y a (enfin ! ! !) un autre étranger à bord, un Suisse allemand qui part pour Lanzhou. Nous discutons un peu sur nos parcours (il se consacre principalement au Tibet et au Xinjiang) puis nous rigolons ensemble en voyant les Chinois en train de faire sauter plein de pétards tout autour du bus avant de partir… ! Superstition (ça porte chance…) qui n’empêchera pas le chauffeur de donner plusieurs coups de frein brusques pendant le trajet, à en faire tomber un petit par terre !

La route est plus rurale, je commence à être explosée de fatigue, j’ai les lèvres toutes gercées (qui me piquent), mal aux fesses mais je suis bien… «  On the road again »…

Nous arrivons à Zhangye vers 21 heures et je suis la seule à descendre. La nuit tombe, je n’ai aucune information sur cette ville, j’erre un peu pour trouver la gare, je pose une question à une personne et y’en a 15 qui viennent me répondre. Finalement je monte dans un taxi qui m’annonce la course à 3 yuans, la gare est fermée, l’hôtel à côté n’accepte pas les étrangers mais nous renseigne : bus pour Xining le lendemain à 7 heures 20 (tant pis pour la grasse mat réparatrice !). Le chauffeur de taxi me raccompagne donc, en conduisant très doucement, à un hôtel qui me prend d’office la température (36,9 °) et au moment où je m’apprête à le payer, il me fait signe dans un sourire que non et il s’éclipse…geste touchant. Le personnel de l’hôtel, lui, se révèle nettement moins accueillant, me détaille des pieds à la tête (certes je dois commencer à avoir un aspect un rien dégingandé) et me cède finalement une chambre toute grise (mais propre). Les toilettes et la douche sont par contre complètement déglinguées mais pour une nuit, qu’importe…l’eau fait toujours du bien.

Je n’ai même pas la force de sortir manger même si je n’ai pas pris de repas de la journée et je m’écroule de sommeil et y sombre jusqu’au lendemain matin malgré les étonnants karaokés géants de la ville.

18 juin. Réveil à 6 heures, je vais à la gare acheter mon billet, j’achète deux bananes, un pain – brioche que je vais rendre 5 minutes après en disant qu’il n´est pas bon alors que la vendeuse avait prétendu qu’il était d’aujourd’hui, ce qui était faux (pas facile, la Lao way…). Zhangye ne semble pas dépourvue d’intérêt : il y a un vieux quartier avec des maisons traditionnelles en bois (des échoppes de thé, restos etc) et une énorme stupa centrale. Malheureusement la halte fut improvisée et plus que courte.

Encore une fois, on me regarde bizarrement. Deux employées de la gare font un badminton dans le hall (elles jouent bien). On part.

Le paysage entre Zhangye et Xining est grandiose : des montagnes, des pentes herbeuses, une rivière puis, peu à peu, les tentes tibétaines, les drapeaux multicolores, des yaks et des chevaux…La lumière donne des couleurs aqueuses splendides. Un Tibétain aux bonnes joues rouges et portant une casquette bleue s’assoie à côté de moi. On est bloqués plus d’une heure à l’entrée d’un village (sans doute à la frontière du Qinhai, toujours pour les procédures anti-SRAS). Je mange des œufs et j’écoute de la musique, je lis mes docs. Le matin est splendide de luminosité et je ne vois même plus les regards curieux sur moi, je suis bien.

Le trajet, pourtant, sera long et chaotique (route à se tordre le cou et achever l’état de son postérieur… !). En traversant un col, nous trouvons…la grêle ! et de la neige sur les bas côtés, ce qui ne manque pas d’être surprenant après le désert ! Le bus va lentement, la grêle ne cessera qu’après avoir perdu beaucoup d’altitude. Les gens descendent peu à peu du bus avant Xining, on ne s’est quasiment pas arrêtés, j’en peux plus…

Le long de la route, je vois des ruches sous les rangées de jeunes arbres. Nous arrivons vers 15 heures 30. Je tourne un peu avant de trouver un hôtel. Un peu de répit, puis, mourant de faim, je sors, vais jusqu’à la « Dong Dajee » retrouver un restaurant musulman où je provoque à la fois l’attraction des serveurs et des clients (un cuisinier passe la tête par la fenêtre interne pour me regarder !) : délicieux plat d’aubergines et de mouton hâché et thé aux mille saveurs. Je vais ensuite voir un monument musulman en face puis je me dirige vers le salon de coiffure repéré juste avant…J’ai besoin d’un massage ! (et, accessoirement, d’un shampoing). Dans les salons de coiffure en Chine, on lave les cheveux et coiffe mais on masse un peu aussi (le dos, les épaules, les bras, les doigts, la nuque, la tête…), c´est le rituel courant, et normal, de la séance de coiffure. Mes cheveux sont tout emmêlés, on n’arrive pas à se comprendre, la séance est comique, je suis morte de fatigue, le massage est excellent…

Au retour, en passant devant un hôtel où j’aperçois « 20 », je vais me renseigner (tarif plus bas que là où je suis ?) avant de m’apercevoir que c’est « one hour room : 20 yuans »…je ris intérieurement, laisse tomber ma question et me dis que mon hôtel à 25 – la nuit – n’a pas de concurrence… !

19 juin. Je pars pour le Ta’ersi en commençant par traverser une partie de la ville (et faire une halte pratique à la banque). Je cherche l’arrêt de bus, un Chinois viendra me parler dans un anglais à fort accent. Il se présente comme « le meilleur étudiant » de sa classe et veut m’accompagner au Ta’ersi si je daigne attendre un peu qu’un de ses amis arrive ; moi je lui ai juste demandé où était l’arrêt de bus et le voilà « I want to make friend with you », ça c’est à voir, et puis il me propose un guide (sans doute lui !) pour la visite du monastère, je lui dis que je n’en veux pas et je commence à le trouver un peu lourd.

Finalement je partagerai un taxi avec trois autres Chinois pour 5 yuans. Trajet peu rassurant car la voiture semble avoir une roue arrière voilée et ça se sent…Arrivée sans encombres néanmoins au Ta’ersi, c’est immense, de la taille d’un village, des temples tibétains superbes partout, l’odeur rance du beurre de yak, les couleurs pourpre, bleu, vert, jaune et orange, le bois, Sakyamuni, Tsong Khapa, sublime…Je vois des Tibétains faire la prière (en faisant les génuflexions), d’autres en récitant, je vois plusieurs temples, les objets. Puis vers 14h30, satisfaite après avoir trouvé les belles sculptures en beurre de yak, je sors du site pour aller avaler une soupe de nouilles. Ayant repéré un chemin qui partait dans la montagne à partir du monastère, j’y entre à nouveau, visite encore quelques temples, croise des Tibétaines avec leurs belles nattes, un guide anglophone sympathique qui me dit que c’est un jour spécial, mais sans que je ne comprenne exactement pourquoi.

Je traverse tout le site et décide de suivre le chemin repéré qui semble regagner les montagnes par derrière. Il y a cette « étrange lumière himalayenne unique et surtout saisissante par les jours de soleil » dont parle Alexandra Van Néel. Elle séjourna ici, à Kumbum, deux ans et demi entre 1918 et 1921, dans ce pays que l’on nommait alors Amdo (aujourd’hui Qinhai). Le soleil tape fort, les paysages sont d’une beauté âpre et lumineuse. Je suis un sentier à flanc de colline qui me remplit de ces émotions familières qui m’habitent lorsque je suis seule, en osmose avec mon amour absolu de la nature et de cette grandeur sauvage. Autour, des montagnes au profil sombre sur le bleu du ciel, des étendues aux reliefs variés dans des camaïeux de vert, des cultures de thé, de céréales et des fleurs. Plus loin, je croise des femmes en train de travailler au cœur des rangées d’une culture en pente – elles discutent avec joie ; je quitte le chemin pour me poser en haut d’une butte, m’asseoir face à l’immensité divine du lieu et méditer, ensorcelée de beauté et de zen.

En revenant, je croise deux hommes eux aussi assis sur le bord d’un chemin qui me sourient et m’invitent à m’asseoir avec eux. Je leur réponds par un simple sourire en continuant mon chemin, droguée de solitude et de bien-être…Je retourne au monastère de Kumbum et j’assiste, dans la cour du plus grand temple, à une séance spectaculaire de joutes oratoires des moines (ils claquent dans leurs mains en se posant des questions à toute vitesse, une rangée debout – les poseurs de questions -, une rangée assise – ceux qui répondent). Beaucoup ont les fameux « bonnets jaunes » (caractéristiques de la secte fondée par Tsong Khapa), qui ressemblent étrangement à une crête velue de punk asiatique ! D’autres ont des bonnets beiges ou pourpre. Les petits chahutent les grands, leur sautent dessus, certains sont un peu déconcentrés par ma présence et se mettent à lancer des « Hello ». J’en entends un qui lâche un « Do you have a boy friend ? » en rigolant avec ses copains…Ambiance détendue, très particulière.

Je quitte à regret ce lieu fascinant. Je trouve un bus qui rentre sur Xining. Le soir, je me promène sur le grand marché près de la place Ximen. Pique-nique avec les produits achetés sur ce marché et celui près de la Tongrén lu.

20 juin. Journée à Xining. Matinée tranquille puis je vais à la Mosquée voir la prière de 12 heures. Je me fais gentiment refouler pour cause de SRAS (il a bon dos celui-là) alors que je pense plutôt que c’est parce que je suis une femme et étrangère. En tout cas, le monsieur de l’entrée est ferme. J’observe alors les fidèles entrer peu à peu, nombreux…Un père et son petit insistent pour que je les prenne en photo. Je leur demande leur adresse pour leur envoyer un double, ils n’en ont pas et me donnent alors l’adresse de la pharmacie face à laquelle on a pris la photo qui leur transmettra !

Je retourne ensuite sur le grand marché dans ses artères inexplorées (des tas de chaussures colorées, des vêtements, des babioles, puis des fruits, légumes, beaucoup d’épices, de la viande, des galettes, sur des étals on vend des pommes de terre frites épicées, d’autres sont en train de moudre des haricots entre deux grandes sphères de pierre creuses. Xining a une atmosphère envoûtante, détendue et agréable. C’était une ville de caravanes, de contact entre les civilisations musulmanes, tibétaines et chinoises et ça reste cela, un des lieux les plus multiculturels rencontrés sur la route de la Soie. C’est aussi un lieu particulier car les opposants au régime et prisonniers politiques y étaient envoyés sous Mao (et encore maintenant), une sorte d’exil lointain et punitif. J’y croise des ouvriers aux casquettes bleues et peaux tannées, comme sortis d’un roman chinois des années 50, des moines aux belles robes pourpre vieilles et un peu sales, des vieux avec leurs sandales et chapeaux de paille jouant sur un bout de muret, des Hui et des musulmans avec leurs petits bonnets ronds et leur air rieur pour les hommes, aux voiles noirs brodés pour les femmes, des Tibétains aux regards ensorceleurs, aux pommettes hautes, à l’air plus masculin que les Chinois tout lisses.

Je marche ensuite jusqu’au second marché où je m’arrête manger un plat de pâtes hui, très épicé. Il y a un centre internet juste à côté, je vais y profiter de la clim en attendant que la chaleur retombe un peu sur la ville. Je traverse ensuite une autre partie de la ville en passant près d’un parc, les hommes portent presque tous un chapeau, ambiance conviviale et regards curieux sur moi, je réalise que je n’ai pas croisé un seul humain de mon « espèce » (blanc) depuis longtemps…

En cherchant le temple de la montagne du nord, je me retrouve dans une sorte de zone bâtarde où on fabrique et vend des meubles et où il est impossible de trouver la sortie. Je monte donc dans un taxi pour me sortir de cette impasse. Les différents temples sont installés à flanc de montagne. Je grimpe jusqu’en haut pour contempler la vue sur Xining (je croise un Chinois un peu bizarre qui « bloque » sur mon passage et semble hésiter un moment à reprendre son chemin, me tournant pourtant le dos mais n’avançant plus – profiterait-il de l’isolement du lieu pour agresser cette occidentale solitaire ? Son attitude ne m’envoie que des ondes négatives, je monte plus vite la série de marches en cherchant à me rapprocher soit des nonnes soit d’autres visiteurs, en tout cas pour m’éloigner. Des sentiers partent de part et d’autre de la montagne escarpée et arrivée presqu’au sommet, je surprends un couple (adultère ?) dans les talus, ce lieu prétendument spirituel me semble donc de plus en plus spécial… ! En redescendant je visite un temple ouvert sur l’extérieur où j’observe longuement des fresques magnifiques représentant à la fois les vies de Bouddha et la roue de la vie (images terribles de torture en enfer). Une bonze m’offre une pêche (que j’ai du mal à accepter car c’était une offrande au Bouddha) et me commente les fresques mais j’ai beaucoup de mal à la comprendre.

Arrivés en bas, vers l’entrée, nous découvrons avec trois autres que nous étions enfermés dans le temple ! Heureusement une bonze vient nous ouvrir une autre porte.

L’idée saugrenue me vient de rentrer en moto taxi : le conducteur, ravi d’avoir une Lao way, joue à K 2000, je n’ai évidemment pas de casque (de toute façon, ce sont soit des casques de chantier en plastique soit en paille !) et je reçois toute la poussière dans les yeux ; lancés à une vitesse indécente sur ces deux roues périlleuses, je vois sur la route, dans le même temps et mouvement anarchique, une voiture tourner, un camion reculer en travers de la route, des piétons traverser et d’autres motos en furie, mon intrépide conducteur ne ralentit pas, c’est HORRIBLE. Arrivée miraculeusement saine et sauve à la gare, je me murmure pour moi-même : « Plus jamais ! ». Mieux vaut en effet limiter les dégâts, d’autant plus que je suis une trouillarde de la route ; je me rappelle d’ailleurs que mon assurance ne couvre absolument pas ce moyen de transport auquel j’avais résisté pendant toute l’année à Canton, adorant pourtant monter sur une moto. Je me dis aussi que je ne suis pas plus assurée pour le chameau, le cheval ou le yak mais qu’une chute d’une de ces montures me semblerait toujours plus romanesque que d’être écrasée dans une rue défoncée de Xining. Bref, pour une fois, je me raisonne un peu, encore sous l’effet de la vitesse et du chaos de la circulation urbaine. Je proteste aussi intérieurement contre cette récurrente tendance des hommes à se croire intéressants en se lançant dans une conduite effrénée pour impressionner la fille qu’ils ont derrière. Or, s’ils savaient à quel point je les déteste lorsque leurs testostérones rugissent aussi fort que leur moteur, ils feraient peut-être un peu moins les malins.

Bref, je rentre sous ces diverses impressions de fin de journée, entre ce Chinois louche, la cruauté picturale sur les fresques, l’insolite luxure découverte entre des buissons puis ce doublon de Starsky et Hutch…du coup, je passe la soirée tranquillement à faire du chinois.

21 juin. Départ à l’aube pour Tongrén. A la gare, un garçon vient se pencher sur ce que j’écris, suivi de 4-5 autres, ce qui est rapidement déstabilisant. Ils me posent des questions, le premier me demande mon âge et me dit que l’on peut se marier ! Je lui demander d’ajouter une phrase en tibétain à la phrase que j’étais en train d’écrire à Philippe, il ne sait pas écrire chinois et écrit donc en tibétain (ça n’a pas l’air d’être un as de l´écriture !). Les compères ne décollent pas de mes basques. L’un s’approche effrontément vers le bas de mon cou soi disant pour observer la pierre de jade noire que je porte. Nouvelle impression que les Tibétains sont plus « mâles » que les Chinois, c’est la première fois ici que je sens un regard sur ma peau aussi direct et franc.

Je vais prendre le bus. Après une heure de trajet à peine, nous crevons. Plus de deux heures d’arrêt. Vidéos dans le bus : on est passés d´une vidéo ridicule et plus que risible montrant un nain qui se dandinait frénétiquement en chantant mal, faisant le poirier ou apparaissant en tenue de tarzan avec une femme qui paraissait géante à côté de lui (le minus rayonnait de bonheur !) à des clips en hommage au Tibet, puis un film d’une violence inouïe. Ça c’est récurrent. A chaque fois, j’observe les Chinois qui gardent un calme olympien sans décrocher le regard de scènes qui, moi, m’épouvantent d’horreur. Il y a deux moines avec nous, un qui suit l’évolution de la réparation, l’autre qui regarde distraitement le film.

