Matin champêtre, matin urbain

France, Aveyron. Le soleil craquait encore sous les branches lorsque j’empruntais ce sentier encore vierge de pas humains. La rosée enivrait l’herbe molle, les premières toiles brillaient, pièges étincelles qui m’ensorcelaient le visage lorsque je passais trop vite sous un arbre. Je décidais d’être plus attentive. Il me semblait que le vent me chuchotait quelque chose. Un message envoyé par les anges de l’aube comme une prière terrestre, soulevant les jupes d’un matin solitaire. Gravite un rayon, puis deux puis trois sur mes cheveux défaits, amoureux de tous les astres. L’impression d’être un élément de plus dans cette nature offerte me comble autant que la lumière, qui rend tous les verts bleus, et qui lève toutes les ombres qui obscurcissent parfois les âmes…Je marche vite, allègre, ignorant les pièges, et les animaux sauvages qui me sont devenus plus familiers qu’un homme au cœur fermé. Je m’immobilise quelque fois pour capter la saveur des couleurs autour de moi. Sur les bas côtés, les brins d’herbe s’enlacent puis se séparent en fouettant de leurs cils de jade des buées éphémères. Les euphorbes sous mes yeux scintillent, m’aveuglant de leur absence, car ce n’est que le souffle d’un souvenir printanier qui s’est joué de mes sens…dans la courbe du chemin, ce ne sont que doigts de fée ivoire et fuchsia qui m’indiquent des sentiers effacés. Je me souviens alors que les digitales sont des fleurs à la sève empoisonnée. Sans m’en rendre compte, dérivant de fil en nuage dans mes rêveries, j’atteins un sommet. Celui de mon horizon le plus céleste ce matin. La montagne se dénude, le ciel peint sa couleur de jour, balaye ses draps blancs pour se résoudre au bleu. C’est en admirant son élégance que je m’épanche puis me penche sur des herbes résolues à m’aveugler par l’indescriptible danse qu’elles entreprennent avec le vent. Je retrouve la prière. Elle devient confession, pacte d’amour au goût d’éternité. Le matin s’étire sans vieillir. Croquante jeunesse aux troubles confiants…J’installe le campement des désirs, des aspirations et de tous les songes qui cherchent encore leurs muses sous cette lumineuse promesse d’août. Un papillon s’envole en dessinant des cercles et des spirales au-dessus de mes yeux aveuglés de soleil…Je comprend que son départ est éphémère, comme le mien, qui approche et tarde à m’exiler. Je saisis la terre que je grattais distraitement, chatouilleuse habitude…Je la goûte : elle est savoureuse et fondante, et a le goût du soleil. Je l’emporte avec moi. Moi aussi, je vais suivre le vent pour savoir où il mène. Peut-être me guidera t-il plus loin que ce papillon…et qui sait s’il me ramènera au campement, quand il sera temps. Quand il sera temps…


