S´échascapader…

Au détour

De la rivière perlant sous l’or gris

Le banian ici

Sème ses mèches brunes

Entortillant l’air glané

De ses voix rustres

Et je trébuche sur le damier

De l’entrave

Le temps coule en creusant

Des rivières profondes

Qui s’ébruitent dans l’oubli

Alors,

Imperceptiblement,

Je trace sur le sol

Un chemin qui se fissure

Dans ma chair

Et dans chaque œil

Je plonge

Des regards

Dont la connivence

N’a nul écho

Dans la réciprocité

Pour mieux voir…

Le mur.

Lorsque l’on rejoint le parc Yue Xiu depuis la Huanshi lu et que l’on hait les artères polluées d’agitation, on peut se faufiler entre les ruelles où l’animation est autre, ficelles de vies et nœuds d’humains en quête de convivialité : quelques couturiers travaillent sous les yeux des rares passants intéressés, on y trouve aussi des coiffeurs, des épiceries et des petits restaurants ayant sorti leurs tables basses en plastique et leurs mets fumant, des vendeurs de légumes étalant leurs victuailles à même le sol, une papeterie, des fleuristes ambulants (leur seule boutique : leur vélo). Mais surtout, à l’angle de ces deux ruelles, avant de passer le pont au-dessus d’une eau crasseuse, il y a le mur. Un grand mur droit formant une diagonale entre les deux passages qui épousent l’idée du labyrinthe à cet endroit même. D’un gris couleur de néant certes, mais rougi d’idéogrammes, affichettes se délavant au gré des averses, toujours actuelles pourtant. Je m’arrête souvent devant, à
côté de quelques Chinois lisant attentivement les dépêches. « Les nouvelles sont bonnes ? » ai je envie de leur demander. Mais non, je reste devant les caractères, impassible, faisant mine de tout comprendre. Pourtant je ne lis pas. Non pas que ça ne m’intéresse pas, mais je ne sais pas lire. Je n’ose pas le dire à mon voisin, car de surcroît je sais à peine parler. Ce mur est donc le miroir de mes handicaps, de mon illettrisme. Certains jours, je reste longtemps à contempler mon dénuement, ma vérité. Mon
voisin se retourne alors avec amusement, mi-intrigué (elle sait lire la « lao way » ?) mi complice (en tout cas elle s’investit). La sympathie chinoise (souffrir avec). Je suis habituée à ce regard bienveillant, il me soulage presque. Je scrute le mur d’idéogrammes comme on scrute un tableau d’art que l’on ne comprend pas. Dans les deux cas, même s’il s’agit de la même incapacité à déchiffrer les formes sous nos yeux, on se sent plonger dans une démarche terriblement intellectuelle. Comme c’est intellectuel de ne rien comprendre ! Et lorsque je me perds suffisamment au cœur de ce mur gris, les signes semblent rougir un peu plus encore, d’ardeur vive comme le sang qui tremble dans les veines : celui qui me donne à voir des pierres chaudes sous le soleil, un matin d’août, en Lozère. J’enlace ses contours, laissant la matière envahir ma peau d’une ondée de chaleur croquante. Mon pied glisse dans la rivière et s’émoustille de sa fraîcheur ; en le balançant,
une pluie de gouttes viennent s’étourdir sur la pierre qui les boit d’une traite. Les rayons ricochent sur la surface de l’eau et offrent leurs épousailles aux ombres des sous-bois. Entre l’eau et la pierre, entre la chaleur de la surface dure et la fraîcheur du cours fluide, un va et vient s’insinue au creux du corps, livrant ses promesses de plénitude. Sensation
ultime, la pierre fond sous l’eau, l’eau sombre sous le bois et le souvenir s’évanouit doucement au cœur des veines qui tressaillent de nouveau en sentant une main sur l’épaule : je me retourne : « Ni mingbai le ma ? »[1] ; je le regarde dans les yeux en l’imaginant embrasser un mur d’idéogrammes et je lui glisse avant de partir : « Wo mingbai  danshi ge qiang yôu er ».[2]

Le parc.

J’ai laissé le vieux à sa perplexité et j’arrive à Yue Xiu. Ici la tropicalité a toute sa saveur : je me dirige vers la forêt de bambous pour ne pas échouer au pied d’un hortensia dans le jardin des plantes de la rue Buffon, les jours où je rejoignais à pied la gare de Lyon. En dépassant les bassins de poissons rouges où des enfants barbotent bruyamment, je passe devant l’exhibitionniste qui se tripote mollement. J’en avais entendu parler mais c’est la première fois que je le rencontre ; je ne l’insulte pas et continue ma route vers les bambous. En le laissant rapetisser derrière moi, je revois malgré moi le beau clochard du jardin parisien ; quémandant deux sous, m’invitant à m’asseoir sur le banc de pierre, il distribuait à l’air et à mes oreilles intriguées ses références littéraires et sa confusion. Assommée par un examen déjà suffisamment littéraire, je ne me méfiais de rien, surtout
pas de cet homme assez jeune, aux longues dreads et au regard clair, profond. Et pourtant…je relève la tête sur le tronc si rectiligne et nu du bambou en repensant à cette étreinte brutale, sous le regard d’enfants qui ne barbotaient dans aucun bassin de poissons rouges. Une morsure à la détermination aussi brusque qu’incisive avait été mon salut. Je rentrai dépitée, presque amusée après quelques minutes de trouble héritées de cet épisode plus animal que végétal au cœur de la quiétude botanique d’Austerlitz.

J’observe à présent avec le même soupçon les hommes seuls pratiquant le taï qi sous la moiteur d’un après midi attendant l’orage.

 Là où bifurquent les éclairs du jour.

Il s’agit d’un angle : celui qui dessine une perpendiculaire impossible à reproduire sur un plan. C’est un angle de vue. Une perspective qui s’arrête et rebondit sur le regard du curieux. Il s’agit d’un regard. Le regard de l’homme au fond duquel miroite nos frontières. Ses yeux bridés adoucissent la noirceur des iris. Mes pupilles se dilatent. Je cherche à
l’ombre de ses yeux une clef ; je ne vois que des cils. Il se délecte de ces yeux châtains pour mieux goûter la différence. Il ne cherche pas à les faire parler ; il les aime muets et immobiles, sans lueur d’intrigue ni d’interrogation. Il offre aux reflets des siens l’opacité la plus dense. Il les peint d’ombres…Toujours ces cils…ces cils sont un cadenas. Je plonge dans le regard du lointain. Si proche que je n’ai rien su y lire. Qu’un horizon qui me projetait bien au-delà du regard. Une terre aussi gironde qu’un œil. Ce regard n’a pas d’angles. Les angles de ces deux rues où j’ai serpenté seule, un soir, ne sont que dans mes yeux.

Et dans l’ombre de la clairvoyance la verticalité d’une porte : elle est à peine fermée, à peine ouverte. C’est un autre regard qui ne donne aucune clef. Lorsqu’y bifurquera la lumière, ouvrirons nous les yeux sur le chemin qui s’y prolonge avec la belle intention de s’y échascapader ?


[1] « ni mingbai le ma ? » : Tu comprends ?

[2]« Wo mingbai danshi ge qiang yôu er » : « je comprends mais les murs ont des oreilles ».

Publicités
Cet article, publié dans Chine : À mille lieu(e)x de quoi ?, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s