Nous repartons beaucoup plus tard. En arrivant à Tongrén, on me prend (et seulement à moi !) la température : 35,9 °.

En remontant la rue, un moine vient me parler et m’aidera à trouver un lieu où dormir (nous en voyons trois, le premier n’accepte pas les étrangers, le second est trop cher). Il me fait comprendre qu’il veut une photo, donc arrivés dans le troisième boui-boui, je lui propose de le prendre en photo. Après l’avoir fait, je comprends qu’en réalité, ce n’est pas du tout ce qu’il voulait : il veut une photo de moi. Je rigole un peu en lui disant que je ne me promène pas avec une photo de moi sur moi mais que je pourrai toujours lui en envoyer une. Je trouve ça en même temps assez saugrenu qu’un moine veuille conserver une photo d’une étrangère rencontrée de façon éphémère. Où va t-il me mettre ? Entre les pages de son livre de mantras bouddhistes ?

D’ailleurs il est assez particulier ce jeune moine. Il s’assied sur le fauteuil de la chambre, sort son bouquin de prières et semble très à l’aise. Moi je le suis moins, me demandant ce que je fous avec un moine dans l’intimité d’une chambre. Je lui propose alors de sortir et lui dis mon intention de manger. Lui doit retourner dans son monastère, dans un autre village. De toute évidence, il n’est pas le genre de moine à faire de la chasteté son cheval de bataille.

Nous nous quittons donc. Soupe de pâtes, un Tibétain me fixe de façon gênante, je regarde passer les gens de Tongrén : une majorité de Tibétains aux allures impressionnantes, les femmes sont superbes avec leurs deux longues nattes qui se rejoignent dans le bas du dos et leurs manteaux dont elles laissent une manche libre, retombant derrière, un foulard à la taille et un chapeau rond ou de cow-boy sur la tête. Leur visage aux pommettes saillantes, aux grands yeux noirs en amande les rend particulièrement jolies. Les hommes aussi sont beaux, avec une force d’expression dans le regard, la peau tannée, un corps laissant deviner une belle musculature et ils sont assez grands.

En allant voir le monastère, j’en rencontre un qui m’aborde, on parle moitié chinois moitié anglais. J’observe les moines et les Tibétains suivre le chemin de pèlerin en faisant tourner leurs moulins de prière. Un autochtone assis me demande d’où je viens et me dis en français : « Comment ça va ? Le ciel, c’est bleu ! ». Nous allons ensuite avec Rana (à prononcer Jana) voir les différents temples, disséminés sur un périmètre assez large. Tongrén est étendue le long d’une route et entourée de belles montagnes. Un ami de mon guide improvisé nous rejoint et on continue la visite. Rana m’avait dès le départ proposé d’aller boire un thé dans sa famille, me précisant que ce n’était « qu’à une heure de marche ! ». L’idée me plaît assez mais je garde cette distance qu’impose la prudence, venant à peine de rencontrer ce Tibétain, certes sympathique et semblant absolument inoffensif. Le problème, c’est aussi le retour mais il me précise que son frère a une moto et pourra me ramener.

Je finis donc par accepter et nous voilà tous les trois en route pour son village…On croise des amis à eux un peu éméchés sur la route, étonnés de les voir en présence d’une étrangère, les taquinant en passant. A la sortie de la ville, ils veulent finalement prendre un petit 3 roues mais le conducteur n’est pas dedans et à ce moment là, Rana voit un gars de son village rentrer en tracteur, il l’interpelle donc et nous montons dans la remorque où il vaut mieux se tenir debout : c’est tout à fait chaotique et dangereux mais très amusant !

Nous marchons ensuite encore un peu pour rejoindre sa maison, le lieu est magnifique : les montagnes, des champs de céréales et de colza tout autour, un petit ruisseau, la paix du soir. On aperçoit un monastère en haut d’une petite colline (25 moines y vivent).

Les maisons tibétaines sont faites de terre (sorte de torchis) et entourées d’un mur qui les protège des regards. La sienne est très belle, dans un style antique. A l’intérieur, une vaste pièce en long avec un poêle et des meubles incrustés en bois peint. Au fond, la chambre est séparée par une ouverture en bois. Son père y est, en train de tourner le petit moulin de prières. Leurs deux petits enfants sont là, un petit de 3 ans et une fillette de 8 ans. Ils m’offrent du thé au lait, du pain. L’atmosphère est incomparable : les parents (assez âgés, portant une expression de bonté infinie sur le visage) ont l’air contents d’accueillir une étrangère. Rana a été chercher un livre tibétain – anglais, nous discutons comme nous pouvons. Son grand frère arrive ; nous rigolons beaucoup sur l’approximation de notre conversation. Je les prends en photo devant la maison et on échange nos adresses.

Un moment, Rana me dit de rester ici « ten days » ! Puis, admettant que j’ai un bus le lendemain à 8 heures, il me dit que son frère me ramènera le lendemain matin à 7 heures 30. Ah bon ? Ça veut dire que je suis invitée à dormir ? ? ? Je suis en train de regretter deux choses : d’avoir pris mon billet de bus pour le lendemain et une chambre en ville. Je me sens complètement intégrée à cette famille tibétaine.

À regret donc, son frère me ramène. Nous redescendons la vallée sans le moteur en échangeant quelques phrases. Le soir tombe dans des roses sublimes. A l’arrivée de la ville, il redémarre mais à mi-chemin, le moteur coupe et impossible de le redémarrer. Il la dépose dans un lieu qu’il semble connaître et nous continuons à pied. Il semble gêné. Moi je ne pense pas à ce « coup de la panne » – qui me dérange en fait plus pour lui car il doit ensuite rentrer, je suis en fait plutôt gênée qu’il le soit. Je le trouve beau. Sa fille et son fils, sa femme m’ont donné une belle impression, celle d’une forme de tendresse familiale, rassurante. Il est beau car il est sensible, les hommes sensibles sont des joyaux mais ils ne le savent pas. Peut-être est-ce mieux comme ça. Je tâtonne un peu pour retrouver l’auberge et une fois celle-ci repérée, je lui demande si je peux au moins l’inviter à boire quelque chose pour le remercier. Toujours aussi sensible et gêné, il refuse en s’excusant mille fois pour sa moto en panne. S’il savait seulement tout le bien que je pense de lui et de ses parents, de son frère, de sa famille, du cœur qui s’est ouvert dans cette maison tibétaine… !

Cette soirée est, jusqu’à présent, le plus beau moment de mon voyage ; je m’endors dans cette euphorie.

22 juin. Départ à 8 heures pour Xiahe. Bus bondé. Ils passent des clips aux voix criardes ou à l’honneur du parti communiste : avec une majorité écrasante de Tibétains dans le bus, j’ai honte pour eux.

Arrivée plus tôt que prévu, vers 11 heures 30. Je m’apprête à aller visiter l’immense monastère. Mais comme il n´y a pas de visite en anglais cet après-midi, je reporte au lendemain. C´est pas plus mal d´ailleurs car je me sens faible et fatiguée, assommée par le soleil. Je me ballade un peu, dépassant le monastère et arrivant dans le quartier tibétain. Ça sent la poussière et l´urine, le soleil écrase tout, ventre à terre. Je vais dormir deux heures, ne tenant plus debout.

Après cette sieste, je suis un chemin qui part dans la montagne, en dépassant les premiers moulins à prière où des Tibétains et des moines font déjà le chemin de pèlerin. Je croise un garçon en train de « battre » la laine, sans doute en vue de faire la fourrure d´un manteau tibétain. Il me regarde passer avec curiosité, se demandant sans doute où je vais, ce à quoi je ne pourrais pas lui répondre s´il venait me le demander. Les chemins sans but ni destination sont la majeure partie des routes que je sillonne pendant mes voyages. Rien de pire pour moi que de planifier tous les trajets comme ces baroudeurs organisés qui ne laissent pas le hasard faire bifurquer leur route…et qui savent toujours où ils vont. Belle illusion dont se bercent beaucoup de contemporains, en l´appliquant à leur vie. L´errance terrifie.

Je parcoure mentalement ces pensées en faisant ce qui reste la plus sûre manière d´avancer, c´est à dire en posant un pied devant l´autre sur le chemin sec et caillouteux. Sur les flancs de montagnes jaunes, j´aperçois un troupeau de yaks et des moutons paissant ensemble et deux gamins qui redescendent en m´interpellant. Je suis toujours aussi fascinée par la capacité qu´ont les autochtones de reconnaître une « Lao Way » d´aussi loin. Ils doivent retourner vers Xiahe car je ne les recroiserai pas. Je suis seule sur ce chemin, curieuse de savoir s´il aboutit sur un village ou s´il continue à travers la montagne. Je passe devant un tout petit monastère à côté duquel il y a quelques baraquements. Des corbeaux volent assez bas et émettent leur croassement, je comprendrai peu après que, nichés dans un creux de la falaise leurs petits reposent d´où cette inquiétude face à ma présence étrangère.

J´aperçois au loin un village. A l´architecture – maisons de terre entourées de murs, quelques tentures et drapeaux – il ne fait aucun doute que c´est un village tibétain. Un chien m´y accueille de façon agressive, je récolte quelques cailloux au cas où…Plus haut, des enfants me font des signes. J´observe le village et décide de ne pas aller plus loin. Sur le chemin du retour, je vois un moine sur le toit plat des baraquements du petit monastère, je croise deux hommes, étonnés de me voir là et je passe, gênée devant un autre homme qui fait ses besoins, en ne s´étant protégé que des regards du village tout proche mais pas d´une présence intruse arrivant dans l´autre sens.

Arrivée un peu en deçà des moulins de prière, je vais m´installer sur un rocher les surplombant et je reste là à observer ce qui constitue, à mes yeux, une scène fascinante : un mouvement incessant de Tibétains tournant autour des temples et des stupas, plusieurs fois, dans une prière qui ne semble jamais connaître de fin. Des petits viennent me voir, veulent regarder tout ce que j´ai, sont impressionnés par mon couteau. Je les prends en photo puis je les laisse pour aller envoyer des mails et manger une soupe de nouilles aux champignons.

23 juin. Je visite le monastère Labrang. En attendant le guide, on m´invite à entrer dans une pièce où des moines boivent du thé, d´autres lisent tout haut les mantras. Ceux à côté de moi me parlent un peu en anglais, amusés par cette langue qu´ils maîtrisent à peine ; puis je pars (toute seule) avec un beau moine parlant anglais (vocabulaire précis et bonne prononciation mais je crois que c´est plus dû à une excellente connaissance de la visite car lorsque je lui pose des questions, je le sens beaucoup moins à l´aise). Nous commençons par le collège de médecine. Les temples sont superbes, les statues majestueuses. Partout, cette odeur de beurre de yak rance. Dans certains temples, les moines sont en train de prier (à voix haute) et font des sortes de vocalises. Depuis l´incendie du collège de philosophie, les temples ne sont éclairés qu´à la bougie, ce qui crée une atmosphère d´autant plus mystique. Le moine s´incline devant les statues de Bouddha à chaque fois que nous entrons dans un nouveau temple. Si l´on a la foi et que l´on prie bien, Bouddha peut nous aider et nous protéger, répète t- il régulièrement. Je lui demande à quel âge on peut devenir moine. A partir de 5 ans, répond t´il. Quand je lui demande alors si c´est la famille qui choisit, il me répond que oui (pour les familles très croyantes) mais que c´est aussi parfois le choix de l´enfant – ce qui me laisse dubitative…Il précise qu´on devient moine dans sa quatrième vie. Je veux savoir quand il est devenu moine. « A 19 ans, et c´était mon choix » – heureusement, pensai-je. Je lui donne à peine 30 ans. Il est touchant lorsqu´il me demande si je le comprends. A vrai dire, lui je le comprends mais je me perds parmi les noms de toutes les divinités. Je me contente de reconnaître Sakyamuni et ses deux disciples, et bien-sûr Tsong Khapa avec son bonnet jaune. Il me montre le Bouddha protecteur des vices, du désir notamment. Nous sommes toujours dans l´obscurité fraîche du temple et il parle doucement. Je le regarde dans les yeux sans pouvoir incliner la tête comme il serait de règle face à un moine, et je m´interroge sur cette affiliation douteuse du désir avec les vices. J´y crois encore moins lorsque je détaille sa figure délicate et la douceur de ses yeux. Nous voyons ensuite les sculptures en beurre de yak et il m´explique les rites de prière commune et d´offrandes pour le Nouvel An. Je l´interroge sur ce que j´ai vu au Ta´ersi (le rassemblement de moines et tout ce brouhaha joyeux), il me dit que c´est « l´er´go », lorsque les moines se posent des questions – de philosophie en général, pour entretenir leur culture. Il me redit la légende des trois gouttes de sang de Tsong Khapa qui ont donné vie à un arbre et laissé le nom de Kumbum au site. Il me précise que seuls les Lamas et les enseignants ont le droit de porter le bonnet jaune. Les moines peuvent éventuellement en porter mais d´autres couleurs (d´où le beige et le pourpre que j´ai vus).

Après la visite, je fais une ballade en m´enfonçant dans des ruelles perpendiculaires et je suis le chemin de prières en tournant les moulins avec les Tibétains. Je dépasse le monastère, traverse un petit village et, beaucoup plus haut, je tourne en faisant une boucle. Je traverse ainsi entièrement le village tibétain derrière le monastère. Rues poussiéreuses, les petits font pipi devant les boutiques, les hommes, cheveux hirsutes et les enfants me lancent quelques « Hello ».

Je vais manger sans grande conviction un plat de pommes de terre et de yak dans un repaire de Tibétains. Je me sens assez nauséeuse. Quand je vais porter mes lettres, je me demande si je vais avoir la force d´une ballade toute l´après midi. En collant les timbres, je commence à me sentir de plus en plus mal. J´imagine que je vais vomir et puis je commence à ne plus maîtriser mes gestes, à me demander ce qui se passe et ce que je dois faire puis hop ! j´ai des visions hallucinatoires sur le fait d´être à Xiahe (et de l´avoir jamais atteint) puis je perçois l´agitation autour de moi et je comprends rapidement que je viens de tomber dans les pommes. J´ai fait basculer la table derrière moi et je me suis retrouvée dessous. La postière m´invite à m´asseoir, les regards interloqués se posent sur moi, en particulier celui d´un moine, visiblement choqué. Je me contente de dire « bu shufu » (« pas confortable » = « je me sens mal »), la postière approuve et m´apporte de l´eau chaude, veut également m´offrir du pain mais j´ai le cœur au niveau de la gorge. Une fois un peu calmée, je rentre directement à l´auberge dormir. Je suis très faible. Le soir, je prends une bonne douche chaude, me plie de mauvaise grâce à la nécessaire lessive et je vais demander aux gens de la guesthouse s´ils ne connaissent pas un médecin traditionnel. Je me contenterai d´un pharmacien qui conclura au mal des hauteurs. Glucose et décoction de plantes amères…

Le soir je lis assez tard jusqu´à ce qu´on me mette dans le noir (l´interrupteur est bizarrement à l´extérieur), pensant sans doute que je me suis endormie en oubliant d´éteindre. J´ai des courbatures, mal au dos et aux reins toute la nuit.

24 juin. Heureusement, à part quelques problèmes intestinaux, ça va mieux le lendemain. Un groupe d´enfants et d´ados arrive à l´auberge, je suis donc transférée à l´étage. Après le petit déjeuner, je loue un vélo et part pour les prairies de Sangke. La route monte sur toute la fin, c´est épuisant ! Les prairies et vallées sont belles sans être impressionnantes. J´arrive à hauteur d´un enclos spacieux plein de tentes tibétaines. Un vieux me fait signe et m´invite à boire du thé sur une petite table de jardin sous une tente demi-couverte. Je reste un peu avec eux, il y a une majorité de Tibétains, quelques Hans, ils plaisantent et rigolent ensemble, et me donnent l´impression que ce lieu est bercé d´une belle ambiance. Je décolle après un petit moment dans ce flot de paroles chinoises et tibétaines pour me renseigner sur les chevaux. Je pars pendant deux heures en ballade avec une Tibétaine un rien sauvage qui me conduit jusque dans son village où elle avale un bol de soupe au beurre de yak en touillant avec ses doigts sales qu´elle lape ensuite allègrement. Pendant tout le retour, elle aura un affreux hoquet incessant.

