Nuits cantonaises (2) : les insomnies

L’eau bout seule dans la cuisine. Elle attend sa tasse et des lèvres endormies qui s’y poseront et frémiront sous sa chaleur. Elle attend que la musique berce la solitude, que les pas envoûtent la dalle, que la pluie lape le sol pour lisser l’ennui. Dense et orgueilleux sous une voûte aussi fine qu’une moustiquaire. Prisons dorées des nuits sans voyage. Captive, le jour déverse ses heures blanches sur l’horloge rompue de fatigue. C’est le temps d’effeuiller l’œil de guet, le temps où l’on sait que l’on ne parviendra pas à vider l’atmosphère de ses nerfs… Se retourner mille fois sans croiser un seul mouton du Larzac. Se retourner mille autres fois sans rattraper le mot perdu, celui de cette terre noire du volcan, cette terre foulée à Fogo l’an dernier, là-bas… Se retourner encore et n’enlacer que de l’ombre. Corps
présent écumé à la familiarité de l’absence. Le jardin des soifs creuse son puits. Réclame l’Eden. Au pied du lit, la valise prône l’impatience. Le cortex tressaille en revoyant défiler les nouvelles délétères du jour. Une ombre plus dense que les autres, plus errante encore qui s’insinue dans chaque faille d’un quotidien incôtoyable. Costumé d’angoisses en lambeaux, dont les pelures donnent du fil à retordre à ceux qui le vivent par procuration entre les lignes de leurs journaux. Quotidiens insatiables du quotidien insalubre : la lumière se déchaîne sur ce qu’on ne voit pas. Porter chaque heure le fardeau de ce qui plane insidieusement sur toutes les ondes. Jusque dans la nuit bercée par les pluies consolatrices, par les jeux d’insouciance, par l’entracte de nos jeux manipulés jusqu’à la raison. Echouer sur l’autre rivage où tout est sourd, celui auprès duquel on se blottit car le besoin d’inconscience dépasse les lois de la parole. Ce peuple de joueurs de majong, de passants accroupis, d’inventeurs de boussoles, de contemporains de tous les autres ne pourrait survivre à la panique. Une vie qui s’effrite dans la peur, peur qui s’infiltre dans des vies kidnappées par la cécité déboiserait toutes les jungles humaines de leurs espoirs. La peau clouée de foudroiements plus électriques que la matière est assoiffée de vent. De la spiritualité des nuages. On se souvient, au moment où le corps dessine une nouvelle vague sur le lit épuisé, que dans cette langue insaisissable, l’expression « nuages et pluie » est la métaphore de l’acte d’amour. Au sein du mariage céleste, nuages de brume et pluies dansant sur l’oubli, l’insomnie est une façon de s’accoupler aux ombres, ombres rassurantes, ombres menaçantes…De s’y fondre pour ne devenir plus que cumulo-nimbus
sur une toile impalpable. Une danse solitaire qui se donne à la nuit. Et la nuit lape l’ennui pour nous laver de tous ces nerfs qui crèvent nos envies, qui étranglent peu à peu nos vies sous les dépressions climatiques, les pressions médiatiques, les astres qui s’écroulent puis se reconstruisent chaque jour, plus fragiles et plus peureux qu’hier. Chaque nuit, sous un ciel de Chine, féconder d’autres réels pour ne pas s’endormir ici.

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