Chine du Sud.
Le jour n’est peut-être pas encore levé mais il s’annonce paresseux ; peut-être décidera t-il de rester couché, offrant aux verticales ennuis oculaires une nappe grise en guise de pardon. Au moins je ne pleure pas, clame t-il ! Non, je le sais, tu réserves tes larmes à la nuit, lorsque je laisse mes envies intrépides à la porte. Veut-il que je le remercie encore, ce jour insolent ? Je pointe le nez dehors malgré la désolation de cette robe de velours anthracite. Je décide d’emprunter une ruelle inconnue, après avoir longé les artères asphyxiées du cœur de la ville. Il semble que le flux vital reprend forme dans ses méridiens bouillonnant d’âmes. Briques rouges, tiges de bambous, plastiques bleu rouge et blanc tendus comme des paravents incertains sur les secrètes demeures d’habitants affairés. Un thé fume sous les écailles de la porcelaine, la soupe de riz s’attarde sur les lèvres d’un enfant mal réveillé…ses petits pieds balancent dans le vide puis chahutent avec un insecte. Son grand-père arrive, le prend par la main puis l’emmène au cœur du chaos, offrant à ce bout d’homme cette surprenante confiance dont seuls les ancêtres ont le secret. Après quelques pas, le vieux saisit l’enfant pour l’installer sur ses épaules fragiles : il faut marcher petit, mais ne pas s’attarder. Le bébé s’agrippe aux cheveux épars de son grand-père, et son pantalon d’enfant, fendu au milieu, s’écartèle autour du cou du vieux, laissant découvrir deux lunes fraîches couleur d’ambre. Leur limpide douceur de miel coule le long du dos maigre et courbé du vieux, qui continue une marche résolue vers un point que l’on ne peut guère déjà deviner. Le spectacle a rendu ses tons parme au jour incertain qui se pâme dans l’oubli. Je suis cette créature sublime formée par deux corps aux extrêmes de leurs âges : ossature sèche du « Lao » sous la rondeur généreuse des promesses infantiles. On passe devant des coiffeurs : les cylindres lumineux à l’intérieur desquels serpentent des rubans colorés annoncent un salon où de jeunes garçons branchés, chemises psychédéliques sur pantalons aux retombées trompettes, cheveux rouges retroussés sous l’élan de leur créativité concurrencent aisément avec la sagesse docile des jeunes filles qui s’occupent des shampooings et des massages en bavardant avec ceux qui sont venus se faire gratter le cuir chevelu. Le regard kidnappé par cette ambiance, je perds de vue mon couple familial. J’ai à peine le temps de le regretter que j’aperçois déjà une tête minuscule au galbe chaud et tendre se faufiler immobile à travers la foule formée par les 11 heures sonnantes. Les mains ridées sont en train de choisir des pommes et des aubergines au bleu violacé qui deviennent d’une brillance translucide lorsqu’on les cuisine. Je goûte, importune, à la saveur de leur tablée familiale. Le petit peut-il déjà mâcher ? Cette question me vient aussi naturellement que si je retrouvais un frère dans cette jungle asiatique. Je continue à poursuivre un chemin que j’ignore, dans l’insouciance d’un dimanche inutile, telle une secrète complice de la famille qui se prête au jeu de l’incohérence. Le quartier se multiplie, les garçons lancent des « Hello » hasardeux, les cyclistes me dépassent puis se retournent, intrigués. Je me sens soudainement orpheline de ma famille Han, qui s’engouffre soudainement dans une taverne amie. Je guette un instant, absurde patience d’une sœur délaissée. Les convives ouvrent un jeu de Majong qu’ils installent sur une table basse où les accueille déjà une odeur de jasmin.

Sublime oubli ! J’ouvre de nouveau les yeux sur la maussade figure du jour qui s’enlaidit à force d’ajouter à son gris incolore les traînées lourdes de pollution piquante. Le matin s’était rajeunit grâce au sourire d’un vieux et de son petit-fils tandis que tout autour la ville se ridait de laideurs bétonnées. Je quittai le labyrinthe étriqué que le hasard m’avait laissé parcourir sans m’inquiéter des détours…J’atteignis rapidement une voie de chemin de fer aux rails délaissés eux aussi, me laissant guider par sa rectitude. Je ne sais trop pourquoi, d’autres rails me revinrent alors en mémoire : je revis ainsi des plaines de Hongrie dorées par les soupirs du soir, des coquelicots perdus entre des villages roumains, des chemins qui s’évadent seuls au creux de courbes polonaises, à l’ombre de Carpates aussi rassurantes que mystérieuses…N’ayant pas de train à prendre, je me pris à rêver de prétextes pour en rattraper un qui me hante. Laissant glisser mes rêveries le long de cette voie solitaire, vide d’ailes insouciantes qui battent l’air pour tromper nos ennuis, ma main suivit un mouvement parallèle, inconscient, et se glissa dans la poche de mon pantalon. Ah, celle-ci n’est pas trouée, pensai-je dans un regain d’ironie… J’y sentis alors soudain, cachées et poussiéreuses, des bribes de moi oubliées… une terre chaude et légèrement humide, sensualité craquante à l’angle des endroits familiers appartenant à la fois au passé et aux lendemains tardifs. L’humeur d’opale de ce jour se transforma peu à peu en souvenirs ocre et émeraude. Ma main se referma sur cette terre que je caressais distraitement, chatouilleuse habitude…Un train invisible se faufila dans un bruit sourd contre mes tempes étourdies, et j’entendis le vent chuchoter : je t’y ramènerai, quand il sera temps. Quand il sera temps…

Note : ce texte avait été envoyé à l´association des Nouveaux Troubadours pour leur journal mais ne figurait pas initialement dans le recueil d´A mille lieu(e)x de quoi ?

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