Sur le chemin – et nos montures – elle me tire la bretelle de soutien gorge en me demandant : « C´est quoi ça ? » – moi : « ben…t´en as pas toi ? » – elle : « Non » et aussitôt elle soulève le bas de mon T-shirt : « mais là y´a rien ! » – « Non là y´a rien… ». J´hésite à lui montrer l´objet de sa curiosité mais je la trouve plutôt brusque et la soupçonne de me l´arracher pour le montrer à sa famille…Je la laisse donc méditer, convaincue que la non réponse développe le sens de la déduction et que l´effort aiguise la mémoire (mon côté pédagogue…). En même temps je me plais à imaginer la scène qui aurait lieu au milieu des steppes si je cédais à ses caprices et lui montrais mes seins. Mais non c´est sûr, elle voudrait mes sous-vêtements en guise de souvenir et toute voyageuse roots n´ayant pas une panoplie de lingerie extravagante dans son sac, je ne prends pas le risque de semer mes biens en route, malgré la cocasserie de cet épisode. Pendant le retour, j´essaie de faire quelques percées au trot avec mon cheval mais la sauvageonne me rattrape et m´en empêche en me ralentissant, c´est amusant – le paysage est d´une sérénité absolue verte et bleue, mais je trouve ça trop lent, j´aime être sur un cheval lorsqu´il va vite…

En revenant aux tentes, je prends un repas de momos tibétains, sortes de « baozis » (raviolis) aux légumes et à la viande, et je discute avec deux jeunes Tibétains, dont un déclare adorer les Etats Unis et Bush. Je soupire pour lui. Puis je reprends la route sous le vent (contre moi) mais ça redescend…Encore affaiblie de la veille, je reviens épuisée. Douche chaude, je discute avec un Italien sympathique qui vient d´arriver de Langmusi (il me prévient que la route est chaotique) et plus tard je le rencontre à nouveau avec le Suisse que j´avais croisé dans le bus Jiayuguan – Zhangye. Je tombe absolument de fatigue et je dois me réveiller le lendemain à 5 heures mais je vais quand même consulter internet, histoire d´envoyer quelques nouvelles à Ma Yang et Catherine.

25 juin. Réveil matinal donc. Dans la brume, cyclo-pousse jusqu´à la gare. Le parcours Xiahe – Hezuo est assez court (deux heures). J´aperçois en arrivant le beau temple de 14 étages. Il fait horriblement froid, il est 8 heures et le bus pour Langmusi n´est qu´à 10 heures, je me réfugie donc dans un boui-boui musulman pour me réchauffer d´une soupe de « mien » (grosses pâtes fraîches) aux légumes. Je regarde le plat arriver en souriant, constatant que je me sinise incontestablement pour avaler un tel plat à 8 heures du matin.

Le trajet entre Hézuo et Langmusi est le pire effectué jusqu’à présent : le bus est bondé, on met trois plombes à l´organiser (dégager les bagages) et il fait froid. Et puis, une fois en marche, on se rend compte assez rapidement qu´entre les deux points de destination, il n´y a pas de route : on se contente d´une vague piste en terre qui est aujourd´hui complètement boueuse, par endroits à peine praticable, si bien que certains véhicules s´y embourbent et que l´on reste bloqués à plusieurs reprises, longuement, et que ça en devient pénible, même s´il y a le bonnet jaune du drôle de vieux moine à contempler (avec ses lunettes rondes fêlées) et de beaux Tibétains comme compagnons de route. Mon voisin a la dégaine typique du rural communiste, avec une veste et casquette bleues. Devant moi, un homme est accidenté, il a tout le torse dans une atèle (le pauvre, comme il doit souffrir avec toutes les secousses du bus !) mais il a à ses côtés un ange gardien qui veille attentivement sur lui. 16 heures 30…nous voici encore une fois bloqués sur la piste…

On s´arrête finalement dans une petite ville boueuse jusqu´aux dents, Gomba. Entre temps, des Chinois sont venus sympathiser, dont une adolescente d´une quinzaine d´années qui décide radicalement de me prendre sous son aile, ce qui a le don à la fois de m´amuser et de m´agacer. Avec un autre, ils se mettent dans la tête que je passerais la nuit à Débo – où ils vont eux-mêmes, car le bus ne va pas à Langmusi (décidément…les bonnes surprises aujourd´hui s´accumulent). Avec le degré de fatigue que je porte, je prends absolument tout avec une placidité hindoue et décide de ne pas m´irriter de ce nouveau contre-temps, avec la destination prévue qui joue à cache cache…Le garçon chinois m´invite à manger pendant notre halte et me file sa carte. Il est ouvertement communiste et bavard.

Nous repartons, pour Débo donc. La route, toujours aussi catastrophique, m´inquiète un peu puisque la nuit tombe et on m´annonce encore trois heures de route. Lors d´un passage difficile, le bus s´enlise. Nous en descendons, remontons la piste en nous enfonçant dans la boue, temps horrible, il gèle, certains poussent le bus qui semble vaciller comme une feuille, mais finalement il se sortira de ce pétrin sans trop de problème. Nous reprenons place à l´intérieur et je m´habitue au mal de dos, de jambes, de fesses, écoutant la musique, captivée par les montagnes qui s´évaporent dans l´obscurité, avec la beauté sensuelle de l´eau qui semble absorber toute leur substance.

Finalement, au moment où je suis le plus accoutumée à la lassitude et aux affres de la route, on m´annonce qu´on a atteint un croisement où je peux descendre pour rejoindre Langmusi, Dieu sait comment…(grâce à un bus tout-à-fait improbable derrière…). Il fait nuit et il fait froid, cette dernière halte m´énervera royalement, chassant les jolis restes de l´attitude taoïste qui m´aura permis de supporter un trajet commencé à 5 heures et demie ce matin jusqu’à ces quelques 22 heures nocturnes…On me montre une voiture et ce sont les « policiers » en poste ici pour contrôler le SARS et les allers et venues des camionneurs qui m´accueilleront dans leur voiture. C´est assez insolite d´être avec ces trois inconnus (deux Tibétains et un Han) dans l´espace réduit d´une voiture à l´arrêt, au croisement de routes défoncées et face à un campement provisoire pour les ouvriers à côté de leur chantier. Et ce sera l´occasion, encore plus surréaliste quand on considère que je devais avoir une tête de déterrée, les cheveux ébouriffés et les jambes pleines de boue, de me faire ouvertement draguer par un Chinois ! Celui qui est avec moi à l´arrière est en effet un jeune homme de 24 ans, portant un habit de camouflage militaire et parlant un peu anglais. Son collègue a l´air de royalement s´emmerder. Il va désinfecter les camions qui passent occasionnellement. Pendant son absence, l´autre en profite pour me glisser avec un regard en biais « You are very beautiful ! ». Et moi, je me demande ce que je fous là…J´ai mal partout, particulièrement sommeil et je ne crois pas en ce bus qui doit passer, eux non plus d´ailleurs. Au bout d´un moment, mon « prétendant » me demandera : « S´il n´y pas de bus, tu pourrais dormir dans une des tentes », en me désignant le campement tibétain. Il ne manquerait en effet plus que ça, dormir sur le chantier au milieu des ouvriers…! Apprenant ensuite que son collègue est docteur, je demande au jeune homme de lui demander s´il peut me prendre le pouls, en lui expliquant mes maux de l´avant-veille. Il se charge lui même de m´attraper le poignet, déclarant être apte également à le faire. J´en déduis simplement que cette histoire de malaise lui donne l´occasion inespérée d´un contact…Il me dit que ma tension est très basse et m´invente je ne sais quel problème de cœur, je soupçonne alors une de ces manières obliques de séduire à la chinoise « je vais m´occuper de votre petit cœur jolie étrangère égarée»…Il est sympathique mais je commence à être réellement impatiente de dormir. Finalement, ils se décident à appeler le « Langmusi biguan » et à demander à quelqu´un de venir me chercher en voiture. Ce sera un moine Tibétain, accompagné de la dame de la guest-house et d´un autre. Si les petites bonnes sœurs françaises ont acquis une réputation de conductrices endiablées dans nos représentations occidentales, je leur aurais décidément trouvé là un bien rude concurrent : ce moine en robe pourpre ne lésine pas sur les pédales et transforme son 4×4 en un tape- cul mémorable. Il ne semble même pas remarquer lorsqu´il se prend le pare brise dans la figure lors des multiples soubresauts du véhicule sur la piste bossue. Ce dernier bout de route achève de façon plus que comique cet épouvantable trajet et je réprime mes fous rires pour ne pas vexer ce trio venu à ma rescousse en dernière minute. Autant dire que j´oublie illico la proposition du Chinois séducteur de venir le retrouver le lendemain sur son mont isolé, si tant est que j´ai eu encore la force de l´écouter en me demandant si c´était l´obscurité qui lui cachait à ce point la réalité de mon état…ces tentatives m´auront néanmoins distraite et amusée car ce n´est pas si fréquent de rencontrer des Chinois entreprenants.

J´arrive donc à Langmusi et la famille qui tient l´auberge m´accueille dans sa cuisine à boire le thé et manger leur excellent yaourt de yak (qui ressemble à du lait caillé, un délice…).

C´est une bonne introduction avant de me présenter la chambre (spartiate), les toilettes (nauséabondes) et ce qui sert de douches- salle de bains (infectes). Je me couche en ayant encore de la boue sur les jambes, intégrée au décor, et complètement cassée (dans tous les sens du terme…).

26 juin. Je découvre Langmusi, avec perplexité au début (en ne voyant que le bas boueux du village où ils construisent d’affreux bâtiments hans), et je me demande si ceux du Lonely planet n’ont pas encore raflé la moitié d’un champ de cannabis en écrivant leur description. Un homme me montre son moignon pour quémander trois sous. J’entre dans un petit restau où je leur montre deux baozis nature et où on me sert un verre de lait dont j’ai du mal à identifier l’origine et qui m’écoeure assez vite. En remontant ensuite vers les monastères, je me rends compte avec bonheur que c’est moi qui étais en train de me tromper au sujet de ce village et qu’il semble receler plus d’un charme…Je visite, le matin, les temples côté Gansu (les autres sont de l’autre côté de la frontière, dans le Sichuan donc). Je m’attarde autour des temples, superbes, et je vois les moines prier devant l’un d’eux. J’entends des instruments et je vois plein de bottes devant le perron. Il y a un orchestre de moines dans la pénombre du temple en train de jouer de la musique. Je les observe un moment puis je me concentre sur les fresques que je tente en vain de déchiffrer. Je retiens un élément commun avec le christianisme, le serpent (comme élément maléfique), ce qui me semble en contradiction avec la représentation chinoise (qui l’honore autant que le dragon). Je suis étonnée par une des images d’un tableau en forme de cadran (genre « La roue du destin ») où un enfant sort du sexe de la femme : scène d’accouchement assez crue qui dénote par rapport au reste !

A la fin de leur séance de musique, les moines détalent en courant et certains vont se jeter sur une glace ou d’autres mets du boui boui d’à côté (des sortes de saucisses « Herta » par exemple, ayant plus un aspect de plastique que de viande : les deux éléments m’intriguent, je croyais les moines bouddhistes exclusivement végétariens…).

Je suis le chemin qui monte dans la montagne, le temps est beau. Des Tibétains font le tour des stupas. En haut, je vois un tas de drapeaux sans comprendre ce qu’ils symbolisent et je croise un gamin sur un beau cheval blanc. Derrière, un village. Je photographie les deux, ensemble.

En redescendant vers Langmusi, en rejoignant d’autres monastères, le temps change : gros nuages noirs et vent annonçant la pluie. J’arrive au Lesha café à temps. Je mange une salade (manger une salade en Chine, qui ne soit pas cuite, atteint des sommets d’exotisme !) en discutant avec Lesha, expansive et sympathique (elle est d’origine Hui, musulmane donc) puis je pars voir l’autre monastère, côté Sichuan. Les moines que j’y croise me semblent plus ouverts. Le site, éparpillé sur l’autre flanc de la montagne, comprend plusieurs temples de différentes tailles, tous magnifiques. Je suis discrètement une vieille dame toute courbée faisant tourner les moulins à prière avec une superbe lenteur, dans un silence à voler au ciel. Scène à la Kieslowsky, temps suspendu, l’humilité de la vieille et sa concentration pieuse me remplissent soudainement d’émotion.

Plus haut, un moine un peu âgé, sympathique et présent, prend le temps de m’expliquer l’identité de tous les dieux, me détaille les fresques et les affiches pendant qu’un autre moine récite de sa voix grave des mantras…encore un moment précieux. Ce lieu me conquiert.

En sortant de ce dernier temple, j’aperçois de l’autre côté de la montagne des moines en grande fête. Il y a une réserve d’eau au bout d’un étroit canal qui court sur le flanc de la colline et les garçons se baignent et jouent dans les rires. Ils ont étalé sur l’herbe verte leurs robes pourpre et fushia, vision sublime…

Nouvelle pluie. Une Tibétaine me fait signe de la suivre sous une tente le temps que ça se calme. Je passe devant l’école où les enfants semblent être en train de jouer à un jeu sous la conduite d’un moine. Puis je vais me faire laver les cheveux dans un antre minuscule où un moine se fait raser mais c’est à moi qu’incombe la tâche ingrate de me démêler les cheveux. Deux Tibétains sont là et me regardent amusés me débattre avec ma tignasse en soupirant. Pour me consoler et faire valoir les 5 yuans, je demande à la dame un massage car mon dos accuse encore les coups de la veille. Ca me fait un bien fou…

Le soir, chez Lesha, je rencontre deux Français très sympathiques, Pascal et Julie, qui font le chemin inverse au mien durant leur périple et on se refile donc les plans. Julie est d’origine chinoise. Ca fait tous les deux entre 5 et 6 ans qu’ils vivent en Chine, entre Shanghaï, Hong Kong et Taïpei. Un point commun amusant entre nous trois : nous avons tous les trois démissionné de notre dernier boulot et en profitons pour voyager. Il y a également tout un groupe du Fujian, une Chinoise plus âgée de Hangzhou, des gens ouverts, agréables. Lesha est vraiment une femme de caractère, volubile, chaleureuse. Son grand mari barbu, discret mais très présent, est également très gentil. Ils préparent des plats gargantuesques succulents. De quoi se remettre en forme…

27 juin. Réveil à 6 heures 30. Petit déjeuner chez Lesha puis départ pour la montagne en vue de voir le « Sky Burial » que j’avais pris au début pour un phénomène naturel genre « aurore boréale » : FI ! Cela n’a rien à voir… ! C’est une tradition tibétaine qui consiste à découper le corps d’un cadavre et de donner, par charité, ses morceaux aux vautours. Une façon d’envoyer son âme au ciel avant que l’être ne se réincarne.

En fait, cela se passe sur le site vu la veille (avec la série de drapeaux) et, à notre arrivée (je suis avec Pascal, Julie et une Chinoise), il y a en effet d’énormes vautours et des aigles. Nous repérons l’endroit (où traînent des haches…et des os !) ; il y a une odeur de sang qui me soulève le cœur. Sur le mont, il y a deux autres sites du même type. Il n’y a pas de funérailles aujourd’hui mais en redescendant je vois deux cadavres « frais » qui ne sont, bizarrement, pas découpés. Vision assez crue, la cage thoracique béante et les morceaux de chair récemment arrachés aux os…une odeur de sang commune en Chine sur les marchés, mais inhabituelle car il ne s’agit en général pas d’humains. Nous suivons la crête de la montagne avant de regagner le village. En chemin nous voyons ce type de totem commun dans les régions tibétaines, un ensemble de flèches, drapeaux et tissus mêlés ensemble qui a pour fonction de protéger le lieu et chasser les mauvais esprits. En contrebas, un vieux Tibétain mange un bout et attire notre attention, en nous mimant de façon burlesque la scène qu’il suppose que nous venons de voir, les vautours dévorant les cadavres. Il le fait avec tant d’emphase que cela paraît évident qu’il porte un regard ironique, non pas sur la tradition mais sur les occidentaux qu’il a du rencontrer et qui rentraient avec des mines dégoûtées ou choquées. C ‘est à ce moment que je réalise que je la trouve belle cette tradition et que l’idée d’un corps qui s’en va au ciel, dans le cycle animal de la vie, plutôt que d’être étouffé par la terre, a quelque chose de plus profondément magique et divin. C’est…chamanique !

