Nuits cantonaises (3) : les errances

« La nuit me donne les yeux noirs  mais je m’en sers pour chercher la clarté »

Gù Chén

L’obscurité donne toute sa plénitude au silence, au silence de la solitude. Une nouvelle nuit sur la terre, a t-on envie infidèlement de citer dans un murmure complice, en rentrant paresseusement, provisoirement, et en se disant qu’on n’a, pas plus qu’hier, pris garde à la parenthèse inchoative qui laisse faillir l’agitation illuminée et réveille les senteurs de la nuit : au détour de la ruelle qui est un peu nôtre mais dont on a toujours ignoré le nom, les branches se découpent sur un noir aussi lumineux qu’un bleu et exhalent les Yé lai xiang, ces fleurs blanches dont on se plaît à connaître le nom, moins utile qu’une adresse mais qui nous semble si proche de là où l’on a choisi de vivre « le parfum du soir qui tombe »…C’est à cette enseigne que notre sans domicile fixe vous conduira à chaque fois que vous lui demanderez où elle campe. Et pour l’heure la pluie ne sera que fine douche désactivée lorsqu’on se sent repimpée de fraîcheur, prête à conquérir l’insomnie jusqu’aux recoins de ses supplices. Devancer son pas en empruntant la route aussi familière qu’insolite et mystérieuse de l’errance. Noctambule magie. Le ventilateur vert de bleu disperse les paroles d’Antonio Machin au moment où l’on s’aventure ailleurs. Dehors, Yé lai xiang insiste sur l’été à venir. Chef d’orchestre sans partition, la nuit ne nous guide nulle part mais rythme, indocile, les heures qui se dérouleront à la lueur avide de notre improvisation. Cette nuit, partons très loin sur ce minuscule bout de terre. Le ciel pouzzolane s’émiette au dessus de moi, pas encore de toi, se chuchote t-on complice. Complice à sa solitude, bienveillante accompagnatrice, musicale présence. Tandis qu’il se dore et bifurque ailleurs sous un ciel sablonneux et bleu ou encore cuivré, platine, or, bref un matériau noble, moi je touche du doigt le charbon, la terre volcanique au nom retrouvé (toujours si peu utile comparé à sa propre rue, certes), fière d’avoir les mains noires, les yeux remplis du désir d’obscurité, le pas sûr : la curiosité assoiffée cornaque toutes les gloires sombres et lumineuses des nuits d’errance.

On se résume d’abord l’avant lorsque l’on tourne dans la rue familière de la couturière : « aujourd’hui comme hier, j’ai mangé éparses miettes de présent dans la gamelle du quotidien. Avec faits divers et jus de carotte pour se targuer de fesses roses mais nous ignorerons superbement les autres effets secondaires. Ai professé toutes aussi éparses miettes à tous les temps puisque telle est ma profession. Disperser des paroles et récolter
les fautes. Insuffler du mieux et balayer le pire, mais c’est déjà beaucoup demander. » Au détour de la ruelle où l’on guette les rats et où l’on voyeurise en kidnappant quelques intérieurs rouges et chauds, on peut déjà soupirer d’aise car on commence à oublier tout ça. A n’être plus que le piètre guide de nous mêmes, la tâche la plus délicate. Le masque du jour s’est effrité et bâille au dessus de ses failles. On le retire – enfin…et nos pas s’harmonisent alors aux contours des dalles jusqu’à ce que le rythme remonte de nos chevilles jusqu’aux nerfs optiques : on se met à voir – enfin…les murs ici étrangement blanchis à la chaux, tandis que les portes dessinées en demi cercle accueillent des destins de rotondité. D’autres entrées, banalement rectangulaires, sont coupées par des barreaux de bois, ronds, d’horizontalités parallèles. Elles bloquent l’accès mais ne dissimulent pas l’intimité offerte au pas des portes. On y découvre un petit autel où niche un dieu ou une photo d’ancêtre, une petite plante, parfois en plastique, une bougie, éventuellement de l’encens. La divinité est toujours éclairée, la mémoire aussi, se souffle t-on dans une pensée complice. Les dieux doivent avoir peur du noir. Sous eux, un homme ou une femme, las, sur un canapé rouge ou brun, regardent un point lumineux où s’agitent des formes connues ici ou ailleurs, ici et ailleurs. On en reconnaît un que l’on hait, et on se dit que celui que l’on ne hait pas sous son ciel de cuivre, d’or ou de platine peut voir le même, au même instant. Magie de la lucarne où tout le monde se mire et personne ne se voit. On préfère alors relever les yeux sur cet autel, à nul autre endroit présent sous cette forme, à nul autre pareil. Puis on s’engouffre de nouveau dans la pénombre aussi noire et lumineuse qu’une pierre au soleil.

