Hongrie : Les bains – Kiràly Fürdök

Les Bains du Roi, jour des reines. Depuis la Fö utca[1], les deux dômes verdâtres et les murs bas en pierre grise glanent leur parfum d’Orient à l’angle d’une cour pavée. En face, une sage église reçoit sur ses façades soleil les vapeurs qui s’échappent mollement des voûtes. C’est un endroit pour les matins lumineux. On quitte pourtant la limpidité mordante de l’hiver pour pénétrer à l’intérieur de l’édifice. En haut, les cabines aux portes ajourées en bois blanc scellent nos apparats. Se dénuder. Puis se draper du linge blanc que la femme aux yeux las nous a distribué, le temps de descendre jusqu’à l’antre baignée de pénombre sous le dôme. Se dédraper. Nudité frémissante qui se glisse dans l’eau chaude. Le bassin semble sommeiller sous l’ondulation des corps. Cour intime d’un royaume de femmes. Le clapotis des gouttes et le flux serein de la source bouillante résonnent au creux de l’atmosphère éteinte. Une femme traverse le bassin dans une brasse harmonieuse d’une exquise lenteur. Une autre livre ses épaules et son dos aux doigts massants de la source. Des seins semblent flotter à la surface de l’eau, comme détachés des chairs qui les soutiennent.

Posant ma nuque contre la pierre sur le rebord du bassin, jambes pédalant paresseusement sous l’eau pour maintenir le corps à l’horizontal, j’absorbe perles gouttes source de quiétude. A travers les oculis percés dans la voûte, les faibles lueurs s’infiltrent et bercent la pénombre. Diffuse lumière hexagonale qui capte un reflet aérien du bassin. Symétrie parfaite de cette pièce au décor sobre, se laissant habiter par une présence essentiellement charnelle. Dalles sur le sol, sages bancs de pierre, étroits bassins sur les côtés aux eaux bouillantes ou glaciales, « bénitiers » – coquilles Saint Jacques surmontés d’un robinet d’eau fraîche et puis…le passage des femmes aux corps rarement jeunes, leur façon de se fondre dans l’eau, de se mouvoir très lentement, leur coquetterie sans regard en écho. Nous flottons au cœur du ventre maternant en contemplant le dôme comme l’intérieur creux d’un sein. Obscurité, circularité, humidité…tant de féminité pour une atmosphère résolument yin. Pourtant, les jours pairs ce sont des fesses yang qui se posent sur ces mêmes marches. Brandissant leurs désirs sans pudeur sous la voûte gironde, les « mâles » ont donné au lieu sa réputation sulfureuse. Quand dans la ville on tait ces passions, les Bains ottomans offrent leur brume aux pulsions qui se libèrent sous les secrets de l’eau et des vapeurs des hammams…

J’observe à présent une femme en train de chorégraphier un taï qi chuan aquatique. A côté d’elle, sa fille semble s’être assoupie. En entendant défiler dans ma mémoire quelques odes dédiées aux femmes, je suis du regard quelques corps déjà vieux. Pendaison de crème charnelle. Seule la poitrine semble survivre comme une mousse laiteuse chez plusieurs de ces dames âgées. Face à moi tu accroches ton regard à mon visage puis tu scrutes mon ventre sous l’eau en proie à une curiosité inassouvie : tu te demandes sans doute s’il a déjà enfanté. Je ferme les yeux en imaginant un bassin peuplé de nymphes. Je les ouvre de nouveau. Peaux se lamentant vers l’ombre du sol, yeux dépeuplés de regard, une vie d’ennui se lit sur certaines chairs. Je suis brusquement au bord de l’écoeurement. Je ruine malgré moi des siècles de poèmes rendant hommage à la beauté des femmes. A l’image de ces peintres qui, en peignant de voluptueuses odalisques, doraient de fantasmes les lieux interdits, Harems d’Orient et Hammams, je pourrais poser un vernis sensuel sur ce lieu secret et laisser vagabonder l’imaginaire. Mais je suis piégée par mes émotions et en proie au même effarement que le jour où je découvris des clichés de sérails d’Iran et de Syrie révélant la face monstrueuse de ces lieux : un univers hanté de laideur, eunuques squelettiques, serviteurs difformes, femmes moustachues au regards opaques et vides, hommes aux nez crochus et aux visages anguleux…temples du désamour.

J’ose encore à peine l’avouer mais tant de corps promenant leur nudité vieillarde, leurs chairs dégoulinantes, leurs fesses mollusques de femmes sous la rondeur élastique de ce dôme n’auront finalement éveillé en moi qu’un seul élan, qu’un seul impétueux et irrépressible désir : celui de voir au plus vite un homme.


[1] Fö utca : rue principale, à Buda.

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