Une fois en bas, nous nous arrêtons au monastère. A côté deux moines sont en train de fabriquer des planches avec un système ingénieux de scie.

Sous les arbres, les moines prient. Ensuite ils se lancent dans une longue séance d’ « er’go ». Certains sont virulents. C’est toujours aussi impressionnant. Un moine me fait un clin d’œil : surprenant… !

Repos-repas chez Lesha puis lessive à la rivière et ballade en suivant celle-ci, puis en remontant du côté où il y a les grands drapeaux tibétains. La couleur de l’herbe, du ciel, est magnifique. Comme si tout luisait d’une souple et grasse générosité. Ce village paisible est réellement chargé de spiritualité et je m’y sens regagner des forces. J’hésite donc entre filer demain pour le Sichuan ou rester un jour de plus parmi cette accueillante population de moines, de Tibétains et de Huis où la vie se cueille sous le soleil, entre les montagnes.

Plus tard, un Chinois que j’avais vu un peu plus loin sur cette colline en train de dessiner, vient me parler. Il me montre ses croquis. Il étudie à Lanzhou et me dit n’avoir jamais quitté le Gansu. On rejoint ensuite un de ses amis en train de croquer un petit et il se met lui aussi à dessiner un autre gamin au regard dur. Je les observe un moment l’un et l’autre dessiner, chacun ayant un style différent, puis je vais écouter les moines prier.

En rentrant je suis agacée par quelques moines qui sont en train d’embêter un petit âne (avec une arbalète !). Je reste plantée devant eux avec un regard fixe et explicite mais ils ne me font aucun cas. Si je déteste toute forme de violence, celle envers les animaux me paraît particulièrement abjecte et imbécile. Et ces moines me semblent loin de leurs principes (à la limite les moines qui me regardaient comme des hommes plus que comme des personnes religieuses me paraissaient toujours plus proches du divin que ces idiots qui tapent le pauvre âne).

Soirée chez Lesha avec Pascal, Julie et Louise (la Chinoise – c’est son nom « occidental »). Nous abordons le sujet de la révolution culturelle et Louise parle du relatif emprisonnement psychologique dans le sentiment « d’aimer le pays, la langue et la culture chinoises » inculqué dès l’enfance.

28 juin. Journée un peu ennuyeuse car j’ai décidé de rester me reposer un jour de plus à Langmusi mais il pleut et il fait froid. J’en profite pour écrire quelques lettres et je fais quelques ballades entre deux averses. En repassant devant les temples, un moine m’invite à entrer et je découvre trois moines à l’œuvre, en train de réaliser un mandala avec des instruments spéciaux pour répandre les pigments. Ce sont comme de fines cornes dans lesquelles ils mettent la poudre et ils frictionnent un bord avec des petits pics de peigne, ce qui fait tomber légèrement le contenu. L’œuvre est superbe, colorée. J’imagine qu’elle est destinée au temple en construction à côté. Je vais le voir, détaillant les reliefs qui sont sculptés dans le bois. Des petits viennent me voir.

Je fais une percée jusqu’aux grottes (à l’intérieur, des drapeaux tibétains sont tendus de toutes parts) puis je fais une longue pause déjeuner chez Lesha. Elle a une fille et un fils légèrement handicapé. La petite met un programme à la télé pour apprendre l’anglais. Creux de vallée ouverte sur le monde…

Deuxième tentative derrière la colline : je croise des enfants qui m’invitent à entrer dans leur maison tibétaine, m’offre de la tsampa (mais je n’ai absolument plus faim). La mère a dû avoir un accident car elle a un énorme trou entre la bouche et le nez, ce qui l’empêche non pas de parler mais de prononcer. Elle émet une sorte de grognement que les enfants ont l’air de comprendre. Un des gosses m’offre un crayon. Je les observe préparer la cuisine et faire la pâte à pain près du poêle chaud au pied de l’espace réservé au lit (chez les Tibétains c’est une sorte de grande « estrade » plus élevée que le sol sur laquelle ils disposent des tapis et où apparemment toute la famille dort). Je m’extrais finalement de cette chaleur familiale (tandis qu’ils semblaient m’avoir déjà adoptée !) pour remonter le cours de la rivière et celui de mes pensées.

Tout au bout, entre des vallées encaissées, deux ou trois familles tibétaines viennent juste de ramener les yaks. Il y a un campement (provisoire ?) où ils passeront la nuit. J’ai cette ivresse de la promenade, quand il s’agit de suivre une esquisse de chemin sans savoir jusqu’où il va. Je reviens par la forêt, présente au lieu et à moi même.

29 juin. Encore une journée de transport fatigante : nous attendons (avec les deux Anglais rencontrés la veille et leur amie chinoise) un bus à 8 heures qui ne viendra pas. Du coup nous montons dans un mini-bus en surcharge : un homme Hui en profite pour laisser balader sa main sous mes fesses (genre : « tu dois t’asseoir mais moi j’ai décidé de ne pas bouger ma main ! ») puis quand je lui insinue que ça me dérange il la pose sans gêne sur ma cuisse. Je tente de m’écarter mais vu l’exiguïté, c’est compliqué…Il demandera ensuite à la Chinoise si la France est aussi loin que l’Irak…ou à côté ! Nous arrivons dans un autre bled où nous attendons à peine une heure et un autre bus qui va à Zhaïge en deux heures, par une belle route où s’alternent steppes et montagnes. De là, nous négocions un taxi à 4 pour Songpan, histoire de ne pas avoir à poireauter une journée dans cette ville fantôme. Dès notre arrivée, les guides pour les treks à cheval nous sautent dessus ; je quitte le groupe anglophone (ils sont jeunes et je ne me sens pas vraiment d’atomes crochus avec eux – des gamins ambitieux qui consomment le voyage comme une pizza sur laquelle on ajouterait plein d’épices) et je vais voir Li Chang Ping, dont j’ai eu le contact par Pascal et Julie. Il m’invite immédiatement à dîner chez lui le soir. Entre temps, je vais internauter. Repas très bon (riz-oignons-courgettes pimentées et soupe de tomates aux œufs) puis ballade dans Songpan, douche publique, la nuit m’attire dans ses bras…

30 juin. Départ à 8 heures 30 pour la ballade à cheval. Li Cheng Ping m’avait montré hier « mon » cheval. Nous partons dans la montagne avec un Canadien franco-espagnol qui voyage depuis un an et demi, un jeune Coréen et nos trois guides. Ce mini groupe est un luxe comparé à un autre qui part en même temps, constitué de 11 personnes ! Nous mangeons du pain et des tomates à midi.

L’après-midi, lecture, sieste puis ballade solitaire sous le soleil dans la montagne. Je me sens profondément bien au cœur de cette nature préservée. Je m’assieds un moment dans le pré où sont venus brouter les chevaux. Je reste longtemps méditative, absorbant tous les rayons du bonheur de l’instant. La seule vision des chevaux et des courbes de la montagne me comblent de plénitude.

Je redescends parmi mes compères puis j’écris pendant que le feu de camp se prépare. Nous dînons puis les Israëliens de l’autre groupe nous rejoignent ; l’un d’eux a étudié la médecine traditionnelle chinoise à Chengdu et se prépare à aller étudier la médecine tibétaine à Lhasa. Les deux autres sont venus le voir mais vivent en Israël, pas en Chine. Nous parlons pendant que les guides discutent vivement des chevaux volés récemment, l’un a l’air complètement bourré, un autre (que je trouve très expressif…) est en fait muet, ils sont assez drôles.

1er juillet. Le lendemain, nous défaisons le campement et partons pour la deuxième étape, plus haut dans les montagnes. Nous traversons plusieurs rivières, des champs en terrasse, quelques villages qui annoncent leur caractère tibétain par plusieurs drapeaux de prière aux abords des maisons, quelques cochons sont sur le chemin, les chevaux se jalousent leur place et vont au trot assez souvent, j’aime, j’aime, j’aime ! ! !

Nous nous arrêtons tous ensemble (avec l’autre groupe) dans la vallée avant de monter à pic sur un sentier escarpé qui a récemment connu la pluie.

Nous trouvons refuge (alors que la pluie a commencé à tomber et le froid à pénétrer) dans une toute petite maison de pierres sèches au toit d’ardoise. Nous y faisons un feu et ses habitants, une famille tibétaine, nous y rejoint peu après. Pendant que nous mangeons, nous constatons la tendance alcoolique du père, qui se fait constamment servir ce qu’il appelle le « Tibetan whisky » (en fait c’est de l’eau de vie de tsampa – d’orge grillé). Son épouse, une belle femme d’une quarantaine d’années aux traits typiquement tibétains, sort d’une petite fiole qu’elle porte au cou un mélange séché qu’elle sniffe. Plus tard elle me dira que c’est du tabac. J’étais un peu déçue : je ne pensais pas que ce soit de la cocaïne mais dans ce décor hors du temps, j’aurais pu m’attendre à de l’opium ! Elle porte une multitude de bijoux, jusque sur sa tresse qu’elle ramène au-dessus de la tête. Ils ont une fille d’une quinzaine d’années, n’ayant jamais été à l’école et ayant l’air d’avoir un peu de mal à comprendre le mandarin.

Je reste un moment près du feu à lire. A un moment, les guides et la famille qui étaient dehors, ramènent à bout de bras le père ivre mort. Ils le couchent sur une des deux paillasses qui sert de lit, celle de l’autre côté du feu, en face de moi. Plus tard, il se mettra sur un de ses coudes et m’observera dans la semi-obscurité, toujours saoul et sans doute perplexe de percevoir une présence étrangère et tranquille dans sa maison de fortune. Son regard ne me dérange pas, je reste silencieuse et continue à lire, il se recouche alors et se remet à dormir.

Vers 16 heures, je pars me promener en suivant un sentier qui monte à travers les genêts. Même sentiment d’exaltation de la promenade solitaire au grand air. Je contourne une partie de la montagne, dépasse les cascades et deux maisons tibétaines en pierre. Un chemin assez large monte sec vers des contours de montagne qui semblent être les ultimes.

Plus haut, de l’autre côté, un yak n’arrête pas d’émettre un râle amusant. Je monte tout doucement – la pente est raide et je sens que l’air est rare – mais, comme prévu, le contour « ultime » n’est qu’une étape sur un sentier qui n’en finit pas. Jeu de face à face avec le yak en chemin, puis j’aperçois plein de petits animaux (des marmottes je suppose). Il y a aussi beaucoup d’oiseaux aux couleurs magnifiques. Je décide de poser ma marque éphémère dans ce décor grandiose, solitaire, dans une brume qui annonce un soir éternel.

Je redescends sous une pluie qui débute, un homme avec un chapeau est devant la première maison et m’indique de loin le chemin d’un geste, présence rassurante comme l’ange d’un conte, je rentre trempée mais ravie. Je me chauffe près du feu puis on dîne.

Veillée tibétaine : le père, à peine sorti de son comas, s’est remis à boire, la mère chante, suivie du vieux guide à l’allure communiste. Ils mettent sur le feu une pleine marmite de feuilles de je ne sais quoi pour les cochons.

La voisine, avec son petit (qu’on a vu à plusieurs reprises avec son grand père) arrivent. Il est plus loquace que dans la journée et lorsque je décide de partir, je joue avec ma lampe en l’éclairant et lui chante une berceuse. Du coup, à peine sortie, il me rejoint et me prend la main, m’accompagne aller faire pipi ( !), joue avec ma torche et lorsque je veux le ramener à sa mère qui sort pour le chercher, il m’agrippe des deux mains, ne veut plus se séparer de moi, saute sur place dans la boue et c’est une lutte incroyable pour enlever de mes mains ses petits doigts tenaces. Je rentre sous la tente émue par cette scène, la chaleur des petites mains de l’enfant encore ancrées dans mes paumes.

Deuxième nuit dehors, sous les lourds manteaux tibétains et sur la couche de broussailles préparée par Li Peng, sans l’ombre du froid.

02 juillet. Après un copieux petit déjeuner, nous partons à cheval pour les « Ice mountains ». La ballade est assez courte mais chaotique car le sentier est rendu difficile à cause des récentes pluies et, par endroits, ce n’est qu’un lot de cailloux. Nous arrivons au pied de ces montagnes mais la brume, malheureusement, rend l’ascension nettement moins intéressante. Nous décidons donc de monter au lac. Montée ardue mais le paysage, en haut, est splendide : lac de montagne à l’eau limpide sous les glaciers. Nous restons un moment à méditer puis nous en explorons tous les abords. Des drapeaux de prière flottent au dessus des pierres. Je grave un mot dédié à ceux que j’aime sur les ardoises. Le Coréen est près du lac, jeune homme timide rempli d’émotion et de sérénité. L’observer me donne une impression à la fois agréable et désagréable : agréable car il est touchant et me rappelle toutes les premières émotions que procure un voyage lorsque l’on réalise que l’on est dans des lieux auxquels on a pu rêver enfant. Désagréable car je réalise que j’ai sans doute perdu cette fraîcheur de l’émotion et que je suis à Prague, Praia, Istanbul, Urumqi ou partout ailleurs avec la même désinvolture voyageuse, heureuse d’y être mais sans être transportée des mêmes exaltations que lorsque ces expéditions revêtaient encore un caractère exceptionnel. Je suis affranchie du voyage, en quelque sorte. J’ai alors presque envie de l’interrompre un temps, mourir un peu en Europe, pour reconquérir ces sensations d’éternité et de beauté du monde.

Nous redescendons tout à pied (les chevaux glissent trop sur le chemin) et nous en profitons, avec le Canadien, pour observer quelques fleurs et quelques animaux, même s’ils apparaissent moins que lorsque je pars seule. En bas, repas puis lecture – sieste (le manque d’air de l’altitude – 4500 mètres ce matin – doit nous couper un peu les jambes). Mini-ballade pour m’abreuver encore du paysage et de cette belle austérité des montagnes nues.

Un des guides me rappelle pour manger ! (il est à peine 18 heures…). Mais nous lui disons que nous n’avons pas encore faim et il nous laisse un temps de répit, pendant lequel j’écris à mon frère aîné. Nous discutons près du feu avec Mickaël tandis que la famille et les guides sont partis traire les chèvres et les naks (femelles des yaks). Soirée courte malgré la sieste, nous sommes claqués.

03 juillet. C’est aujourd’hui l’anniversaire de maman. Sur le cheval je me répète « maman – internet – anniversaire » pour ne pas oublier à Songpan. Je ne sais plus exactement quel âge elle fête et n’en ai cure, les mères sont éternelles !

Première partie du trajet à pied, très rafraîchissante, nous sommes dans les bois. Puis dans la vallée nous montons sur les chevaux, Hong ma (= cheval rouge, le mien) est en forme et fait quelques pointes, je suis ravie !

Mais bientôt la pluie se met à sévir, la route est longue, on nous donne des manteaux qui ressemblent à des bâches, la brume s’épaissit et le froid pénètre dans les chaussures, dans les mains et ça devient peu à peu, malheureusement, une randonnée équestre pénible. A deux reprises nous descendons car les chevaux glissent dans la boue. Nous glissons aussi tant les pistes sont humides, les membres gelés et les genoux faibles. Quand nous remontons sur les chevaux, c’est pour retrouver une selle glacée et nos courbatures qui s’accentuent.