L’obscurité donne toute sa beauté au temps, au temps que l’on retient en silence. Car si l’on fait tous ses détours avant d’arriver au Renim gongyuan[1], c’est bien pour savourer le plaisir d’arriver toujours en retard au cœur de cette éternité de plaisir. Avant de planter nos pas et nos yeux sous ces voûtes enchanteresses d’arbres et d’âmes, on est passé devant le grand mur blanc aux idéogrammes bleus : car c’est celui qui nous dira si le cerveau a pris quelques grammes de connaissances depuis la dernière fois. Maigre consolation,
on reconnaît cette fois deux signes de plus « xiâng », « réfléchir » et « rén », « personne». Ce qui laisse songeur mais à cette heure on ne souhaite pas soupeser davantage la balance de la grisonnante matière. Aimanté par des chants aux diapasons aigus et suintants de chaleur, on se dirige vers les orchestres improvisés qui ont planté leurs chœurs à côté des adeptes de taï qi et des mâitres de kung fu. Les danseurs lambadisent un peu plus loin, tortillant l’air et les jupons dans des cadences aussi légères qu’envolées. Pourtant la concentration est maximale. Danser prend l’allure digne du dogme, la gravité du pince sans rire qui ne veut rien dévoiler de la plaisanterie qu’il est en train de dire. On reconnaît le grand maigre au visage incomparable d’angles et d’étrangeté, avec son pantalon de tango remonté sur ses côtes aiguës. Il se déhanche avec la même généreuse bizarrerie que sa figure. Et nous voit. Il y a aussi les deux jeunes hommes aux T-shirts blancs moulants et aux pantalons serrés, parure qui épouse le dodelinement gracieux du dos des fesses des cuisses, dociles au rythme, si féminins dans leur détermination masculine. « Sont ils… ? » se demande t-on en suivant le déhanchement comme le balancement de deux aiguilles
neutralisant le temps, mais ici on n’achève pas ces questions…Elles ne sont même pas à dire. Et lorsqu’eux aussi nous voit, on sait alors. Ce qui les rend encore plus gracieux et captivants dans leur androgyne démarche.

Dans cette soudaine présence à soi et au monde, la musique nous parvient, plus sonore et claire, dans l’irréalité de ce lieu où des anonymes forment leur chorégraphie chaque nuit. Plus irréelle encore notre présence qui se glisse au cœur de leur musique comme une note qui a toujours été là, dans cette partition. On se laisse bercer et on convoque ici, sous l’arbre, les visages aimés, les visages absents. Ils apparaissent sous tous les contours de l’amour, insaisissables, transparents, plus lumineux que les pierres au soleil. Ces pierres que l’on a caressé dans la paresse d’un matin, sur un sentier qui mène au creux du bois. On caresse rarement les visages aimés. Pourtant on s’en souvient comme si on les avait lentement palpés, sculptés, polis. Ils seront toujours là, dans la mimique décomposable à l’infini où on les rêve. Pour l’heure c’est le visage angulaire du danseur qui se découpe de
l’ombre et nous rappelle à notre errance. On s’en va donc puisque tel est le sort que l’on s’est donné.

L’obscurité donne toute sa saveur au regard, au regard de la mémoire. En tournant après le parc, on a croisé des yeux noirs qui suppliaient un bout d’humanité. On a reconnu, à mille autres pareils, l’amour à vendre, l’amour à mendier dans les ruelles de sordide humeur. On s’est revu alors parcourir une rue jadis, par hasard, là-bas, avec le même sentiment de ne pas y être tout à fait. Ce n’est pas la valse sombre ni les pétales blancs si têtus de parfum qui enveloppent tout ici de son absence. Naïvement on s’obstine à se
dire que le ciel est au dessus de nous : le ciel bleu, le ciel gris, le ciel noir. Je vous dis « Regardez le ciel ! » et vous levez les yeux…Pourtant ce ciel bleu ce ciel gris ce ciel noir n’est il pas ici autour de nous, à portée d’yeux, dans nos yeux même, peut-être plus profondément au sein de toutes nos pores, des veines des entrailles du cœur du corps. Le ciel, ce vide si palpable, cette absence d’obstacles qui soutient tout le reste, sur
lequel tout le reste se pose. Tente caméléon, vaste tenture aux nervures camaïeu. Notre ciel, au sein même de la présence quand le mien tarde à être rose blanc puis bleu que le tien s’achemine vers le rose le bleu le noir, lorsque le mien ne te révèle dans aucune étoile ne te capture dans aucun mouvement de l’ombre entre le sommeil et les veilles lorsque le tien ne m’a retenu sur aucune pincée de vent ne me ramène sur aucun nuage, lorsque celui au dessus de moi en moi ne se couvre que de sable que de vent de poussière et d’être que
celui au dessus de toi n’envoie plus de mélodie ne danse ne se déhanche ne déambule ne s’échoue ne s’inquiète ne se perd dans aucune errance où l’on se rencontre. Notre ciel qui êtes aux cieux, que votre règne vienne. Je lève les yeux, instinctivement, docilement vers le jour qui se lève et je chuchote complice, complice de solitude « il dort ». La mémoire se réveille au cœur des nuits sans lune lorsque l’errance nous a mené nulle part mais plus
loin que nous mêmes, encore une fois. Sur le chemin des ailleurs qui désertent toutes les cartes, celle du Tendre en premier. Et nous ne savons toujours pas notre adresse, se murmure t-on complice en sentant des clefs au fond de la poche trouée du temps.


[1] Renmin
gongyuan : Parc du peuple.

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