Pourtant, plus bas, la brume levée, le paysage est encore une fois sublime avec des champs de blé verts, des cultures, la rivière, des maisons de pierre et toujours ces drapeaux colorés flottant au vent…

Nous arrivons sur les rotules. A l’entrée du village, j’aime écouter le claquement des sabots des chevaux sur le goudron et je regrette nos civilisations à moteur. Je me fonds sous l’eau chaude de la douche publique pour essayer de consoler mes muscles et me donner un aspect présentable (je suis arrivée avec de la boue jusqu’aux genoux et toute dégoulinante de pluie…) ; je n’ai pas le courage de m’attaquer à mes cheveux qui sont encore une fois un amas de nœuds et d’épis…Je vais ensuite manger chez Li Cheng Ping qui m’a encore invitée : riz – omelette. Puis coiffeur pour ma tête de nœuds et un massage (énergique !). L’après midi est tranquille : visite de Songpan, internet, quelques achats puis dîner chez la sœur de Lesha – il faut songer à se coucher tôt car le réveil sera matinal…Songpan est une ville charmante, calme, avec ses maisons de bois sur les rives du fleuve ou donnant pignon sur rue, ses boutiques tibétaines et ses grandes portes traditionnelles, ainsi que ses petits restaus Hui.

04 juillet. Réveil à 5 heures 30 pour attraper le bus de 6 heures de Chengdu. Paysage magnifique à travers la montagne en suivant le fleuve, particulièrement tumultueux par endroits. Je suis à côté de Mickaël (le canadien multi-nationalités) et je me rends compte à travers ses propos qu’il n’apprécie pas vraiment la Chine ni les Chinois. C’est normal, pensé-je, c’est une expérience radicale : on adore ou on déteste. Les personnes comme lui qui ont l’habitude de voyager confortablement attendent d’être satisfaits pour des services qu’ils veulent tout « ficelés », des « packages » sans se poser plus de questions en profondeur sur le peuple qu’ils rencontrent ; ils ne peuvent être que déçus. Car les Chinois sont natures, rustres parfois dans leurs manières mais ne changeront pas de comportement sous le regard d’un étranger. C’est ce que je préfère chez eux. C’est ainsi qu’on peut les voir tour à tour en train de cracher ou de se curer le nez comme en train de faire du taï qi dans les parcs, danser ou faire la cuisine dans la rue…

En Inde les temples vivent certainement plus qu’ici ; le communisme a éradiqué le pouvoir de ces lieux chez les Chinois. Mais dans le Qinhai ou le Gansu, les monastères sont des lieux de culte très familiers, fréquentés chaque jour et ayant gardé un impact fort ; les Tibétains ne se sont pas fondus au moule idéologique unique, loin de leurs superstitions et de leurs croyances. Ce qui vit par contre en Chine et je m’en rends compte encore une fois à Chengdu, ce sont les parcs. Les familles et les amis y viennent pour se reposer, se promener, discuter, jouer – au Majong, au jeu de go, à la « balle – plume », au badmington ou au ping pong. Je les ai vus aussi jouer de la musique, chanter, danser, faire du kung-fu, marcher à l’envers (bon pour l’équilibre), me courir après pour me prendre en photo avec eux, promener leur oiseau… A Canton, on pouvait aussi y faire de la poterie et on nous a pressé un soir où l’on se promenait avec Typhaine au parc du peuple de déballer notre répertoire de chansons bretonnes ! Chacun se fiche du regard extérieur et c’est ce qui constitue le nerf de cet endroit d’ébullition vitale : chacun laisse libre cours à la créativité de son âme et de son corps pour une chorégraphie collective sublime…

Chengdu m’apparaît d’abord comme une grosse ville chinoise à l’allure de modernisation typique, enlaidissant tous ses contours mais je la découvre ensuite calme, comme vivant paisiblement sous le soleil. Ses carrioles à bicyclette conduisant les piétons y sont sans doute pour quelque chose, ainsi que ses rues ombragées par de grands platanes, le fleuve, les petits étals de marché et les ruelles, comme à Canton, pleines de vie.

J’y déambule sans but précis (cette démarche résume assez bien ma façon de voyager), si ce n’est peut être celui de perdre le sens de l’orientation car je suis partie, de surcroît, sans l’adresse de la guesthouse. Avant de m’enfoncer dans la ville, j’étais restée longtemps sur son toit terrasse en guettant l’évolution de ma lessive dans la machine à laver, tout en lisant…Tout ce que j’avais était absolument sale, boueux et humide et ce soleil me redonnait immédiatement confiance dans la possibilité de revenir à un état potable pour traîner mes errances en ville sans paraître absolument sauvage…Je repense avec nostalgie à mon beau « cheval rouge » qui doit porter maintenant un autre cavalier nomade…

En tentant quelques bifurcations hasardeuses, je tombe sur un parc et y entre, sachant que c’est un lieu qui n’est jamais décevant en Chine.

Dîner indien, écriture, je suis morte…Le soir, en écrivant à la table de la guesthouse, je rencontre un Français qui est à Chengdu pour travailler deux mois comme prof d’anglais.

05 juillet. Il règne à Chengdu une odeur d’épice que je n’identifie pas précisément. Une sorte de chili mêlé à de l’huile…

Ce matin, de bonne heure (7 heures) nous partons avec deux jeunes Chinoises observer le petit déjeuner des pandas. Pendant toute la visite, je me demanderais un peu ce que je fais là, ayant l’impression de ne pas être convaincue d’être attirée par ce genre d’excursion même si les pandas sont de jolis animaux aussi mignons que l’ours en peluche de notre enfance. Nous voyons les petits, les moyens et les géants et je suis horrifiée que le centre lui-même se vante que son plus grand panda soit la mascotte d’une marque de cigarettes locales. Je découvre les pandas rouges que je ne connaissais pas : c’est une espèce plus petite à la queue touffue et rayée et qui passe son temps à glander dans les arbres. Beau pelage roux en effet…Ceux que l’on connaît plus (les noirs et blancs) sont des pitres et des goulus de bambou.

Après ce début de matinée wapiti distrayante mais qui me laisse perplexe, je demande à « notre » chauffeur de me laisser près du grand temple Wenshu yuan, histoire d’apaiser les troubles de mon âme…Ce temple du Boddisathva de la sagesse datant des Tang est immense et superbe : dans les tons traditionnels pourpre, noir et ocre, il possède des statues et des dieux en bois magnifiques, des meubles et toute une architecture vraiment splendides. Je suis impressionnée d’y voir nombre de fidèles et me dit que pour un peuple qui a subi la révolution culturelle, ils sont restés plus fidèles à leurs dieux que dans nos sociétés libérées et athées. Souvent les familles y emmènent leurs enfants qu’elles initient aux gestes religieux. Sur l’aile droite du temple, il y a une gigantesque maison de thé où plein de gens se reposent, lisent les journaux, bavardent ou grignotent. Puis il y a le restau végétarien où j’ai l’impression d’halluciner : tous les plats ont des noms de viande entre guillemets comme pour donner une idée aux Chinois carnassiers de ce à quoi ces mets à base de tofu peuvent faire penser : intestins de porc, cuisses de poulet, mouton. Je prends deux plats extrêmement épicés que je n’arrive pas à finir. Cette étrange cuisine végétarienne me remet à l’esprit que les gens de Chengdu peuvent manger de la cervelle de singe toute fraîche, décapitée ou brûlée à l’huile juste avant. Cette pensée manque de me faire rendre mon horrible repas et je me précipite alors dans le bus qui mène à l’auberge. Je fais marche arrière en arrivant, ayant su comment rejoindre la gare ferroviaire (je veux acheter mon billet de train). J’avais oublié l’aspect démentiel que peut avoir cet endroit dans une grosse ville chinoise et je me retrouve prise dans le flot dense et compact d’une foule peu organisée (les Chinois sont hystériques dans une gare et courent comme des fous quand les grilles de la salle d’attente s’ouvrent pour rejoindre leur train comme s´ils allaient le louper – alors qu’il reste toujours une bonne demie heure, car prendre le train en Chine correspond au processus d’attente d’un aéroport (il faut arriver une à deux heures avant le départ…). J’étouffe donc un peu, toute concentrée à mes phrases en chinois pour demander le billet jusqu’à Guiyang sans m’emmêler les pinceaux dans les différents tons. Je l’obtiens sans difficulté.

Il fait une chaleur humide à Chengdu qui rappellerait presque Canton. Je rentre me doucher à la guesthouse puis l’après midi passe entre des trucs pratiques et des mails. Je trouve ensuite non loin de là un masseur aveugle aux mains expertes qui trouve immédiatement tous mes points de tension, s’y arrête longuement et me fait un de ces massages qui fait entrer en lévitation. C’est légère que je vais ensuite au parc du coin. Celui-ci est rempli de personnages de B.D énormes et je tente quelques photos en associant ces figures à celles, animées, des promeneurs, comme un jeu de cache-cache entre fiction et réalité.

Dîner tibétain à côté de trois « authentiques » à la peau tannée et aux beaux longs cheveux noirs, couteaux à la ceinture. L’un d’eux retient plus particulièrement mon attention, genre bandit des grands chemins pour lequel je perdrais toute appréhension si je le rencontrais par hasard à l’orée d’un bois épais et que je supplierais de me laisser monter derrière lui sur son cheval sauvage…les Tibétains ont une force masculine dans le regard, un caractère marqué qui les rend souvent séduisants même quand tout ce qu’ils portent pourrait donner la chair de poule à une voyageuse isolée.

…Je reprends ce journal de bord sur les traces d’un périple chinois après un petit temps d’interruption : peut-être un petit temps de flottement quand les étapes commencent à paraître floues, comme des balises nécessaires pour agrémenter l’aventure mais plus aptes par elles mêmes à soulever l’enthousiasme immédiat : depuis Chengdu, je me rends compte d’une chose : les moines et les Tibétains me manquent ! Reprenons le fil…

 

06 juillet. Journée à Leshan pour aller saluer le plus grand Bouddha du monde du haut de ses 71 mètres. Le lieu est un peu trop civilisé à mon goût mais les temples autour (dans la montagne) sont magnifiques et il y a enfin des explications en anglais, très complètes. Du coup, je me sens enfin évoluer un peu dans la culture bouddhiste et dévore toutes les présentations. Le grand Bouddha incarne Matreiya. Il est bien conservé pour son âge (1300 ans environ…). C’est à l’initiative du moine Huaitong qu’il a été fait, afin de préserver les navires du mauvais sort dans cet embranchement périlleux de trois rivières. Il a mis près d’un siècle à être achevé. D’en bas, il est aveuglant !

Le temple derrière lui comporte les 18 Arhats (= disciples) dans des postures très expressives : j’en remarque un avec un petit Bouddha dans le cœur et un autre qui déchire un vieux visage pour en laisser apparaître un nouveau, très souriant. Au milieu sont représentés les trois « corps du Sakyamuni » : Baoshen (symbolisant « intelligence in saving ourself »), Fashen (« Bouddha illuminating all over the world ») et Yingshen (« Sakyamuni : social virtues and good deeds »). Les autres Bouddhas sont représentés à l’arrière : Wenshu, Puxian, Guanyin, Dicang, « Dashizi ». Ganyin, en Chine, est représentée comme une femme (alors qu’en Inde pas forcément). Je vois noté : « Whenever you pray to Guanyin for help, she would « ganyin » (identify your voice) and come to help ». Elle peut se présenter sous 33 figures différentes. A l’entrée du site est racontée la légende du tigre blanc et du dragon noir, devenus les deux anges gardiens du Bouddhisme. Je pars ensuite vers le second temple. Il fait de plus en plus chaud et lourd et les marches sont hautes et innombrables. Il faut traverser un village de pêcheurs et un pont pour accéder après l’ascension d’un mont surplombant la rivière. Ce temple me semble d’autant plus beau qu’en y arrivant, les moines sont en train de chanter. Il est moins visité et semble donc plus intimiste. Toujours ce pourpre et ce noir laqué des portes…

A côté il y a une salle avec une cinquantaine d’Arhats dans des postures incroyables encore une fois. En remontant vers les jardins, un Chinois (moine ?) m’aborde en m’indiquant le chemin, me disant que je suis grande. Je me rendrai vite compte qu’il m’attend à chaque fois que je reprends mes droits solitaires. Au bout d’un moment, posté à une petite table, il me fait signe de venir m’asseoir à côté de lui. Je lui réponds par la même mimétique que je continue mon chemin. En fait, à ce moment ci, je comprends que je suis dans ses pensées de façon peu mystique. Je n’ai pourtant pas envie de me presser sur le chemin du retour, envahie de l’ombre des grands arbres. Je m’achète des sandales en paille que je soupçonne d’être immettables mais qui m’amusent beaucoup. Je remonte finalement tout le site en passant par la grotte du moine (peu significative) puis je rejoins le centre de Leshan pour manger chez Mr Yang, histoire de faire un brin de conversation. En fait, c’est décevant. Il y a trois Anglais très jeunes (sortant peut-être du lycée, genre sympathiques mais pas finis) et je me rends compte que le célèbre Yang n’entretient qu’une conversation de surface. Je hais les gens populaires grimaçais-je en avalant un plat bien épicé concocté par sa femme. Il ne me révèlera aucun secret de la culture locale ; ce détour n’en valait donc pas la peine…La tête pleine de Bouddhas et de soleil, je repars pour Chengdu.

En arrivant, je décide de faire une halte dans le centre ville et je découvre un entrelacs de rues très modernes (à la « Montpellier ») avec d’immenses affiches, des lumières, des boutiques fashion, quelques bars occidentaux. C’est à la fois plaisant et déroutant. Les gens de Chengdu, les jeunes notamment, me semblent très « in ».

Je galère pour retrouver un bus allant à la Wuhonci Dajie. Finalement une élégante et souriante jeune femme m’aidera spontanément, très généreusement. Elle va bientôt rejoindre son mari à Shanghaï et en a l’air ravie. Elle est prof elle aussi et veut changer (…elle aussi !).

Je dîne d’un dalh de lentilles et d’un chapati accompagnés de jus de carottes : une diète fort saine dans cette ville à la gastronomie épicée. En rentrant, je croise Emmanuel, je vais me doucher car je suis trop poisseuse puis je vais pianoter sur internet. Emmanuel repasse, on discute un peu puis un Russe nommé Sergueï – qu’il a l’air de déjà connaître un peu – arrive vers minuit avec un ami français qui vient d’atterir à Chengdu après cinq vols différents. Il nous invite à boire un verre de vin avec eux donc j’abandonne mes messages et nous sirotons ensemble en parlant de nos expériences de voyage. Je sens toujours ce « poids » masculin lors de ces prises de parole (comme un ayant droit prioritaire), leur imagination semblant avoir laissé peu de place à l’aventure nomade féminine (ils ne la connaissent pas et ils n’y croient peut-être pas), mais à part ce côté inconscient machiste, ils sont très sympas et ont fait le tour de la planète. Le Français, Guillaume, parle de ses expériences de cueillette en Australie, de ses périples en moto dans le Ladhak en Inde et de son expérience en Afrique. En les écoutant, je vois se profiler des figures de célibataires voyageurs (ils ont entre 40 et 50 ans), intéressants et intelligents et je me demande quelle place a la féminité dans leur vie. Leurs récits de voyage est comme une façon de poser leur virilité à travers une vision d’eux mêmes dans la force et le mouvement, et c’est peut-être aussi pour cela que je les intrigue, que tous les hommes que je croise sont intrigués, comme si le courage chez une femme était une faculté anormale, inattendue, et qu’ils se sentent lésés dans leur rôle protecteur, « mâle ». Les femmes voyageuses sont castratrices de leur pouvoir, détrônent l’attribut viril de leurs aventures. Pourtant, le voyage n’est en rien guerrier, le voyage, pour moi, est une grande aventure de paix, un apprentissage en mouvement.

Je vais me coucher épuisée à deux heures du matin passées, ne me questionnant plus sur ces manies masculines et je rejoins avec douceur un amant fidèle et plein de paix, Morphée…

07 juillet. Matinée pluvieuse et grise à Chengdu. Je vais dans le centre pour des missions pratiques : retirer de l’argent, poster des lettres, mais aussi avec l’intention d’y prendre un café (on en trouve ici !) et de voir la statue de Mao. Ces deux derniers objectifs tombent à l’eau car je suis incapable de m’orienter dans cette ville, ce qui me déroute complètement ! Aucune des rues indiquées ne correspond à ce que j’ai sur mon plan et ça me crispe horriblement. Puis, comme il est déjà tard et que je tombe enfin sur un arrêt de bus correct, je retourne près de l’auberge et vais enfiler six momos à la viande avec un délicieux thé tibétain dans un petit lieu sombre mais agréable (superbes meubles bas aux reliefs colorés). Lorsque je repasse au Holly prendre mon sac, Sergueï et Guillaume sont en train de finir leur repas et m’invitent à un nouveau verre de vin en leur compagnie. Dernière halte conviviale avant d’affronter l’horrible épreuve de la gare. Gare bondée, impossible de s’asseoir et, à la dernière minute, ils se rendent compte que je n’ai pas le tampon pour la température et que je dois donc retourner dans le hall pour avoir ce fichu tampon rouge de « laisser passer ». Légère (mais efficace) montée d’adrénaline. Confirmée ensuite dans le train où ma couchette est la seule à ne pas être pourvue de draps. Les nerfs mis sous pression par la foule, un stress imprévu, la façon abrupte des Chinois de traiter les problèmes, l’accumulation de petites galères, et la fatigue aussi sans doute, ont raison un temps de ma paix intérieure.

Le voyage se déroule cependant ensuite sans trop d’encombres, ponctué de sieste et de lecture au milieu d’une famille chinoise et d’un père avec son jeune fils. J’observe avec une forme d’ironie et de compassion le manque de confiance qu’il a dans son exercice de paternité, surveillant son bambin avec une forme d’anxiété permanente. Nous arrivons tard à Guiyang, vers 10 heures.

08 juin. Mon passage dans la « capitale » du Guizhou est courte. Juste le temps de passer au CYTS pour constater que, contrairement aux dires du Lonely, ils ne sont ni aimables ni coopératifs, ni même prompts à donner de bonnes pistes. Je reprends donc un bus pour la gare où je monte directement dans un autre bus en direction d’Anshun. Nous traversons des vallées karstiques superbes mais je m’endors…En arrivant, je constate qu’il s’agit d’une ville et non d’un village : légère déception. Suivie d’un soubresaut de frayeur : le premier hôtel dans lequel j’entre n’a pas de chambre à moins de 100 yuans. En reniflant les quartiers aux rues défoncées, j’en trouverai finalement une pour 15 yuans, certes plus sordide mais acceptable. Je me pose un peu puis je pars en quête de ces fameuses « ruelles » et du temple. Au passage, j’enfile deux baozis sur un marché en passant derrière le comptoir pour m’installer à une table avec un petit.

Les gens du marché m’inspectent, amusés. Je passe dans un entrelacs de ruelles aux maisons typiques mais défoncées. Vie trépidante, échoppes multiples et métiers de bric et de broc dans la rue : diseuses de bonne aventure, cireurs, barbiers, récup en tout genre.

Je passe devant ce qui ressemble (par la croix) à une petite église catholique. Elle est horrible, toute en céramique. A ce moment là, un jeune garçon m’aborde en anglais et va m’aider à trouver le temple en m’y accompagnant dans un double mouvement de sympathie et d’anglophilie, relevé peut-être d’un soupçon de bonnes intentions communistes : l’amitié entre les peuples, la fierté de sa ville natale même quand elle n’est qu’immense chantier (un pléonasme urbain pour la Chine !), le dû civique et la bonne conscience face à une étrangère seule (il n’y a plus de missions catholiques ! ! !).

Le temple, en tout cas, est en rénovation mais a de beaux restes. A l’intérieur de la salle principale, point de statue ni d’objet de culte mais une exposition de tissus miaos et, peut-être, d’autres minorités que je ne reconnais pas. Une jeune fille servant le thé dans la cour délaisse son occupation pour venir m’accompagner dans ma visite en me donnant quelques éclaircissements. Elle me propose ensuite de venir boire le thé ; ses amies et d’autres personnes viennent se joindre à nous, ce qui rend cette pause très conviviale. J’assiste à la fameuse cérémonie du thé, petites coupelles et eau chaude renversée sur la table de bois aux reliefs mystérieux. Les trois filles m’invitent ensuite à venir manger avec elles. Dans une des petites ruelles que j’avais empruntée à l’aller, on s’arrête dans un minuscule boui-boui et elles commandent des soupes de boules de riz légèrement alcoolisées et sucrées agrémentées d’arachides grillées en morceaux. La conversation se limite à quelques phrases simples mais le moment est particulièrement riche : leur légèreté et leur façon naïve et gaie de parler me rappelle mes collègues chinoises de Canton qui égayaient la salle de profs de conversations animées constamment entrecoupées de rires.

Je les quitte embaumée de leur fluide positif et pars à la recherche d’un moyen de communication moins spirituel, du virtuel pur et dur à 2 yuans de l’heure avec un thé en prime servi par une jeune fille très souriante qui me laisse son adresse e-mail au cours de ma consultation, ce qui me fait sourire car nous n’avons aucune langue en commun ! Je reste un bon moment, profitant de la solitude nocturne pour rattraper un gros retard de courrier, fondue au milieu de plein de Chinois en train de jouer à des jeux vidéos bruyants et violents.

Je rentre assez tard, trempée par une forte averse m’ayant surprise sur le chemin du retour et sous l’œil étonné des gérants de l’hôtel qui, à leur air, donnent à croire qu’ils se sont inquiétés pour moi. L’ancien carrefour de l’opium est il un lieu dangereux pour les jeunes femmes à peau claire ou mes habitudes solitaires et noctambules sont elles étranges ?

09 juillet. Aujourd’hui, direction Huanguashu Dapubu, les chutes de l’arbre jaune. En d’autres termes, des cascades d’eau. C’est à une bonne heure de route d’Anshun et j’y vais sans savoir si j’y resterai cette nuit. Nous longeons des tapis de rizières qui donnent au paysage ce vert humide, lumineux, se mariant avec celui des cultures et des feuillus présents jusqu’en haut de nombreux pitons.

Les maisons (celles des Bouyei ?) sont en pierre sèche et au toit d’ardoise et se fondent idéalement dans tout ce vert. Arrivée au site, je commence par déambuler un peu et demande, avant d’entrer, s’il est possible de manger à l’intérieur, ce qui n’est pas le cas. Aidée d’un petit vieux derrière son comptoir, je retourne dans la ruelle des restaus en moto avec le propriétaire de la gargote. Riz – aubergine et je tente ma prospection de toit mais le logement est cher par ici. Les deux enfants me font le tour du propriétaire en essayant de me convaincre de prendre la chambre à 60 yuans mais je leur fais comprendre dans mon piètre chinois des affaires que je ne dors jamais à plus de 25 yuans. Le petit se montre alors très persuasif (même si je ne comprends rien !). Je file aux chutes avant de me laisser séduire par la mine du bambin.

Première impression : elles sont hautes et grosses ! (ça vaut à peu près la remarque de ce président américain qui avait dit de la muraille : « c’est vraiment un grand mur ! »). Je repense aux chutes du Niagara vues de mes yeux frais d’adolescente ou plutôt aperçues à travers l’épaisse brume canadienne et je me dis que j’avais oublié que ce spectacle était assez impressionnant (Etais je blasée à 15 ans ou n’avais je réellement rien vu de cette masse d’eau volcanique ? ?). Même si je reste fascinée par toute cette eau et le phénomène, le site rempli de Chinois et de Chinoises en sandalettes à talons n’est guère à mon goût : encore une fois, trop civilisé, trop aménagé. Mais je ne déplore pas complètement cet aménagement car, grâce à lui, nous pouvons complètement contourner la cascade et passer entre ses entrailles, derrière son cours incessant et brutal : sublime !

Je sors trempée mais enchantée : la force et le mouvement impétueux de cette cascade auront soulevé en moi des joies inconscientes. Sur le chemin opposé à la cascade on est plus inondés que jamais. Pour couronner le tout et réveiller des souvenirs d’enfance sauvage, on s’enfonce dans la boue. Après cette excursion, les gens me regardent des pieds à la tête interloqués. Je descends le village ; trois jeunes hommes curieux me suivent et plaisantent entre eux, ça m’agace. Je finirai par faire demi-tour à cause de leur présence insistante (j’ai toujours eu horreur de sentir des gens dans mon dos quand je marche – en général je fais semblant de devoir m’arrêter pour qu’ils me dépassent mais eux n’avaient pas l’intention de passer leur route mais étaient guidés par une curiosité obsédante envers la lao way solitaire, d’autant plus insolite qu’elle était trempée et boueuse. Du coup, je n’aurai pas eu un aperçu très précis des villages bouyei. Sales types… ! Dans la rue, en remontant, je croise un homme qui a laissé deux de ses coqs se livrer à un combat. Je regarde puis me lasse, dégoûtée par la violence qui anime sans cesse nos contemporains (contemporains de tout temps, l’homme est un vicieux animal qui n’a de cesse de mortifier…).

J’ai les cheveux tout mouillés et décide donc de les confier à une coiffeuse du coin, histoire également de laisser passer les tensions masculines et de les évacuer de mon corps à travers les mains délicates d’une femme sur ma tête. Je m’endors presque durant le massage final. Les femmes auraient elles l’idée saugrenue de confronter deux coqs pour qu’ils s’étripent ? Suivraient elles un homme esseulé en faisant des commentaires pour l’exaspérer ? Les femmes, comme j’en vois parfois dans les villages de montagne ou de campagne, lorsqu’elles semblent avoir échappé au pouvoir de l’égo, sont belles à fendre l’âme. Reines – amour, naturelles et douces…mais je rencontre aussi quelques hommes imprégnés de cette sensibilité (comme les Tibétains de Tongrén) et dans ce cas là, ils sont absolument irrésistibles. A mon âme, car le chemin intérieur que je poursuis lors de mon long séjour en Chine a rendu mon corps et mon cœur incroyablement mystiques, sublimant le lointain comme une promesse à venir…

Finalement, je rentre à Anshun, me précipite à la poste puis je retrouve la rue repérée ce matin où j’avais aperçu des Batiks en vue de cadeaux. Je fais un tour sur le grand marché où j’acquière pour 15 yuans un porte-bébé que j’avais remarqué sur le dos de certains hommes ou femmes. Je repasse par l’hôtel  puis vais manger sans conviction une soupe de nouilles dans les ruelles où s’improvise un marché quotidien. Je retourne internauter pour obtenir des informations sur Guiyang et Chong’an, ayant décidé de ne pas rester dans le coin et de tenter une dernière destination, quelque soient les heures de bus à y consacrer…

Avant de partir, une brève description de cette ville tout-de-même : Anshun est baignée d’une atmosphère où règne l’antagonisme bien chinois entre la course vers la modernisation et un arrière fond encore très présent de vie communautaire – convivialité et farniente…Les trottoirs sont presque tous défoncés, en phase de reconstruction (attention, la nuit, à ne pas tomber dedans !), les klaxons ne faiblissent jamais dans les rues. Mais, au cœur de cet immense chantier, les gens se regroupent dans les rares parcelles de verdure : on voit des hommes avec un chapeau discuter, des enfants jouer, des joueurs de Majong et des personnes de tout âge qui se défoulent sur les installations sportives de toutes les couleurs qui, à première vue (ou – plus exactement : à vue d’occidental) semblent destinées aux enfants. Il y a des bascules, balançoires, roues etc, comme dans les parcs à jeux pour pitchounes. Les Chinois sont natures et n’ont pas de complexes à s’amuser comme des gosses sur un terre plein central et un rien ne les distrait (ça me rappelle ces jets d’eau d’une petite ville du Gangdong où m’avait emmenée une collègue chinoise – pendant plus d’une demie heure sur des musiques qui variaient à peine, une foule venait admirer le « son et lumière » de cette symphonie aquatique pendant que je restais perplexe et amusée, ayant eu mon compte au bout de 7 minutes…D’autant plus intriguée lorsque mon amie m’avait précisé que ce spectacle avait lieu tous les samedis et attirait toujours autant de monde).

Revenons à Anshun, ville phare du commerce de l’opium, dans le temps…Aujourd’hui on ne voit guère plus que de vieux messieurs en train de fumer des pipes aux formes bizarres ou des narguilés, mais, comme dans le Yunnan, on voit aussi des sortes de bangs en bois. Dans certaines ruelles plus piétonnes, des restaurants à fondue installent tables et chaises basses dans la rue et attirent un nombre impressionnant de convives. Les cafés internet, quant à eux, débordent de jeunes jouant férocement aux jeux vidéos. L’atmosphère est, dans l’ensemble, plutôt conviviale. Par contre, certains endroits sont vraiment crasseux et dangereux pour les étourdi(e)s de mon type, car les rues sont aussi trouées que le gruyère.

Malgré les attraits que j’ai pu découvrir de cette ville, je ne suis pas mécontente de la quitter pour explorer l’est de la région, plus rurale semble t-il.

10 juillet. Départ matinal pour Guiyang. Arrivée là bas je ne sais où, plusieurs personnes s’arrêtent pour m’aider, dont un homme portant une sacoche de paille qui se met à me suivre partout. Je comprendrai vite que cette bizarre dévotion n’est nulle autre qu’intéressée, cherchant à me soutirer de l’argent, que je ne lui céderai pas, ne désirant à aucun prix cautionner un monnayage de l’hospitalité. Je préfère encore qu’il demande directement sans faux semblant. Mais à me voir, les Chinois se rendent compte en général que je voyage comme une Tibétaine en pèlerinage, l’argent n’étant pas ma richesse.

A 10 h 30, je prends le second bus en direction de Chong’an. Les images de Kung Fu me remplissent la tête pendant une bonne partie du trajet. Quatre ou cinq heures de route et nous voici dans ce qui cette fois ressemble bel et bien à un village. La route pour y arriver, traversant une partie de la zone est du Guizhou, est superbe : paysages verts et vallonnés décrivant dans le fond la courbe sismographique des montagnes.

Le village de Chong’an longe une rivière et est animé d’un grand marché tous les jeudis. Dès que je descends du bus, un jeune homme m’interpelle en anglais pour me proposer son aide. Je lui indique les guesthouses que je cherche et il m’en indique deux près de la rivière. Je remonte donc en sens inverse la rue et je l’entends bientôt qui me rattrape. Nous voyons un premier endroit qui surtaxe largement les chambres et tentons donc son voisin qui me propose une grande chambre très agréable à 15 yuans. Parfaite donc. Comme il est déjà tard, nous nous dépêchons d’aller au marché. Mon « accompagnateur » improvisé s’est donné le nom de Mickaël en anglais et me prendra complètement sous son aile pendant mon séjour avec deux amis qui nous rejoignent rapidement : Salt sea ( ! ! !) et… ? disons Huang Xin.

Les Miaos et les Gejias, majoritaires ici, vendent leurs produits – de l’artisanat, des tissus et quelques vêtements. J’acquière un deuxième porte-bébé (décidément… !), plus pour conserver un souvenir concret de l’artisanat des Gejias (les vêtements ne me plaisent pas et j’avais décidé de ne plus en acheter). N’ayant toujours pas mangé, j’informe mes guides de mon intention d’acheter un « baozi » (ces petits pains blancs fourrés) et Mickaël s’empresse alors de me dire que je suis d’ores et déjà invitée à manger dans sa famille cet après midi, avec ses amis. Après notre exploration de ce grand marché coloré où l’on voit plus d’un « chapeau chinois » pointu et joliment circonflexe, nous partons donc chez Mickaël. La maison de ses parents est en haut du village, derrière l’école, et occupe un espace assez vaste. Le lieu est très agréable. Sur la droite en arrivant, il y a plusieurs rangées superposées où sèchent des bâtons d’encens que la famille fabrique dans une petite pièce juste derrière qui sent bon la sciure. Une cour sert d’entrée et derrière, son père a planté plusieurs espèces de fleurs magnifiques et des arbres fruitiers (poiriers et pêchers), ainsi qu’une treille de raisin. Sur la droite il y a la maison dont une partie est recouverte d’un toit de chaume. Sa mère sort des petits tabourets pour qu’on s’installe dans la cour et les garçons vont cueillir quelques pêches. Dans le fond du jardin, sur la gauche, il y a les latrines ; en y allant, j’ai eu la surprise de découvrir que juste à côté, séparés par un mur qui devait m’arriver à la poitrine, trois petits cochons vivaient en paix… ! Non seulement j’eus un sursaut en entendant leur grognement amusant pendant que je faisais pipi, mais en plus je perdrai dans les tréfonds de ces lieux puants le couvercle de mon objectif d’appareil photo : signe du destin car il avait déjà voulu se faire la malle lorsque je galopais sur les sentiers du Sichuan… !

Encore derrière il y a ce que « Salt sea » appelle l’ancienne maison et d’autres bâtisses. Le lieu est vraiment grand. La petite sœur et le jeune frère de Mickaël arrivent. La petite, Tang Ming, a 10 ans et c’est une boule de soleil, expressive et pleine d’énergie. Elle s’installe sur deux tabourets en sortant ses cahiers d’exercices de chinois qu’elle fait par intermittence, toujours interrompue par d’autres activités. La voir écrire tous ces caractères avec assurance et à toute vitesse me fascine. Parfois elle hésite sur un de ceux-ci et demande conseil à Huang Sing, qui l’aide patiemment. Ce garçon a de jolis traits fins, très doux, différents de ceux des autres Hans. Les trois jeunes hommes travaillent à Kaili, lui est policier (pas vraiment la tête de l’emploi !), Mickaël s’occupe du management des hôtels et « Mer salée » a un métier au nom qui me reste inconnu (guangao quelque chose…). Mickaël fait en parallèle un business intéressant : il récolte de vieilles pièces artisanales, vêtements, coiffes, chapeaux, batiks etc des différentes minorités du Guizhou, du Yunnan et du Gangxi et sert ainsi d’intermédiaire entre les populations qui les fabriquent ou qui les ont gardé et des étrangers qui les rachètent (Américains, Thaïs, Japonais, Français…), parfois il a même comme clients des musées…Le fait qu’il soit lui-même Miao l’aide considérablement pour connaître les bons endroits, se mettre en contact avec les artisans et négocier. Il me montre deux beaux livres qu’il a sur les Miaos, dont un que je reconnais pour l’avoir feuilleté dans la boutique artisanale du Guizhou à Canton. Pendant que je regarde ces livres, plusieurs personnes passent, dont deux femmes qui viennent justement montrer leurs trésors : sa tante apporte deux vestes de mariage magnifiques, dans les tons vert olive un peu brillant et dont le dos et les manches sont incroyablement brodés, dans les tons fushia, bleus et rouges. Un travail impressionnant (je lui demande combien de temps ça prend : il me dit que c’est difficile à calculer car elle ne le fait pas tous les jours mais que c’est au moins une année entière). L’autre femme apporte de vieux modèles, seulement brodés dans le dos et je les trouve plus beaux mais Mickaël semble regretter qu’ils ne soient pas plus travaillés. Il en achète cependant trois (pour 700 yuans me dit-il mais j’en doute…). Il me montre ensuite quelques photos de pièces qu’il a trouvées dans des lieux reculés, des broderies superbes de détail, des vêtements d’hommes et de femmes Yi.

Il me montre aussi comment faire l’encens : il y a une grosse pâte brune compacte qui n’a pas l’air particulièrement collante au toucher mais qui sert à enduire les bâtonnets qu’on roule ensuite dans une sorte de sciure. Ca sent déjà bon même si c’est une odeur discrète.

En revenant dans la cour, je feuillette le livre de la petite pour voir quelles représentations s’y glissent. Phare culturel, ça commence par un dessin de la grande Muraille, puis il y a plusieurs dessins plutôt ruraux avec des Chinois des dynasties (cheveux longs tressés pour les hommes et habits traditionnels) et quelques apparitions d’européens. Aucune image de ces affreuses villes modernes.

Les garçons s’affairent à l’intérieur dans la cuisine et ça commence à sentir bon. Peu de temps après, ils sortent une petite table dans la cour et le dîner est servi : plusieurs plats de viandes et de légumes marinés, une soupe et un grand bac rond en bois rempli de riz. Dîner familial très convivial. Les petits voisins viennent espionner la Lao Way de passage. Ils viendront ensuite jouer avec Tang Ming et cueillir des pêches mais un incident se produit : le jeune chien qu’ils ont, lâché, se met à courir et mord la jambe d’une petite. Elle est terrorisée et pleure en criant. Le chien a arraché un morceau de son short et au-dessus du genou, deux bleus apparaissent avec deux petites incises rouges. La mère recouvre ses plaies de sel. Une fois la petite un peu calmée, la bête sauvage attachée, nous partons avec « mes » trois garçons et la petite sœur voir le vieux pont de la dynastie Qing à la sortie du village. La petite prend naturellement ma main et ne la quittera plus.

Je réalise que cette rencontre est une véritable aubaine et que j’ai été très inspirée de changer de cap et de venir à Chong’an. A côté du pont (je devrais dire des ponts car il y en a trois différents qui se suivent !), il y a un agréable restau à fondue en terrasse. Le pont est amusant car il a plein de trous et bouge bien. En le traversant on arrive à un petit temple pourpre où une dame petite et trapue nous accueille. Elle me montre ce que je dois faire (les mouvements de prière… ! !), me somme de faire un don ( ! ! !) et fait sonner la cloche. Huang Sing se prosterne sérieusement et revient avec deux rubans rouges, dont un qu’il donne à Mickaël. Nous nous installons ensuite sur le pont où nous observons la nuit qui tombe et les premières étoiles en discutant. Salt Sea est muet de bonheur. Le moment est beau : nous sommes allongés sur le pont qui se balance légèrement, la vie offerte sous la coupe nocturne et la douceur d’être…ensemble peut-être, dans cette sorte de magie que procure le hasard puisque le matin même j’arrivais vierge de ce lieu et de ces personnes. J’aime la présence de ces garçons, leur complicité et l’attention qu’ils portent à la petite, à moi…Nous rentrons assez tôt, vers 22 heures. Je me douche et mets très peu de temps à m’endormir. Nous nous sommes donnés rendez-vous le lendemain pour faire du bateau si le temps…est clément !

11 juillet. Nous nous retrouvons donc pour cette partie, non de pêche mais de barque. Il fait beau mais il y a beaucoup de courant. Nous commençons par traverser la rivière sur une grosse barque menée par une femme tandis qu’un homme est arrivé sur la berge, bientôt rejoint par sa famille, un panier d’osier rempli de morceaux de porc brûlé. Ils les lavent et les grattent à même la rivière. Nous louons pour 5 yuans une petite barque à une femme Gejia. Mickaël prend la rame, je m’installe au milieu et Huang Sing se met devant. (« Mer Salée » n’est pas de la partie…peut-être craint-il l’eau douce ! ! !). J’ai très vite l’impression que leur technique n’est pas très efficace mais je profite du moment (et des tours complets qu’on fait ! ! !) pour m’imprégner du lieu et du paysage. Les propriétaires de la guesthouse, en m’apercevant, me font des signes. Ils semblent étonnés et amusés. Au bout d’un moment, je propose à Mickaël, épuisé par tous ces efforts, de le relayer. Il accepte volontiers. Et là, racines marines de Bretagne ou ancienne pratique du kayak, je brille au bas mot ! Je ramène rapidement la barque sur le droit chemin en maniant habilement la rame. Certains passants s’arrêtent même pour admirer les prouesses de la Lao Way ! Mes deux compagnons admettent sans rougir que je me débrouille quand même mieux qu’eux. Hormis ces basses flatteries, je suis ravie d’être « à la barre » et de faire du bateau avec eux sur une rivière du Guizhou. On aperçoit plus tard un courant très fort en sens inverse et nous tentons à deux reprises de le traverser pour rejoindre les trois ponts mais il signera résolument les limites de mes compétences de navigatrice. Nous rebroussons chemin fluvial, amarrons puis retraversons mais, cette fois, en conduisant nous mêmes la grosse barque.

A ce moment là, Mickaël me demande mes intentions pour cette belle journée. Je lui réponds que je dois commencer par remplir des corvées de voyage (faire un minimum de lessive) et qu’ensuite, j’aimerais me promener dans les villages alentours – on m’a donné une carte.

Il me propose alors d’aller avec eux à Huanping (où habite la famille de Huang Sing) et d’aller explorer les gorges plus loin. Adoptée par ce doux trio, j’accepte et nous nous donnons rendez-vous une demie heure plus tard dans la maison familiale de Mickaël. Il n’est pas encore 11 heures et il fait déjà très chaud, de cette chaleur humide propre au sud de la Chine. Je les rejoins donc et suis accueillie par un repas. Nous sommes cette fois à l’intérieur, dans ce qui sert à la fois d’entrée et de chambre. A droite il y a la cuisine. Je remarque la simplicité et l’aspect rudimentaire du lieu mais il est accueillant. Nous prenons ensuite le bus jusqu’à Huanping : la route, encore une fois, est magnifique, vallonnée et verte avec quelques monts plus minéraux. Nous nous arrêtons un moment dans ce village chez Huan Xing : sa maison est dans une ruelle étroite face à un mur, et donc très sombre, exiguë, avec les parois recouvertes de papiers journaux. Malgré ce dénuement, ils ont une belle et grande télé, un D.V.D et une chaîne stéréo – l’essentiel chinois en somme. Il va sans dire que Huang Sing allume immédiatement la télé…J’ai un coup de barre. Son père veut négocier un véhicule pour qu’on aille dans ces gorges. De là commencera une attente que nous comblerons en allant acheter une pellicule photo, en mangeant de la pastèque offerte par la mère qui a un petit étal dans la rue. Finalement, la « connaissance » véhiculée arrivera dans son espace où nous montons avec plusieurs autres passagers qui sont venus se greffer à notre groupe. Salt Sea nous a rejoint. Une bonne heure de route entre les rizières, les champs de maïs et de tabac nous conduit au site. Rien d’exceptionnel, même si c’est beau, au pied de la rivière coincée entre les montagnes boisées, mais la grande déception est que la location des bateaux est très chère (70 yuans par personne). Après tergiversations, nous refusons – d’autant plus que Huang Sing n’a pas d’argent et j’explique à Mickaël que depuis le début j’évite les « arnaques touristes » et qu’il me semble incongru d’en accepter une en leur compagnie. Ils sont surpris et peut-être un peu même déçus par ma façon absolue et intransigeante de voyager mais de mon côté je suis aussi un peu étonnée de leur façon de s’organiser même si j’ai apprécié la ballade. Un autre exemple de cette improvisation, lorsque nous rentrons à Huanping, Mickaël me dit qu’il n’y aura sans doute plus de bus ce soir pour rentrer à Chong’an mais que nous pouvons rester dormir ici, dans l’hôtel du père de Huang Sing qui nous invite d’ores et déjà à dîner. Bon…

Dans la voiture, nous avons commencé avec Mickaël une leçon de français (phonétique) que nous complétons en arrivant par l’écrit. Il apprend vite, mes réflexes de prof reviennent rapidement et je savoure le plaisir d’enseigner à un étudiant réceptif et doué. La famille de Huang Sing a une maison derrière la rue plus confortable (avec table de Ma Jong !) mais les latrines à côté, surélevées dans le ciment, sont dignes des chiottes de gare.

On redescend ensuite dans l’autre bicoque où Huang Sing et Salt Sea se livrent à une séance de karaoké. Je propose à la mère de venir l’aider mais cela se termine en contemplation de ce qu’elle fait ! Elle coupe des œufs en quatre avec cet énorme couteau qu’on voit souvent ; elle a aussi préparé des œufs de cent ans (j’aime beaucoup leur arrière goût fermenté et suave qui rappelle le fromage). Pendant ce joli spectacle culinaire, elle me confie : « c’est pas bien ici ». Il n’y a en effet en guise de toit qu’une sorte de plastique et je me demande comment la fumée est évacuée.

Nous dînons cependant royalement : riz – œufs – plusieurs plats de viande – légumes – soupe. La mère n’arrête pas de me servir ce qu’elle considère comme les meilleurs morceaux de viande et je ferme un peu les yeux pour éviter d’avoir conscience de ce que je mange, oubliant l’épisode du cochon lavé dans la rivière et d’ailleurs, à part le poulet, je n’ai aucune idée de quelle viande ni quelle partie je suis en train d’ingurgiter. Du reste, c’est bon. Je me bats avec un morceau de poulet pour éviter la peau.

J’explique ensuite avec diplomatie à Mickaël qu’ayant une chambre à Chong’an, je préfère rentrer ce soir. Ils sont un peu déçus mais j’ai envie de retrouver un peu ma solitude et de me promener demain matin avant de repartir. Il comprend et les trois m’accompagnent au bus (qui, finalement, existe !). Je songe en rentrant à cet impérieux besoin de solitude qui me captive encore plus en voyage et qui doit paraître parfois bien farouche. En regagnant cette île intime, je me douche puis je lis, et j’aime décidément bien ce lieu.

12 juillet. Superbe matinée ! Je range tranquillement mon bordel en me faisant un café à la turque puis je pars en ballade. Je retraverse la rivière avec la même jeune femme qu’hier puis j’emprunte un sentier à travers les cultures pour rejoindre le village Gejia de Xin Zhai. Il fait chaud, le paysage est à crever le cœur. Un buffle énorme, en chemin, m’empêche de passer et m’impressionne par ses cornes. J’arrive au village après une petite ascension. Les maisons sont principalement en bois sombre avec des porte – bonheurs rouges, or et noir autour des portes ou des fenêtres, très travaillées (architecture classique chinoise qui rappelle le nœud sans fin). Un peu plus bas dans les rizières, un enfant pêche (les grenouilles sans doute).

Après un tour entre les maisons, un jeune homme, m’ayant aperçue m’interpelle en anglais et m’invite à venir chez lui. Décidément, ces Miaos et Gejias sont très accueillants. Sur le « perron », nous discutons en anglais et en chinois pendant que son père prépare à manger. On voit passer son jeune frère, son grand-père, amusés de me voir parmi eux. Le jeune homme – dont j’ai outrageusement oublié le prénom ! – étudie l’informatique à l’université de Guiyang. Il parle à toute vitesse en rigolant. Il me montre ses livres d’anglais. Il a de jolis traits, de grands yeux expressifs, des cheveux souples sous sa casquette et des muscles fins. Je remarque une cicatrice entre la lèvre et le nez, une morsure de chien sans doute ou une chute. Sensible comme je le suis aux cicatrices, je la détaille avec fascination…

Il m’invite à déjeuner dans un intérieur dont j’apprécie la rusticité : autour du poële, on installe des tabourets, et je vois une table, des bassines d’eau, quelques casseroles, des théières et des sacs de légumes posés à même le sol. Au menu : riz bien-sûr, tout petits poissons grillés avec quelques poivrons et haricots verts, courgettes et tomates à l’eau. En mangeant, je me demande quelle perception ont ces gens du fait d’inviter et d’accueillir chez eux un étranger de passage. Mais ce que j’ai pu observer jusqu’à présent, c’est que les Chinois et en particulier les minorités, ouvrent leur porte assez facilement et en ouvrant leur porte, ils ouvrent aussi leur cœur. Et ces rencontres ont donné à mon voyage toute sa sensibilité. Je revois les yourtes et maisons de bois du Kazakhstan, la maison tibétaine de la famille de Tongrén, l’appartement à l’étage de Li Ping dans le Sichuan, la baraque de bric et de broc des enfants tibétains de Langmusi, le toit de chaume de la maison de Mickaël et les parois recyclées recouvertes de journaux de celle de Huan Sing et c’est tout un parcours à travers ces moments éphémères qui se dessinent avec ces gens qui me remplissent l’âme de gratitude.

Et, dans ces montagnes du Guizhou, ce jeune homme m’offre lui aussi un des plus jolis moments du voyage. Il me propose, après avoir mangé, d’aller cueillir des fruits dans le jardin potager familial un peu plus haut. En chemin, nous croisons son oncle, qui rigole en me voyant. Nous récoltons ensemble prunes jaunes et pêches sous le soleil, il grimpe à l’arbre, je le prends en photo, le cœur pincé d’émotion. Avec un énorme sac rempli de fruits, je quitte le jardin d’Eden et son bel Adam pour rejoindre la vallée de Chong’an. Il me raccompagne jusqu’en bas du village en me disant presque à chaque pas de faire attention ! Les Gejias sont attentionnés et touchants, pourrais je conclure à travers l’expérience de cette rencontre.

Le soleil ne tape pas mais colle. Toute la peau se recouvre d’humidité, c’est impressionnant ; je m’arrête parfois à une source pour me rafraîchir mais l’eau est tiède !

Je récupère mes affaires à Chong’an puis je vais dans le village prendre un bus pour Kaili. Lorsque celui-ci est lancé sur la route, j’observe les Chinois – Miaos et Gejias – avec moi et embrasse le paysage du regard en sentant monter l’émotion. Je réalise que je quitte dans peu de temps ce monde et que j’ai fait ce matin ma dernière promenade en Chine. Je revois les visages et les images et mes yeux se remplissent d’un coup de larmes. Je me mords les joues et tourne mon visage vers les vitres du bus, m’accrochant au paysage afin que mes compagnons de voyage ne voient pas mon accès de sensibilité. Le départ se profile donc avec précision et la fin du voyage est éminente.

A Kaili, je change de bus pour Guiyang ; l’homme à côté de moi n’hésite pas à jouer de la proximité et s’endort presque sur moi.

Comme prévu, l’arrivée à Guiyang est une belle galère, aucun hôtel acceptant les étrangers pour peu de yuans, je tourne et marche avec mon sac devenu réellement lourd depuis toutes ces semaines, à la recherche de l’introuvable pension bon marché. Je dois abandonner et retourner dans le périmètre de la gare mais un chauffeur de taxi me donne un ultime espoir avec un boui-boui à 20 yuans. Me posant devant l’immeuble à étrange allure (tout l’escalier et plusieurs étages sont en travaux), je remercie mon éphémère guide puis monte au 2ème. Les deux Chinois que j’y vois me disent qu’ils ne sont pas un hôtel, j’en suis dépitée mais en les regardant bien ils ont en effet plus l’air d’infirmiers que d’hôteliers. Je tourne alors la tête et voit un grand panneau avec quelques termes traduits dont un que je reconnais immédiatement : « syphilis » ; je retiens alors un fou rire en me rendant compte que je suis dans un centre de traitements des maladies vénériennes !

Au bout d’un moment, ils finissent quand-même par m’indiquer l’existence, en effet, d’une sorte « d’ hôtel » au 6ème (je me demande à quoi je dois m’attendre maintenant…). Jusqu’en haut, tout est en chantier. Une fois arrivée, je suis accueillie par le regard halluciné d’un homme et d’une femme qui ne semblent pas en revenir d’avoir une « Lao way » en face d’eux. Ils sont de plus dans le regret de me dire qu’ils n’ont absolument pas la licence pour accueillir les spécimens de mon espèce. J’insiste et me montre vraiment désespérée cette fois mais il n’y a rien à faire, ils me sortent toute la paperasse et ça me décourage encore plus.

Enervée, je me rabats donc sur le premier hôtel proche de la gare à 70 yuans. Seule dépense de logement onéreuse du voyage, j’enrage contre Guiyang mais tant pis. Je vais faire des courses pour le trajet de train (qui, je me le fais confirmer, va bel et bien durer plus de 33 heures ! ! !).

Je prends ensuite les ruelles sombres pour retourner vers l’hôtel, après avoir avalé une soupe de nouilles aux légumes. Il y a plusieurs étals de marché plongés dans l’obscurité et j’ai une soudaine frayeur en me rendant compte qu’un homme me suit. Homme de la rue, miséreux, ressemblant à de nombreux autres que j’ai vus dans le Guizhou, les cheveux hirsutes formant des dreads et des loques pour vêtements…Aubaine pour celui-ci de croiser sur sa route une blanche qu’il soupçonne de richesse, tandis que, sur la fin de ce voyage, je dois avoir quelques 100 yuans au plus. Une fortune pour lui…S’il m’agresse, je prévois de lui donner en songeant au ventre creux dont je souffrirai pendant mes 33 lentes heures de retour, mais avant cela je prévois de le semer. Je vérifie d’abord mes hypothèses : dès qu’il m’ a vu – on s’est croisés, il a immédiatement fait demi-tour. Je me suis arrêtée arbitrairement devant un marchand, il s’est arrêté aussi. Je repars, il repart…c’est donc clair…maintenant, il s’agit de m’en débarrasser mais je ne veux pas renoncer à la pause internet que je prévoyais de faire ce soir (il faut que je confirme un rendez vous avec Eric à Gangzhou car il a les clefs de mon appartement…et mon appartement d’ailleurs !) et je préfère éviter aussi qu’il repère l’hôtel où je suis. Pour donner un décor inquiétant à cette petite scène de chassé-croisé, il faut préciser que Guiyang est une ville labyrinthique avec des ruelles noires et étroites sur plusieurs niveaux, qui se rejoignent par des escaliers tortueux et qui cachent donc moult recoins. Je m’arme de courage pour ne plus me retourner et affronter un de ces escaliers sombres qui semblent déserts, l’objectif étant d’atteindre une artère plus grosse et plus éclairée en haut. Une fois sur cette voie, je me mets à courir (instinct ?), traverse, regarde derrière et voit se profiler au loin une ombre. J’intercepte deux inconnus en leur demandant n’importe quoi – ou peut-être une indication sur la localisation d’internet – mais surtout pour toucher du doigt un bout de chaleur humaine après ce coup d’adrénaline. Mais ce n’est pas fini. Pour se connecter il faut redescendre de l’autre côté, dans des ruelles encore plus sombres et plus sordides où l’odeur de poubelles se mêle à celui du sang frais des poules égorgées. Je tâte mon couteau du Xinjiang au fond de ma poche et peste contre cette ville. Je me perds puis m’en remets à un petit garçon qui me sauve la mise. Ayant reçu le message d’Eric, j’estime que le combat de la journée est achevé, j’en lis encore quelques autres, petites lueurs d’amitié dans la noirceur de la ville où je me suis sentie pour la première fois « menacée ». Je rentre pourtant moins crispée et l’homme a heureusement disparu. Cependant, ce type de rencontre était prévisible ici, le Guizhou étant réputée une des régions les plus pauvres de Chine (avec 60 à 70 pourcent d’illettrés) et, par conséquent, une des plus criminelles (voire la plus criminelle). En déambulant dans la ville en quête d’un toit, j’avais croisé un de ces hommes : je regardais le sol puis, en relevant la tête, je vis d’abord des chaussures déchirées et des fripes toutes morcelées et déchiquetées sur le corps de l’homme. Mon regard remonta encore et il tomba net sur l’apparition du sexe de cet homme, exhibé sans le chercher, par le plus grand dénuement de sa mise. Incarnation palpable de la misère, je fus marquée à vif par cette vision qui me frappa d’autant plus que malgré cette immense pauvreté, son sexe était celui d’un ange, pur et beau.

Bref…fin de la soirée plus tranquille et méditative…Douche, organisation des bagages (quelqu’un frappe…mystère…puis non c’est quelqu’un de l’hôtel pour m’apporter de l’eau chaude…) ; finies les petites frayeurs de fin de parcours, je m’endors vite…

13 juillet. Réveil vers 6 heures 30 ; avant d’entrer à la gare, j’achète quelques baozis et un œuf pour la route. Toujours ce monde impressionnant, à n’importe quelle heure, dans les gares chinoises…

C’est parti pour deux jours et une nuit de train ! J’ai préparé mes cahiers de chinois pour réviser. Un homme, vers midi, vient me parler en anglais. Nous entamons une conversation sur des sujets qu’il choisit (ayant toujours la curiosité, quelque soit le thème, de savoir « comment ça se passe en France ») : l’âge du mariage, le fait de se baigner nu dans les rivières, la vitesse avec laquelle on passe la première nuit avec quelqu’un (et il essaie de concrétiser le cas en me disant « par exemple, tu rencontres quelqu’un dans un train, qui te plaît »), la possibilité pour les gens mariés d’avoir des amants, la prostitution et les maisons closes.  Bref, des sujets bien clairement orientés…et l’homme a des suppositions libérales sur les mœurs françaises que j’essaie avec une habileté non dénuée d’humour (que je garde pour moi) de rendre beaucoup plus dignes et angéliques que ce qu’il veut entendre. La conversation pourrait être lourde mais n’est pas dénouée d’intérêt : quand il me parle par exemple du « besoin de sexe » des partenaires lorsqu’ils habitent loin l’un de l’autre (cas fréquent en Chine), je me rends compte en ayant presque honte à quel point j’ai ignoré et presque méprisé l’identité sexuelle des Chinois, celle-ci ne paraissant pas à fleur de peau comme dans d’autres cultures. Leur discrétion dans la façon de séduire et la retenue qui façonne son expression m’ont sans doute incitée à ne pas la considérer, voire l’occulter. Les rapports homme – femme en Chine m’ont si souvent semblé neutres qu’à ne pas voir ni décoder leurs approches, je m’en suis détachée. Mais c’était aussi sans doute le fruit de mes propres sentiments, tournés vers l’ailleurs et l’absence, et donc un manque de réception de ma part sur ce sujet.

Quand il m’a parlé du besoin, également pour la « femme travaillant loin toute seule », j’ai souri à ce respect de l’autre sexe et cette absence de machisme. La discussion, finalement, m’a fortement fait penser à In the mood for love. En partant, suite bêtement logique du fond de ses pensées, il m’a indiqué le numéro de sa couchette « au cas où je voudrais voyager avec lui ». Ce n’est pas parce qu’il venait de déflorer mon esprit sur un point que j’avais laissé jusque là dans l’ombre qu’il pouvait se permettre cette ultime insinuation, mais au moins il m’aura montré un autre type de Chinois que ceux que j’avais habituellement croisés depuis un an. Et, à travers lui, je réfléchirais à la réalité de l’expérience d’un voyage ou d’un séjour de longue durée dans une culture étrangère en la vivant sous le filtre de la situation qui nous est propre, personnelle. J’avais une ancre souple et immense qui me reliait à mon pays d’origine et je ne l’ai pas détachée complètement car je n’ai voulu m’incarner en Chine qu’à travers le voyage, et non la vie…mais la mort, par contre, je l’avais acceptée (conceptuellement) en acceptant le danger de rester de février à mai et en prolongeant l’effet jusqu’en juillet à travers d’autres étapes. Je pense donc après coup, après cette conversation plus sexuelle que divine, à la différence d’expérience entre la Hongrie, que j’ai vécue jusqu’à l’extrême parfois à travers mon corps autant que mon âme, et la Chine, une sorte de pur esprit…avec des transformations à l’intérieur, et physiques avec le climat, ce que l’on y mange et le rythme des journées…mais une expérience essentiellement mentale, voire spirituelle, dans la perception que j’ai eu des choses et des êtres qui m’entouraient. Et le plus tourmentant dans le fait de constater cela, c’est de penser que je m’étais rarement sentie autant en phase avec moi-même, et forte face aux événements qui auraient pu dramatiser l’expérience. Je sentais de plus en plus fortement que cette année avait ouvert une voie, un chemin intérieur…et c’était troublant de songer que dans toutes les étapes de la vie, on rencontre plus facilement des gens qui contaminent notre paix intérieure plutôt que des personnes qui l’enrichissent. L’année chinoise allait donc marquer en moi une façon d’appréhender le monde et ses relations de manière moins impulsive et sans doute plus profonde : je n’avais finalement plus besoin de tout découvrir et de me sentir obligée d’être aimable avec tous ceux que la vie mettait sur ma route, et je ne souhaitais rien d’autre que de rester fidèle à ce que je suis, sans faux-semblant. Combien de fois, à l’étranger, sommes nous obligés de déformer la réalité pour s’adapter aux normes de nos interlocuteurs et de leur donner les réponses qu’ils attendent par flegme de la confrontation ? Combien de fois devons nous porter le masque de leurs représentations pour qu’ils n’aient pas peur de la vérité ? Il y avait plusieurs thèmes pour lesquels j’avais renoncé à donner plus d’explications (goût du voyage, conception nomade de la vie, relations amoureuses, mariage, enfants) car ne pas rentrer dans les grilles de l’autre pouvait fermer les portes de la communication. Comme si pour se parler ou se comprendre, il fallait vivre de la même manière…et penser la même chose ! Plutôt que de venir d’un autre pays, on a parfois l’impression de venir d’une toute autre planète. Je ne voulais pourtant bercer ni dans le « tout comme » ni dans le « tout différent ». Mais le monde a adopté une vision bipolaire des situations et j’avais toujours du mal, après toutes les expériences en Europe de l’Est, en Turquie, en Afrique puis en Asie, à trouver la nuance. De rencontrer mes « semblables » en pouvant discuter franchement, librement et sans crainte de toutes nos dissemblances…Je savais que l’Europe me redonnerait les codes de l’artifice, la façon d’être sans être (mais tellement de paraître…), le goût de la culture, des cafés, des amis retrouvés, des attaches familiales, et toutes les illusions de liberté…mais aussi la nostalgie d’un monde, celui dans lequel on vit brutalement, entièrement, en équilibristes exaltés. Je partais, je rentrais…J’allais mettre de nouveau en danger ces « mois » qui se construisent lentement et restent malgré tout fragiles, fouettés ensuite par l’âpreté d’autres réalités.

Remplie de ces pensées, cet ultime trajet de train fut aussi l’occasion de lire, d’écrire, de remettre au propre tous mes petits carnets de chinois et de les mettre en pratique laborieusement avec quatre petites filles (deux paires de sœurs) qui venaient m’assaillir de questions. Quand je ne comprenais pas, je répondais au hasard « oui » ou « non » (la majeure partie de leurs questions commençant par « est-ce qu’en France… ? » ou terminant par « c’est la même chose qu’ici ? » – une perspective comparatiste donc…) et quand elles semblaient étonnées par la réponse et qu’elles tentaient un « Ah bon pourquoi ? », je me contentais d’un « Eh bien, c’est comme ça ». Inutile donc de préciser qu’il me faudrait encore quelques années de chinois pour planer dans les hautes sphères de conversations à bâtons rompus avec ces charmants Chinois qui ont bel et bien, « l’âme concave »…

Ce retour me laisse appréhender mon départ, si proche maintenant…et je ne cesse de me répéter que la Chine est un monde dans le monde. Peuple et pays si puissants par le nombre et la grandeur qu’on sent qu’ils nous absorbent, nous dépassent, pourraient nous dévorer…

Ces 33 heures me semblent sans doute moins horribles que prévu mais c’est peut-être parce qu’elles me permettent de redescendre doucement et de repasser en mémoire quelques épisodes de ces 5 semaines en solitaire. Des regards, des chaleurs et des soifs, des vertiges, des humeurs, et des éphémères qui prennent des allures d’éternités. Je revois des courbes et je relis aussi tous les textes que j’ai écrits pendant ce voyage, des poèmes déconstruits pour la plupart, peu de prose, c’est étrange…Je songe à ce qu’ils deviendront, dans ma mémoire. Le train se déroule sous des aubes et des crépuscules aux couleurs absorbantes, inéluctables…le mouvement, les dialogues et les rires dans le train sont fidèles à ce qu’ils sont toujours, dans cette magie du transport chinois, confortable et pratique. On va chercher de l’eau chaude pour l’ajouter à sa soupe de nouilles, vers 19 heures, on commence à se débarbouiller le visage, on se lave les dents ensemble dans le minuscule compartiment où sont les lavabos, on reste sur les petits sièges en vis à vis autour d’une petite table dépliante, en collant son regard à la beauté des paysages que l’on traverse, comme on traverse son âme quand on rêve d’être enfin soi-même. Les tables à roulettes passent, poussées par ces hommes et femmes du train qui annoncent avec gouaille toute la panoplie de leurs victuailles, la musique est consensuelle et le matin on nous souhaite une bonne journée dans le « haut parleur » en nous conseillant d’aérer nos couchettes…

Et le soir, dans ce lit provisoire (qu’on me choisit souvent tout en haut, en me soupçonnant sans doute d’être une Lao Way particulièrement acrobate), je me laisse bercer par ce bruit tant aimé des rails, ce bruit rythmé et doux, rassurant, qui me donne l’impression de revenir à une musique originelle. L’essentiel ou mon essence…

Et je songe et je rêve à ces âmes nomades et jumelles, Alexandra Van Néel, Isabelle Eberhardt, puis Ella Maillard avec qui j’ai envie conclure toutes ces notes de voyage qui décrivent ce que fut ma Chine désorientale :

« Il ne se passe rien dans ce voyage mais ce rien me comblera toute ma vie ».

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